La suspension temporaire des exportations de cobalt décrétée par la République Démocratique du Congo (RDC) continue de faire des vagues. Alors que le gouvernement justifie cette mesure par des impératifs de régulation du marché et de contrôle des ressources stratégiques, le géant minier chinois CMOC, propriétaire des sociétés Tenke Fungurume Mining (TFM) et Kinsafu Mining, a réagi en constituant un groupe de travail chargé de négocier directement avec Kinshasa. Objectif : obtenir un assouplissement de l’embargo de quatre mois, qui menace ses plans d’exploitation et, plus largement, les chaînes d’approvisionnement mondiales en cobalt, métal clé pour la transition énergétique.
Annoncée le 22 février par les autorités congolaises, la suspension des exportations de cobalt vise officiellement à « réévaluer les mécanismes de traçabilité et de taxation » de cette ressource, dont la RDC détient près de 70 % des réserves mondiales. Pour CMOC, premier producteur du pays via sa mine Tenke Fungurume (15 % de la production nationale en 2023), cette mesure représente un coup dur. Le groupe, déjà en conflit avec Kinshasa en 2022 autour d’une redevance de 7,6 milliards de dollars US finalement résolu sous arbitrage, craint un nouvel épisode de turbulence.
«Cette suspension intervient à un moment critique pour nos opérations et nos engagements internationaux », a déclaré une source interne à CMOC sous couvert d’anonymat.
Selon Bloomberg, le groupe a rapidement mis sur pied une équipe dédiée, incluant des experts juridiques et des lobbyistes, pour convaincre le gouvernement de moduler l’embargo, voire d’accorder des exemptions à ses activités.
CMOC en mode diplomatie économique
La stratégie de CMOC repose sur un argumentaire mêlant intérêts communs et pressions économiques. D’un côté, le géant chinois met en avant sa contribution à l’économie congolaise : TFM a généré plus de 1,2 milliard de dollars US de revenus fiscaux pour l’État en 2023 et emploie directement 15 000 Congolais. De l’autre, il alerte sur les risques d’une paralysie prolongée : ralentissement des investissements, pertes d’emplois et détérioration de la confiance des partenaires étrangers.
«Nous comprenons les priorités souveraines de la RDC, mais une coopération pragmatique est essentielle pour préserver la stabilité du secteur minier », a souligné à Econews un expert minier
Derrière ces négociations se profile un duel d’influence entre Pékin et Kinshasa. Si la Chine domine la production et le raffinage du cobalt congolais, le gouvernement de Félix Tshisekedi tente de renégocier les termes de partenariats jugés déséquilibrés. La suspension des exportations pourrait aussi servir de levier pour accélérer la construction d’usines de transformation locales, une priorité affichée par les autorités.
Cependant, cette décision inquiète les acteurs mondiaux. Le cobalt est indispensable aux batteries de véhicules électriques et aux technologies vertes. Une interruption prolongée des exportations congolaises pourrait faire flamber les prix, déjà volatiles, et retarder les projets industriels en Europe et en Amérique du Nord.
Les observateurs s’attendent à un compromis in extremis. En 2023, Kinshasa avait assoupli une taxe controversée sur les « substances stratégiques » après des pressions similaires. « Le gouvernement congolais a besoin des revenus miniers pour financer ses projets d’infrastructures. Un blocage total n’est dans l’intérêt de personne », analyse un consultant minier basé à Lubumbashi.
Pour l’heure, les deux camps gardent porte close sur l’avancée des discussions. Mais avec 80 000 tonnes de cobalt produites annuellement par CMOC en jeu – soit près de 5 % de l’offre mondiale –, les prochains jours seront décisifs.
Kinshasa se pliera-t-il à CMOC ?
En 2024, le groupe chinois avait explosé sa production de cobalt, atteignant 114.165 tonnes, au lieu de 70.000 tonnes prévues pour l’année, et comptait pour 38% de la production mondiale de cobalt. Cette augmentation significative a contribué à une surabondance de l’offre mondiale, entraînant une baisse des prix du cobalt à leur niveau le plus bas depuis 2016.
La chute constante du prix du cobalt posait d’énormes problèmes pour plusieurs entreprises minières qui voyaient leurs revenus chuter, forçant certains à la vente et d’autres, comme le suisse Glencore qui opère aussi en RD Congo, de considérer une mise en vente de ses projets congolais.
Face à la chute drastique des prix du cobalt, les autorités congolaises avaient tenté, sans succès, de mettre en place des quotas d’exports afin de réguler autant que possible la quantité de cobalt sur le marché.
Avec cette décision, Kinshasa entend peser de tout son poids sur le marché international afin de rétablir une certaine stabilité sur les marchés. La décision fera l’objet d’une évaluation afin de déterminer son maintien ou sa prolongation.
Pour l’instant, CMOC espère notamment obtenir une autorisation d’exporter les stocks déjà produits ou de poursuivre certaines activités sous supervision renforcée.
Econews