Le ballet des responsables congolais dans la capitale fédérale américaine n’a pas eu raison du scepticisme de l’administration de Donald Trump sur l’opportunité de signer un accord avec la présidence de Félix Tshisekedi.
Après plusieurs semaines de va-et-vient d’officiels congolais à Washington, c’est au tour de l’administration américaine de dépêcher son propre émissaire à Kinshasa. Il s’agit de Massad Boulos, qui vient d’entamer, le 3 avril, une tournée dans plusieurs pays de la sous-région. Après la RDC, l’homme d’affaires libano-américain, qui fait désormais office de conseiller principal pour l’Afrique du président Donald Trump, a prévu de se rendre au Rwanda, puis probablement au Kenya et en Ouganda. Avec pour objectif principal de discuter de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC.
À court d’options stratégiques face à son isolement diplomatique et la débâcle de son armée contre les rebelles du M23, l’exécutif de Félix Tshisekedi cherche à formaliser un éventuel accord minier avec Washington en échange de garanties sécuritaires. En amont de la venue de Massad Boulos dans la capitale congolaise, le président Tshisekedi a d’ailleurs longuement échangé dans la soirée du 31 mars à ce propos avec un expert américain en commerce international, le professeur Stephen Lande. La structuration de ce deal peine toutefois à voir le jour, malgré les efforts entrepris par Kinshasa pour séduire l’administration Trump. Depuis février, la capitale fédérale américaine a vu défiler une série de personnalités liées au pouvoir congolais.
Le dernier en date est l’ex-ambassadeur itinérant Patrick Luabeya. Désormais à la tête de l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques (Arecoms), il a fait un nouveau déplacement outre-Atlantique fin mars après un premier passage un mois plus tôt. Il était précédé du directeur adjoint de cabinet chargé des questions économiques et financières, André Lolo Wameso, du conseiller privé du président, Kahumbu Mandungu Bula, dit «Kao», du ministre des finances, Doudou Fwamba Lukunde Li-Botayi, ainsi que de son homologue aux affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner (AI du 05/03/25).
L’obstacle de la corruption
La partie américaine, si elle fait montre d’un intérêt certain pour le sous-sol congolais, commence à s’agacer de ces allées et venues. Lors des échanges avec Patrick Luabeya, les autorités américaines lui ont signifié la nécessité de mettre en place un véritable cadre de discussion. En plus de limiter le nombre d’interlocuteurs, celui-ci aurait pour but de lever certains obstacles à un éventuel accord. Parmi ceux-ci figurent en premier lieu la question de la corruption, ainsi que l’immixtion dans les mines congolaises de personnalités politiquement exposées, notamment l’entourage familial du président.
En outre, les États-Unis peinent encore à évaluer ce que la partie congolaise pourrait lui proposer. Le secteur minier, surtout dans la zone du Grand Katanga, est déjà largement dominé par de grandes entreprises chinoises, à l’instar de Tenke Fungurume Mining (TFM), propriété à 80 % de China Molybdenum Co (Cmoc), après sa cession en 2016 par le groupe américain Freeport-McMoran.
Kinshasa pourrait toutefois jouer sur les velléités de ventes des rares acteurs non chinois à opérer dans la zone. C’est le cas du minier kazakh Eurasian Resources Group (ERG, enregistré au Luxembourg), toujours autant en délicatesse avec le pouvoir congolais (AI du 28/06/24), mais aussi des filiales locales de Glencore.
Des actifs incertains
Le Financial Times avait révélé, en février, des discussions préliminaires sur la vente des actifs congolais du géant suisse au profit d’un potentiel acquéreur provenant du Moyen-Orient. Si son identité exacte demeure sujette à caution, celui-ci était en réalité saoudien, probablement lié au Public Investment Fund (PIF), le fonds d’investissement public du royaume. Jugée trop basse, l’offre a finalement été rejetée.
En plus d’actifs incertains à proposer côté congolais, Washington doit aussi composer avec le peu d’entrain de ses propres entreprises à s’aventurer sur le terrain congolais. Le climat des affaires en RDC a déjà eu raison des ambitions de plusieurs sociétés américaines, à l’instar du géant General Electric (GE) en 2020, qui ont rapidement fait marche arrière après avoir effectué les vérifications nécessaires (AI du 05/09/22). Pour pallier cette situation, l’une des pistes avancées consiste à passer par des tiers chargés de l’extraction, et dont la production serait réservée en priorité au marché américain. Ce montage était déjà privilégié par Amos Hochstein, l’ex-coordinateur spécial pour la sécurité de l’énergie sous Joe Biden, pour les actifs appartenant au milliardaire israélien Dan Gertler (AI du 10/04/24).
S’il n’a pas connu de suite, ce schéma pourrait renaître avec d’autres acteurs, comme ERG ou Glencore. Il est déjà promu du reste sur un autre dossier, celui de l’avenir de Chemaf, la filiale du dubaïote Shalina Resources, qui est supervisé par le président du conseil d’administration de la Gécamines, Guy Robert Lukama.
Avant même que Félix Tshisekedi ne soumette, en début d’année, l’idée d’un accord avec Washington, la société publique minière cherchait déjà activement des pistes de partenariat avec des acteurs américains pour reprendre Chemaf. Elle avait précédemment bloqué sa vente au chinois Norin Mining (AI du 03/07/24), alors que ce dernier avait accepté d’éponger les dettes de la société, évaluées à plusieurs centaines de millions de dollars.
Les opposants à Washington
Au-delà des difficultés liées à l’environnement des affaires en RDC, l’administration Trump ne masque pas un certain scepticisme sur la capacité des autorités à sortir de l’ornière sur le terrain sécuritaire. Si le pouvoir de Félix Tshisekedi venait à vaciller, un deal avec Kinshasa se révélerait caduc ou largement compromis. Plutôt que de se précipiter, l’administration américaine préfère donc gagner du temps, tout en étudiant les différentes options.
Elle prend également le temps de recevoir les opposants de Félix Tshisekedi qui, eux aussi, font le déplacement jusqu’à Washington. Parmi eux figuraient notam-ment Moïse Katumbi, à la tête d’Ensemble pour la République, mais aussi Moïse Ekanga, ex-coordonnateur du Bureau de coordination et de suivi du programme sino-congolais (BCPSC) et proche de l’ancien président Joseph Kabila, et l’ancien député Delly Sesanga.
Olivier Liffran (Africa Intelligence)