
De la modernisation du cadre juridique à la digitalisation des services, en passant par la sécurisation du patrimoine de l’État et la planification des espaces, trois ministères avancent sur des chantiers qui touchent directement à l’organisation et à l’avenir des villes congolaises. Gisaro, N’Sele et Bussa affichent, chacun dans son secteur, une même ambition : remettre de l’ordre dans la gestion de l’espace national.
L’aménagement de la République Démocratique du Congo ne peut plus se limiter à la construction de routes, de bâtiments ou de logements. Derrière chaque chantier se pose désormais une question fondamentale : comment organiser durablement l’espace, sécuriser le foncier et accompagner une urbanisation devenue difficile à maîtriser ? C’est à cette équation que tentent de répondre les ministères de l’Urbanisme et de l’Habitat, des Affaires foncières et de l’Aménagement du territoire.
À l’occasion de l’exercice de redevabilité du Gouvernement, Alexis Gisaro Muvunyi, O’Neige N’Sele Mimpa et Jean-Lucien Bussa Tongba ont présenté les principales réformes engagées dans leurs secteurs respectifs.
Trois portefeuilles différents, mais une même problématique : construire un cadre plus cohérent pour gérer le territoire congolais.

Alexis Gisaro : remettre de l’ordre dans les villes
À l’Urbanisme et à l’Habitat, Alexis Gisaro Muvunyi entend s’attaquer à l’un des défis les plus visibles du pays : l’urbanisation anarchique.
Kinshasa en constitue l’illustration la plus frappante. Croissance démographique, pression foncière, constructions dans les zones à risque et insuffisance des infrastructures ont progressivement créé une situation qui appelle, selon le ministre d’État, une nouvelle approche de la gestion urbaine.
La première réponse se situe dans la loi.
Le Code de l’urbanisme et de la construction actuellement en vigueur remonte à 1957. Sa révision apparaît dès lors comme l’un des chantiers structurants engagés par le ministère. Le nouveau texte, finalisé au niveau du cabinet, doit poursuivre son parcours institutionnel avant d’être transmis au pouvoir législatif. Mais la réforme ne s’arrête pas au cadre légal.
La protection des emprises publiques et des servitudes constitue également une priorité. Un arrêté conjoint avec le ministère des Affaires foncières vise notamment les routes, voies ferrées, lignes de haute tension et cours d’eau. Objectif : empêcher l’occupation anarchique des espaces non constructibles et limiter les risques liés aux érosions et aux inondations.
Le permis de construire change de visage
Autre levier : le Guichet unique du permis de construire, le GUPEC. Déployé avec l’accompagnement du ministère dans dix provinces, le dispositif ambitionne de rationaliser la délivrance des autorisations et d’imposer davantage de rigueur dans les constructions. La réforme touche également à la sécurité des bâtiments.
Pour les établissements recevant du public, les normes relatives aux accès, aux sorties de secours, à l’environnement et à la sécurité doivent être intégrées dès la conception. Les installations électriques font également l’objet d’une attention particulière, alors que plusieurs incendies sont attribués à des défaillances dans ce domaine.
Des missions conjointes d’inspection sont ainsi envisagées commune par commune pour vérifier les permis délivrés et la conformité entre la destination autorisée d’un bâtiment et son utilisation effective. A terme, la numérisation du permis de construire doit permettre au demandeur de suivre son dossier à distance, depuis un téléphone ou un ordinateur.
La réforme urbaine se veut également sociale. À Matadi-Kibala, le projet Mukilango prévoit la construction de 1.000 logements destinés au relogement des populations sinistrées. Le taux d’exécution physique dépasse déjà 50 %, selon les données présentées par le ministre.
Le Gouvernement entend également élargir l’effort de construction en mobilisant les promoteurs immobiliers, les banques et les investisseurs privés.
Dans cette perspective, la transformation envisagée du FONABAN en banque de l’habitat doit permettre de faciliter le financement du logement. Autre projet présenté : Kiamouna, articulé autour de la sécurisation de 43.000 hectares pour créer un espace aménagé et équipé, intégrant notamment des activités industrielles et des perspectives de création d’emplois.

O’Neige N’Sele : le foncier passe à l’ère numérique
Si l’Urbanisme cherche à mieux organiser la ville, les Affaires foncières s’attaquent à un autre mal structurel : l’insécurité juridique autour des terres et des titres.
Depuis son arrivée au ministère, O’Neige N’Sele Mimpa met l’accent sur la sécurisation du patrimoine foncier de l’État et la lutte contre les spoliations. L’un des faits majeurs présentés dans son bilan est la révision de la loi foncière, adoptée et promulguée le 30 décembre 2025.
Cette réforme actualise un cadre juridique datant de 1973 et renforce notamment les mécanismes de sécurisation des droits fonciers. Mais la réforme juridique est accompagnée d’un vaste chantier de digitalisation.
À Kinshasa, sept circonscriptions foncières — Gombe, Ngaliema, Limete, Mont-Ngafula, Kinshasa, Nsele et Maluku — sont concernées par le processus de numérisation des archives. La conversion progressive des livrets parcellaires est également annoncée, parallèlement à la préparation d’un Plan foncier national couvrant quinze ans.
La réforme administrative s’accompagne d’une volonté affichée de moraliser le secteur. Près de 300 cadres et agents ont déjà été formés en partenariat avec l’ENA et l’INAP. Par ailleurs, une trentaine d’agents ont fait l’objet de sanctions pour des faits liés notamment à des tentatives de spoliation de certaines concessions et réserves foncières.
Le message est clair : la sécurisation du patrimoine foncier passe également par la responsabilisation des agents chargés de le gérer.

Bussa : penser le Congo dans son ensemble
Au ministère de l’Aménagement du territoire, Jean-Lucien Bussa défend une approche qui dépasse les limites des villes. Son constat part d’un déséquilibre : certaines régions du pays restent sous-équipées alors que les infrastructures, les activités économiques et les populations se concentrent dans des espaces déjà fortement sollicités.
Pour le Ministre, le déficit d’aménagement constitue l’un des facteurs des disparités socio-économiques entre les régions. La réponse passe donc par une planification plus rigoureuse.
La mise en place du Conseil national d’aménagement du territoire, présidé par le Premier Ministre, s’inscrit dans cette logique. À cela s’ajoute l’élaboration d’un atlas des disparités régionales destiné à fournir une meilleure lecture des besoins du pays.
Routes, écoles, universités, zones économiques et industrielles : l’ambition affichée est de sortir d’une logique d’implantation au coup par coup pour aller vers une allocation plus rationnelle des infrastructures et des espaces.
Le projet des rocades illustre cette volonté de coordination interministérielle. Un comité de pilotage a été mis en place avec le ministère des Infrastructures et Travaux publics, tandis qu’un arrêté prévoit l’interdiction de construire dans un rayon de 50 mètres de part et d’autre des voies concernées.
Sur le terrain, 142 inspecteurs assermentés de l’Office national de l’aménagement du territoire ont été déployés pour contribuer à la protection des espaces verts et des zones d’intérêt public. La concertation avec les autorités coutumières et les populations locales est également présentée comme un élément de cette démarche.
Une même bataille : maîtriser l’espace
Urbanisme, foncier et aménagement du territoire apparaissent finalement comme trois faces d’une même réforme. Alexis Gisaro veut mieux encadrer la construction. O’Neige N’Sele veut sécuriser la terre et les titres. Jean-Lucien Bussa veut mieux organiser l’espace national.
Le défi reste considérable dans un pays-continent confronté à une croissance urbaine rapide, à une forte pression foncière et à d’importants besoins en infrastructures.
Mais les réformes présentées au titre de la première année d’action du Gouvernement Suminwa dessinent une orientation commune : passer progressivement d’une gestion souvent fragmentée de l’espace à une gouvernance davantage réglementée, numérisée et planifiée.
Pour Kinshasa comme pour les autres villes et territoires du pays, l’enjeu dépasse donc la seule administration des parcelles ou la délivrance des permis de construire. Il s’agit, à terme, de savoir où construire, comment construire, sur quel foncier et dans quelle vision d’ensemble du développement national.
Econews


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