Après le crash de Kenge qui a couté la vie à deux officiers généraux – L’opinion découvre le désastre d’une ville, chef-lieu du Kwango, sans aéroport national

Kenge
Les deux officiers généraux de l'Auditorat militaire, morts dans le crash de Kenge. Photo d'archives au bureau du Garde des sceaux Ngefa.

Au-delà de la disparition tragique de deux hauts magistrats militaires et des autres occupants du petit-porteur qui s’est écrasé vendredi à Kenge, le drame met en lumière une question beaucoup plus vaste : celle d’un pays-continent qui ne dispose pas, dans plusieurs de ses zones stratégiques, d’un maillage aéroportuaire suffisamment robuste pour assurer à la fois la sécurité aérienne, le désenclavement des territoires et la continuité de l’État.

Le crash survenu ce vendredi 25 septembre à Kenge, chef-lieu du Kwango, ne devrait pas être réduit à la seule chronique d’un accident aérien. Le drame, qui a notamment emporté le Lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay Tiende, Premier président de la Haute Cour militaire, et le Lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, Auditeur général des FARDC, pose une question autrement plus lourde : que se passe-t-il lorsqu’un appareil en détresse survole une ville congolaise qui ne dispose d’aucune infrastructure aéronautique opérationnelle capable de l’accueillir ?

Les premières informations disponibles indiquent que l’appareil, un Let L-410 exploité par Tracep Congo Aviation, rencontrait des difficultés alors qu’il se trouvait au-dessus de Kenge. Selon le vice-gouverneur du Kwango, le pilote aurait effectué plusieurs tours à la recherche d’un endroit où poser l’avion avant que celui-ci ne s’écrase dans une parcelle du quartier Manzau.

Le Bureau permanent d’enquêtes d’accidents et incidents d’aviation a ouvert une enquête de sécurité afin d’établir les circonstances précises du drame.

Il faudra donc attendre les conclusions de cette enquête avant d’établir une quelconque causalité. Mais une donnée, elle, est déjà suffisamment documentée : Kenge ne dispose pas actuellement d’un aéroport répondant aux normes requises par l’aviation civile. Et c’est précisément là que commence le véritable débat.

Kenge, symptôme d’un déficit national

Le problème ne concerne pas seulement Kenge. Il renvoie à la configuration même du réseau aérien congolais.

Dans un pays dont l’immensité territoriale rend parfois les déplacements routiers extrêmement longs et difficiles, les infrastructures aéronautiques ne constituent pas un simple équipement de confort. Elles peuvent relever de la sécurité nationale, de la continuité territoriale et de la capacité de l’État à atteindre rapidement ses différentes provinces.

Le drame de Kenge rappelle brutalement cette réalité : lorsqu’un avion rencontre une difficulté en vol, l’existence d’une piste de dégagement suffisamment proche peut devenir déterminante. Mais ces infrastructures doivent également être entretenues, sécurisées, signalées et maintenues en état opérationnel.

L’enquête devra évidemment déterminer si l’absence d’une piste praticable à Kenge a effectivement joué un rôle dans l’issue de l’accident. Il serait prématuré de l’affirmer avant les conclusions des enquêteurs.

Mais la question mérite désormais d’être posée publiquement.

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Et si Kenge n’était que le début d’une réflexion plus vaste ?

Le consultant en aviation Didier Bokungu élargit justement le débat. Selon son analyse, postée sur la toile, la RDC devrait réfléchir à la constitution d’un réseau de pistes de dégagement réparties sur le territoire national, non seulement pour répondre aux situations d’urgence, mais aussi pour désenclaver les territoires.

Cette réflexion prend une dimension particulière autour de Kinshasa.

En cas de conditions météorologiques défavorables affectant l’aéroport international de N’djili, les possibilités de dégagement des gros-porteurs doivent être pensées à l’échelle régionale et selon les caractéristiques météorologiques et opérationnelles des différents aéroports. Didier Bokungu estime ainsi que la piste de Kitona, longue d’environ 3.000 mètres, selon son analyse, pourrait faire l’objet d’une réflexion en tant qu’infrastructure de dégagement pour Kinshasa.

Une telle option nécessiterait naturellement des études techniques, aéronautiques et sécuritaires approfondies. Mais elle pose une question stratégique : « La RDC dispose-t-elle aujourd’hui d’un réseau suffisamment dense d’aéroports capables d’assurer des solutions de repli en cas d’urgence ? »

Le crash de Kenge donne à cette interrogation une nouvelle acuité.

Des provinces encore prisonnières de leur enclavement

L’autre dimension du problème est économique et territoriale. La question aéroportuaire ne devrait pas être uniquement abordée sous l’angle de la sécurité des vols. Elle concerne également la capacité du pays à connecter ses provinces, à faciliter les déplacements des investisseurs, des fonctionnaires, des médecins, des opérateurs économiques et des organisations humanitaires.

Le cas de Lusambo, chef-lieu du Sankuru, et celui de Kabinda, chef-lieu de la Lomami, régulièrement cités dans le débat sur le désenclavement aérien, illustrent cette problématique.

Lorsqu’un chef-lieu provincial demeure difficilement accessible, l’éloignement devient un handicap structurel. Il renchérit les coûts de transport, ralentit les échanges et complique l’intervention de l’État.

Dans un pays où certaines distances se mesurent davantage en jours de route qu’en heures de déplacement, l’aéroport peut devenir un véritable outil d’aménagement du territoire.

Le débat qui s’ouvre après Kenge dépasse donc largement la seule question de l’aviation civile. Il touche à la capacité de la RDC à planifier ses infrastructures sur plusieurs décennies.

Une politique aéronautique cohérente devrait pouvoir répondre simultanément à plusieurs impératifs : sécuriser les vols, disposer de pistes de dégagement, désenclaver les territoires, soutenir l’activité économique et garantir une meilleure continuité territoriale.

Cela suppose également de préserver les emprises aéroportuaires existantes. Le cas évoqué de l’ancien site aéronautique de Kenge, dont l’occupation aurait réduit les possibilités d’atterrissage, devra être documenté par les autorités compétentes. Toutefois, les accusations de spoliation ou de complicité administrative doivent être établies par des enquêtes et non considérées comme acquises à ce stade.

La tragédie impose précisément de sortir des affirmations hâtives pour revenir aux faits.

Transformer le drame en électrochoc

Le plus grand risque serait que Kenge ne soit traité que comme un accident de plus dans l’histoire aérienne congolaise.

La priorité immédiate reste naturellement l’identification complète des victimes, l’établissement des circonstances du crash et la conduite rigoureuse de l’enquête. Mais, parallèlement, le pays peut tirer de cette tragédie une réflexion de fond sur son infrastructure aéronautique.

Combien de villes congolaises disposent aujourd’hui d’une piste de secours réellement opérationnelle ? Combien d’anciens aérodromes ont disparu sous l’urbanisation ? Combien de pistes pourraient être réhabilitées à coût raisonnable ? Quels aéroports pourraient servir de dégagement aux principaux hubs du pays ? Et quelles infrastructures sont indispensables pour désenclaver les chefs-lieux provinciaux ?

Autant de questions qui méritent désormais des réponses précises. Car Kenge ne doit pas seulement rester le nom d’une ville associé à un crash meurtrier. Kenge peut aussi devenir le point de départ d’un nouveau débat national sur la sécurité aérienne, le désenclavement et l’aménagement du territoire.

Dans une RDC aussi vaste, disposer d’une piste d’atterrissage sûre à proximité des grandes zones urbaines n’est pas un luxe. C’est une infrastructure stratégique.

Le véritable hommage aux victimes de Kenge pourrait alors être de faire en sorte que leur disparition contribue à éviter, demain, qu’un autre équipage en détresse ne cherche en vain un endroit où poser son avion.

Econews

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