Pendant des décennies, le secteur pétrolier congolais a eu tout d’un Far West. Un territoire mal cartographié, échappant largement au contrôle de l’autorité centrale, où quelques privilégiés se servaient à la mesure de leur appétit, laissant l’État, cet actionnaire silencieux et naïf, ramasser les miettes d’une manne qui aurait dû profiter à tous. Le concept de « Pertes et manques à gagner » (PMAG) était devenu, dans l’esprit du peuple, synonyme d’un trou noir budgétaire, d’une hémorragie silencieuse que plus personne ne prenait la peine de panser.
Puis il y a eu ce chiffre. Un chiffre qui claque comme un coup de fouet dans la torpeur administrative : 66 millions de dollars américains. 66 millions récupérés, certifiés, comptabilisés, au profit du Trésor public. Derrière cette performance, un nom : Daniel Mukoko Samba, vice-Premier ministre de l’Économie nationale. Le « coup de poker » a réussi.
Mais arrêtons-nous un instant sur cette expression. Était-ce vraiment un coup de poker, c’est-à-dire un heureux hasard, une main gagnante distribuée par la fortune ? Rien n’est moins sûr.
Ce que le professeur Mukoko vient de réaliser, avec la rigueur froide de l’économiste et la patience de l’orfèvre, n’a rien d’un tirage de dés. C’est le résultat d’un travail méthodique : démonter les mécanismes opaques, identifier les failles, confronter les chiffres, et imposer un cadre de gouvernance où l’intérêt général prime sur les intérêts particuliers. Là où régnait le désordre « indescriptible », il a substitué la transparence des données certifiées et partagées.
Ce succès, salué comme il se doit par la Première Ministre Judith Suminwa, dépasse largement le cadre d’une simple bonne nouvelle comptable. Il porte en lui une valeur symbolique et politique immense. Il prouve, une bonne fois pour toutes, que l’État congolais n’est pas condamné à l’impuissance face aux opérateurs économiques. Il démontre que lorsque la volonté politique rencontre la compétence technique, le respect des normes et un brin de patriotisme économique, l’argent public peut être traqué, rattrapé et réinjecté dans les caisses de la nation.
Bien sûr, il faut garder la tête froide. Comme l’a rappelé le représentant des opérateurs pétroliers, nous sommes dans un « jeu gagnant-gagnant ». L’objectif n’est pas d’asphyxier un secteur vital, mais de le réguler pour qu’il devienne un véritable partenaire du développement. La certification des PMAG est un premier pas, essentiel, vers un cercle vertueux : plus de transparence, plus de recettes, plus de moyens pour l’action publique.
La vraie question, désormais, est ailleurs. Ce « modèle Mukoko » fera-t-il école ? Saura-t-on exporter cette rigueur et cette transparence vers d’autres secteurs miniers, forestiers ou douaniers, où les « Pertes et manques à gagner » se comptent sans doute en centaines de millions, sinon en milliards de dollars ? Le plus grand défi qui attend le gouvernement n’est pas de célébrer cette victoire, mais de la dupliquer.
Car au-delà du « coup de poker », c’est une véritable culture de la reddition des comptes que la RDC doit apprendre à maîtriser. Si la méthode Mukoko devient la norme, et plus l’exception, alors nous pourrons véritablement dire que l’État a enfin appris à se faire respecter. Et cela, ce serait la plus belle des révolutions.

