ak

D’un “pays-mine” à une puissance énergétique et numérique : la RDC dans les transitions mondiales passées et les conditions d’un basculement gagnant (Par Dr. John M. Ulimwengu)

Depuis la fin du XIXe siècle, la République démocratique du Congo (RDC) a été un fournisseur décisif de matières premières à plusieurs vagues de transformation mondiale : caoutchouc (mobilités), cuivre (électrification), « 3TG » (révolution numérique) et cobalt/cuivre (transition énergétique et technologies de batteries). Pourtant, cette centralité n’a pas produit des gains de développement proportionnels : pauvreté massive, faible accès à l’électricité, faible diversification productive et vulnérabilités institutionnelles. À l’approche de la transition énergétique et de l’accélération de la révolution numérique, la RDC dispose toutefois d’un levier singulier : un potentiel hydroélectrique exceptionnel (Inga) susceptible d’alimenter à la fois une industrialisation verte et une stratégie de souveraineté numérique, incluant l’ambition de devenir un pôle africain de centres de données. Cet article propose une lecture historique des “transitions sans développement” et identifie les conditions (gouvernance, énergie, industrie, connectivité, régulation) d’un basculement vers des bénéfices durables.

  1. Les transitions mondiales : centralité congolaise, bénéfices limités

1.1. La “révolution automobile” et l’économie du caoutchouc : une insertion violente et extractive

La montée de la bicyclette puis de l’automobile à la fin du XIXe siècle a fait exploser la demande mondiale de caoutchouc, indispensable aux pneus et à de multiples composants industriels. Les systèmes de collecte du caoutchouc dans l’État indépendant du Congo (puis Congo belge) ont constitué une réponse brutale à ce boom : travail forcé, prélèvements coercitifs, et transfert de valeur hors du territoire. Les synthèses d’histoire économique de l’époque soulignent le lien entre l’essor du transport (bicyclette/automobile) et la pression accrue sur l’extraction en Afrique centrale.
Le paradoxe congolais se forme ici : une ressource au cœur d’un tournant technologique mondial, mais une accumulation locale quasi nulle—les infrastructures, l’éducation et la santé ne suivent pas l’intensité de l’exportation.

1.2. L’électrification (2e révolution industrielle) : le cuivre comme “métal de réseau”

La diffusion de l’électricité et des réseaux au tournant XIXe–XXe siècle a fait du cuivre un minerai stratégique. La ceinture cuprifère katangaise et l’économie minière coloniale ont renforcé l’intégration de la RDC à l’industrie mondiale via l’exportation de minerais, avec des effets d’entraînement domestiques limités : enclaves minières, faible industrialisation aval, et dépendance aux cycles des prix.

1.3. La révolution numérique : 3TG, gouvernance des chaînes de valeur et “coût de conformité”

Avec l’ICT (téléphonie mobile, électronique grand public, informatique), la demande pour l’étain, le tantale (coltan), le tungstène et l’or—les “3TG”—s’est accrue. Mais cette phase s’est accompagnée d’un autre paradoxe : la RDC n’est pas seulement fournisseur, elle est devenue un épigraphe mondial du risque (traçabilité, conflit, gouvernance). Les normes internationales de diligence raisonnable (OCDE) et les régulations (UE) ont été conçues pour éviter que les revenus miniers ne financent la violence et ne sapent le développement.
Aux États-Unis, l’adoption des obligations de divulgation “conflict minerals” (Dodd-Frank §1502) explicite la motivation humanitaire et sécuritaire liée à la région des Grands Lacs : la chaîne de valeur numérique mondiale s’est structurée en partie autour du “risque RDC”.
Résultat : une insertion essentielle mais pénalisée—soit par l’informalisation et la capture, soit par les coûts de conformité et la fuite vers des fournisseurs perçus comme moins risqués.

1.4. La transition énergétique : cobalt et cuivre, la RDC comme “nœud géoéconomique”

Dans la vague actuelle (batteries, véhicules électriques, stockage, électrification), la RDC est centrale via le cobalt (et le cuivre). Les données USGS indiquent que la RDC représentait environ 76% de la production minière mondiale de cobalt (estimation 2024).
La Banque mondiale souligne également la place de la RDC parmi les grands producteurs de minerais de la transition, tout en insistant sur les enjeux sociaux et de gouvernance de la filière cobalt. Pourtant, les indicateurs de développement restent faibles : l’UNDP place la RDC dans la catégorie “faible développement humain” (HDI 2023 : 0,522 ; rang 171/193).
Et la Banque mondiale rappelle un point essentiel : la RDC demeure parmi les pays les plus pauvres, avec une forte pauvreté monétaire et un accès à l’électricité très limité.

La situation actuelle peut être résumée dans le tableau suivant :

Transition mondiale Ressource congolaise clé Centralité mondiale Bénéfices domestiques
Révolution automobile Caoutchouc Forte (1890–1910) Très faibles ; extraction violente
Électrification Cuivre Structurelle Industrialisation limitée
Révolution numérique 3TG Importante Contrainte par gouvernance et conformité
Transition énergétique Cobalt, cuivre Décisive Potentiel élevé, résultats sociaux encore faibles

Depuis plus d’un siècle, la RDC occupe une place nodale dans les grandes transitions technologiques mondiales. Pourtant, cette centralité matérielle ne s’est pas traduite par une transformation économique inclusive. Le paradoxe congolais n’est pas celui d’un pays périphérique, mais celui d’un pays structurellement central sans accumulation endogène durable. Comprendre cette dynamique historique est indispensable pour analyser les opportunités actuelles liées à la transition énergétique et à la révolution numérique — notamment le potentiel hydroélectrique d’Inga et la possibilité de positionner la RDC comme plateforme énergétique et numérique régionale.

  1. Pourquoi la RDC « n’a pas gagné » : mécanismes d’une transition sans transformation

Si l’histoire congolaise des transitions mondiales révèle une centralité matérielle incontestable, elle met tout autant en lumière une incapacité structurelle à convertir cette centralité en transformation productive et sociale. De l’économie du caoutchouc à celle du cobalt, quatre mécanismes récurrents expliquent cette dissociation entre importance stratégique et développement endogène.

2.1. Le modèle d’enclave : une insertion sans densification productive

Le premier mécanisme est celui du modèle d’enclave extractive. Dès la période coloniale, l’organisation de l’économie minière s’est structurée autour d’unités fortement connectées aux marchés internationaux, mais faiblement intégrées au tissu local (Young & Turner, 1985). Ce modèle présente plusieurs caractéristiques : orientation quasi exclusive vers l’exportation, transformation locale minimale, infrastructures conçues pour l’évacuation des minerais plutôt que pour l’intégration nationale, et une faible développement de PME en amont et en aval.

Dans le secteur du cuivre comme dans celui du cobalt, la chaîne de valeur reste largement externalisée : extraction en RDC, raffinage et transformation dans d’autres juridictions industrielles. La littérature sur la « malédiction des ressources » souligne que ce type de spécialisation primaire peut freiner la diversification productive et l’industrialisation (Auty, 1993 ; Sachs & Warner, 2001). La RDC illustre cette dynamique : malgré une dotation minérale exceptionnelle, la base manufacturière demeure faible et la contribution de l’industrie de transformation au PIB reste limitée.

Ainsi, la participation aux transitions mondiales s’est faite par l’extraction brute, sans densification des capacités technologiques domestiques.

2.2. Volatilité et dépendance : une économie exposée aux cycles mondiaux

Le deuxième mécanisme est celui de la volatilité structurelle. Les recettes publiques et les devises dépendent fortement de quelques commodités, notamment le cuivre et le cobalt. La Banque mondiale note que la base exportatrice de la RDC demeure étroite et dominée par ces deux minerais (World Bank, 2024). Une telle concentration expose le pays aux cycles internationaux des prix, créant des phases d’expansion suivies de contractions budgétaires brutales. Cette volatilité complique : la planification budgétaire, l’investissement de long terme, et la stabilisation macroéconomique.

Les travaux sur la dépendance aux matières premières montrent que ces cycles peuvent générer une instabilité chronique et affaiblir les institutions fiscales (Auty, 1993). En d’autres termes, la centralité congolaise dans les transitions mondiales est cyclique et conditionnée par les prix mondiaux, non par une maîtrise interne de la chaîne de valeur.

2.3. Gouvernance et violence : la requalification en “zone à haut risque”

Le troisième mécanisme est institutionnel et politique. L’exploitation minière dans certaines provinces de la RDC a été associée à des conflits armés, à des pratiques de capture et à des faiblesses de régulation. En réponse, la communauté internationale a développé des cadres normatifs visant à empêcher le financement de la violence par les minerais : le Guide OCDE de diligence raisonnable (OECD, 2016), la Section 1502 du Dodd-Frank Act aux États-Unis (SEC, 2012), et le Règlement (UE) 2017/821.

Ces instruments ont profondément reconfiguré les chaînes d’approvisionnement mondiales. Ils ont contribué à améliorer la traçabilité, mais ont également renforcé l’image de la RDC comme juridiction à risque. Ce phénomène peut être décrit comme une re-codification géoéconomique : la RDC devient un espace dont les minerais sont stratégiques, mais dont l’origine est associée à des coûts de conformité élevés. L’effet paradoxal est double : amélioration progressive des standards, mais désengagement ou prudence accrue de certains investisseurs.

La gouvernance fragile transforme donc un avantage comparatif naturel en source de pénalité réputationnelle.

2.4. Le déficit énergétique domestique : le paradoxe d’Inga

Le quatrième mécanisme est peut-être le plus structurant : le déficit énergétique interne.

La RDC dispose d’un des plus grands potentiels hydroélectriques au monde, estimé à environ 42 000 MW sur le site d’Inga (World Bank, 2024). Pourtant, l’accès national à l’électricité demeure parmi les plus faibles d’Afrique subsaharienne. Ce paradoxe bloque plusieurs dynamiques : transformation locale des minerais, industrialisation manufacturière, développement des services numériques intensifs en énergie, et lacréation d’emplois formels.

L’énergie est la variable cachée de toutes les transitions industrielles. Sans énergie abondante et fiable, la participation reste cantonnée à l’extraction primaire. Ainsi, alors que la RDC fournit les minerais nécessaires à l’électrification et à la transition énergétique mondiale, elle peine à électrifier son propre territoire. L’histoire congolaise des transitions mondiales n’est pas celle d’une marginalité, mais celle d’une centralité inachevée. Les mécanismes décrits ci-dessus expliquent pourquoi la RDC n’a pas converti ses avantages minéraux en transformation structurelle durable. Les ressources ont été abondantes, mais les capacités productives, institutionnelles et énergétiques n’ont pas suivi au même rythme. Comprendre ces mécanismes est indispensable pour éviter leur reproduction dans la transition énergétique actuelle et dans l’économie numérique émergente.

  1. L’opportunité à venir : transition énergétique, révolution numérique et le « pivot électricité »

Si les transitions précédentes ont intégré la RDC à l’économie mondiale par l’extraction de ressources stratégiques sans transformation structurelle interne, la conjoncture actuelle présente une configuration différente. La transition énergétique et la révolution numérique ne reposent pas uniquement sur des minerais, mais de plus en plus sur une variable transversale : l’électricité. Ce déplacement du centre de gravité technologique ouvre une possibilité inédite pour la RDC, à condition que le pays parvienne à convertir son potentiel énergétique en infrastructure productive et numérique.

3.1. Le fait nouveau : l’économie numérique devient une économie d’électricité

La révolution numérique contemporaine — intelligence artificielle, cloud computing, calcul haute performance — transforme profondément la structure des coûts et des localisations industrielles. Là où la première phase de l’économie numérique reposait essentiellement sur l’innovation logicielle et la connectivité, la phase actuelle est intensivement dépendante d’infrastructures physiques énergivores. Les centres de données constituent désormais l’épine dorsale de l’économie numérique mondiale. Leur implantation dépend de quatre variables majeures : disponibilité énergétique, stabilité du réseau, coût du kilowattheure et intensité carbone.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale d’électricité des centres de données atteignait environ 415 TWh en 2024, soit près de 1,5 % de la consommation mondiale, et pourrait approcher 945 TWh d’ici 2030 dans le scénario central (IEA, 2025). Cette croissance rapide s’explique par l’essor de l’intelligence artificielle générative, la numérisation des administrations publiques, l’expansion du commerce électronique et la généralisation des services cloud.

Ce basculement signifie que la compétitivité numérique devient indissociable de la compétitivité énergétique. Les territoires capables d’offrir une électricité abondante, stable et décarbonée acquièrent un avantage stratégique dans la localisation des infrastructures numériques lourdes. La révolution numérique, paradoxalement, renoue ainsi avec une logique propre aux révolutions industrielles précédentes : l’énergie redevient le socle de la puissance technologique.

Pour la RDC, ce changement est potentiellement décisif. Le pays n’est plus seulement un fournisseur de minerais nécessaires à la transition énergétique mondiale ; il peut, en théorie, devenir un fournisseur d’énergie à forte intensité stratégique.

3.2. Inga : un avantage comparatif potentiellement unique en Afrique

Le site d’Inga, sur le fleuve Congo, représente l’un des plus grands potentiels hydroélectriques au monde. La Banque mondiale estime ce potentiel à environ 42 000 MW, ce qui en fait un site « globalement unique » (World Bank, 2024). Les différentes configurations envisagées pour Inga 3 situent sa capacité entre 3 000 et 11 000 MW. Une telle échelle dépasse largement les besoins actuels du pays et permettrait d’alimenter simultanément des projets industriels, urbains et numériques.

La signification stratégique d’Inga dépasse donc la simple électrification domestique. Il s’agit d’un levier de transformation structurelle. Dans un contexte où les chaînes de valeur mondiales accordent une importance croissante à l’empreinte carbone des produits, une énergie hydroélectrique abondante pourrait permettre la transformation locale du cuivre et du cobalt avec une intensité carbone réduite. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que la montée en puissance de la filière cobalt s’accompagne d’exigences environnementales et sociales accrues (World Bank, 2022). Une industrialisation alimentée par hydroélectricité renforcerait la compétitivité des minerais transformés localement.

Au-delà du secteur minier, l’expansion énergétique pourrait soutenir une croissance urbaine électrifiée, favoriser la productivité des PME et améliorer l’accès aux services sociaux essentiels. L’énergie constitue en effet la variable transversale de toute modernisation économique. Sans électricité fiable, aucune transformation industrielle ou numérique durable n’est envisageable.

L’originalité du moment présent tient au fait que l’énergie peut désormais servir simultanément la transition énergétique mondiale, l’industrialisation verte nationale et l’économie numérique émergente.

3.3. La RDC comme hub africain de centres de données : une hypothèse plausible mais conditionnelle

Le marché africain des centres de données connaît une phase d’expansion rapide. Selon l’African Data Centres Association, en partenariat avec Oxford Business Group, la capacité régionale pourrait croître d’environ 50 % d’ici 2026 (ADCA, 2024). Cette dynamique est alimentée par la numérisation des administrations, l’essor des fintech, la croissance du commerce électronique et l’adoption du cloud par les entreprises.

Dans ce contexte, la RDC pourrait théoriquement convertir son avantage énergétique en avantage numérique. Toutefois, l’histoire économique du pays invite à la prudence. La simple possession d’une ressource stratégique ne garantit pas la transformation structurelle. L’énergie doit être convertie en service fiable, compétitif et institutionnellement sécurisé.

La connectivité constitue une condition essentielle. Les centres de données ne dépendent pas uniquement de l’électricité ; ils requièrent des réseaux de fibre optique robustes, des connexions internationales redondantes et une latence compétitive. Sans intégration aux corridors numériques régionaux et internationaux, l’avantage énergétique resterait sous-exploité.

Le cadre réglementaire joue également un rôle déterminant. Les investisseurs dans les infrastructures numériques privilégient des environnements caractérisés par la protection des données, la stabilité fiscale, la sécurité juridique et la prévisibilité contractuelle. La transformation de l’électricité en avantage numérique suppose donc une gouvernance crédible et cohérente.

La fiabilité technique et politique est tout aussi centrale. Les centres de données exigent une alimentation électrique stable, des systèmes de redondance et une sécurité physique élevée. Dans un environnement perçu comme instable, même une énergie abondante peut ne pas suffire à attirer des investissements massifs.

Enfin, l’écosystème humain et technologique doit accompagner l’infrastructure. La formation d’ingénieurs, de spécialistes en cybersécurité et de gestionnaires de réseaux constitue un facteur clé. Sans capital humain qualifié, la plateforme énergétique ne peut devenir une plateforme numérique.

La thèse centrale peut ainsi être formulée avec clarté : la RDC ne deviendra pas un hub africain des centres de données parce qu’elle possède de l’hydroélectricité, mais parce qu’elle saura transformer cette hydroélectricité en infrastructure énergétique fiable, gouvernée et intégrée à un écosystème numérique compétitif.

La conjoncture actuelle diffère des transitions précédentes en ce que la variable stratégique — l’électricité — est à la fois un intrant industriel, un facteur de compétitivité environnementale et le socle de l’économie numérique. Pour la première fois depuis l’ère du caoutchouc, la RDC pourrait convertir une ressource naturelle en capacité structurelle interne, plutôt qu’en simple flux d’exportation.

La réussite dépendra toutefois de la capacité à rompre avec les mécanismes historiques d’enclave, de volatilité et de déficit institutionnel analysés précédemment. Si cette rupture s’opère, la transition énergétique et la révolution numérique pourraient constituer non pas une répétition du paradoxe congolais, mais le début d’une trajectoire différente : celle d’un pays qui passe du statut de fournisseur indispensable à celui de plateforme énergétique et numérique régionale.

  1. Comment « gagner » enfin : un paquet stratégique en six piliers

Si les transitions passées ont placé la RDC au centre des mutations technologiques mondiales sans générer de transformation structurelle interne, l’enjeu contemporain consiste à rompre avec cette trajectoire. La transition énergétique et la révolution numérique offrent une fenêtre d’opportunité inédite, mais leur potentiel ne se réalisera qu’à travers une stratégie cohérente et intégrée. Il ne s’agit pas simplement de produire davantage d’électricité ou d’exporter davantage de minerais, mais de construire un écosystème productif, énergétique et institutionnel capable de convertir la rente en capacité.

4.1. L’électricité d’abord : fiabilité, gouvernance et tarification

Le premier pilier est énergétique. L’histoire économique montre que l’énergie constitue la variable structurante de toutes les révolutions industrielles. Sans électricité fiable, aucune montée en gamme productive n’est possible.

La priorité consiste donc à renforcer la fiabilité du système électrique. Cela implique la réforme de l’opérateur public, la réduction des pertes techniques et commerciales, le renforcement de la maintenance et l’amélioration de la gouvernance des contrats d’achat d’électricité. La crédibilité contractuelle est essentielle pour attirer des investissements industriels et numériques de long terme.

La question tarifaire est tout aussi stratégique. Une tarification compétitive pour l’industrie et les infrastructures numériques est nécessaire pour attirer les investissements. Toutefois, cette compétitivité ne doit pas se traduire par une enclave énergétique réservée aux exportations ou aux grands projets. La Banque mondiale souligne que le développement d’Inga doit bénéficier largement et durablement à la population congolaise (World Bank, 2024). L’électricité destinée à l’industrialisation et aux centres de données doit donc coexister avec une électrification domestique mesurable et inclusive.

L’électricité ne doit plus être un simple intrant d’exportation, mais le socle d’un contrat social renouvelé.

4.2. La valeur ajoutée minière : du minerai au matériau

Le deuxième pilier vise à rompre avec la spécialisation dans l’exportation brute. La transition énergétique mondiale crée une demande massive non seulement pour le cobalt et le cuivre, mais pour les précurseurs de cathodes, les matériaux actifs de batteries, les alliages spécialisés et les composants intermédiaires.

Les analyses de la filière cobalt montrent que la RDC demeure indispensable dans l’extraction, mais capte une part limitée de la valeur totale (World Bank, 2022). L’enjeu stratégique consiste à déplacer progressivement la frontière productive vers des étapes intermédiaires de transformation. Le raffinage, la production de précurseurs ou la fabrication de câbles représentent des segments où l’énergie hydroélectrique pourrait offrir un avantage comparatif.

Cette stratégie suppose des clauses de contenu local crédibles, des mécanismes de transfert de compétences et une fiscalité stable. L’objectif n’est pas l’autarcie industrielle, mais l’insertion ascendante dans la chaîne de valeur mondiale. La valeur ajoutée locale devient alors le vecteur de diversification et d’apprentissage technologique.

4.3. Traçabilité et paix économique : transformer la conformité en avantage

Le troisième pilier concerne la gouvernance des chaînes d’approvisionnement. Les cadres internationaux de diligence raisonnable, tels que le Guide OCDE (OECD, 2016) ou le Règlement européen 2017/821, ont redéfini les exigences applicables aux minerais provenant de zones à risque.

Plutôt que de percevoir ces normes comme des contraintes externes, la RDC peut les transformer en levier stratégique. L’alignement systématique des filières 3TG et cobalt sur les standards internationaux, l’investissement dans l’audit indépendant, la formalisation de l’exploitation artisanale et la transparence budgétaire peuvent réduire la « prime de risque RDC ».

Dans un contexte où les investisseurs et les constructeurs automobiles sont soumis à des exigences ESG croissantes, une certification crédible peut devenir un avantage compétitif. La conformité cesse alors d’être un coût subi pour devenir un instrument d’accès privilégié aux marchés internationaux.

4.4. Le couloir numérique : connecter l’énergie au monde

Le quatrième pilier vise l’intégration numérique. L’électricité, aussi abondante soit-elle, ne suffit pas à attirer des centres de données si elle n’est pas associée à une connectivité robuste. Les infrastructures numériques reposent sur des réseaux de fibre optique fiables, des points d’échange Internet performants et des liaisons internationales redondantes.

La RDC doit donc investir dans un véritable couloir numérique reliant les pôles énergétiques aux marchés régionaux et internationaux. La compétitivité des data centers dépend autant de la latence et de la stabilité des connexions que du coût de l’énergie.

L’enjeu est d’éviter la répétition du modèle d’enclave minière. L’énergie doit être connectée au monde numérique global.

4.5. Des zones économiques « énergie + données »

Le cinquième pilier consiste à créer des espaces institutionnels dédiés où l’énergie et le numérique convergent. Des zones économiques spéciales situées à proximité des nœuds énergétiques et des axes de connectivité peuvent offrir un environnement propice aux investissements.

Ces zones doivent garantir un guichet unique administratif, une fiscalité stable et un système d’arbitrage crédible. Elles doivent également respecter des normes techniques élevées en matière de construction, de refroidissement, de gestion de l’eau et de sécurité.

Le capital humain constitue un élément central de ce dispositif. La formation d’ingénieurs réseau, d’électriciens haute tension, de spécialistes en cybersécurité et d’opérateurs de centres de données est indispensable pour ancrer localement la chaîne de valeur numérique.

Ainsi, l’énergie devient le noyau d’un écosystème productif intégré.

4.6. Le partage des bénéfices : éviter une nouvelle enclave

Le sixième pilier est social et politique. Les transitions précédentes ont échoué à produire une transformation inclusive parce qu’elles ont reproduit un modèle d’extraction sans redistribution substantielle. L’économie du caoutchouc, du cuivre et même des 3TG a généré des flux financiers importants sans amélioration proportionnelle des infrastructures publiques.

Une stratégie combinant Inga et centres de données doit intégrer des mécanismes explicites de partage des bénéfices. L’électrification domestique mesurable, la transparence des revenus publics et l’investissement dans la santé, l’éducation et les infrastructures routières doivent être liés aux nouvelles rentes énergétiques et numériques.

Sans cette dimension redistributive, le risque serait de substituer une enclave numérique à une enclave minière. La légitimité politique de la transformation dépendra de sa capacité à améliorer concrètement les conditions de vie.

L’ensemble de ces six piliers constitue un paquet stratégique cohérent. Pris isolément, chacun est insuffisant. Ensemble, ils forment une architecture capable de rompre avec le cycle historique de centralité sans transformation.

La RDC a longtemps été indispensable aux transitions mondiales tout en restant périphérique dans la capture de valeur. La transition énergétique et la révolution numérique offrent la possibilité d’un basculement. Mais ce basculement ne sera pas automatique. Il dépendra d’une articulation rigoureuse entre énergie, industrie, gouvernance et inclusion sociale.

Pour la première fois depuis l’ère du caoutchouc, la ressource stratégique n’est pas seulement exportable : elle peut structurer le territoire national. Si l’électricité devient le pivot d’une industrialisation verte et d’un écosystème numérique intégré, la RDC pourrait enfin transformer sa centralité matérielle en puissance économique durable.

Conclusion

L’histoire congolaise dans les transitions mondiales révèle une constante : la RDC a souvent été indispensable sans être transformée. Le caoutchouc a nourri les mobilités industrielles, le cuivre l’électrification, les 3TG le numérique, le cobalt et le cuivre la transition énergétique—mais les gains de développement sont restés disproportionnés, comme l’attestent les indicateurs de pauvreté et de développement humain.
La nouveauté stratégique, aujourd’hui, est que l’économie numérique devient une économie d’électricité, et qu’Inga place la RDC devant une opportunité rare : convertir un potentiel énergétique massif en industrialisation verte et en infrastructure numérique continentale. Mais cette opportunité n’est pas automatique : elle exige un paquet cohérent (énergie fiable, gouvernance, traçabilité, connectivité, zones industrielles, partage des bénéfices). Si ces conditions sont réunies, la RDC peut passer d’un rôle historique de “fournisseur” à celui de plateforme—capable d’héberger une part significative de la puissance de calcul et des données de l’Afrique, tout en augmentant durablement sa valeur ajoutée et ses résultats sociaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *