En six ans de pouvoir, le discours du Président d la République sur les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) a radicalement changé. En 2019, fraîchement élu, Félix Tshisekedi affirmait au micro de France 24 et de RFI avoir affaire à une armée «structurée », tout en reconnaissant qu’elle n’avait pas bénéficié de l’accompagnement nécessaire pour remplir efficacement sa mission régalienne. En 2025, face à des jeunes réunis dans un gymnase de Kinshasa, le même Chef de l’État tient un propos d’une violence inédite, qualifiant les troupes d’« armée des clochards ». Un aveu fracassant, qui résume à lui seul le gouffre séparant les promesses des réalités. Entre ces deux déclarations, que s’est-il donc passé ?
Devant un parterre de jeunes Congolais réunis récemment dans un gymnase de la capitale, le Président Félix Tshisekedi a lâché une formule qui a fait l’effet d’une bombe : il a qualifié l’armée de son pays, les Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC), d’«armée des clochards ».
«J’ai trouvé une armée, pardonnez-moi l’expression, de clochards », a-t-il déclaré, évoquant des soldats envoyés au combat «sans ration, sans solde, sans munition et sans encadrement ».
Cette sortie véhémente, captée par plusieurs médias, contraste violemment avec le discours tenu par le Chef de l’État au début de son mandat, créant une onde de choc et soulevant une question brûlante : que s’est-il donc passé en six ans ?
En 2019, Félix Tshisekedi, fraîchement investi, s’exprimait au micro de France 24 et de RFI. Évoquant l’héritage sécuritaire de son prédécesseur, Joseph Kabila, il déclarait alors avoir affaire à une armée «structurée». Un qualificatif qui, dans le contexte congolais, sous-entendait une certaine organisation et une capacité opérationnelle. Il reconnaissait même que cette armée n’a pas juste été accompagnée dans sa mission, laissant entendre qu’elle avait une certaine autonomie et une force propre.
Le constat d’aujourd’hui est aux antipodes. L’expression «armée des clochards », d’une rare dureté dans la bouche d’un commandant en chef, semble traduire un profond désarroi, voire une colère. Elle intervient dans un contexte sécuritaire dramatique, particulièrement dans l’Est du pays où les groupes armés, dont le M23, soutenu, selon l’ONU et Kinshasa, par le Rwanda voisin, enregistrent des avancées significatives. Les FARDC sont régulièrement décrites comme en difficulté, manquant de moyens, de motivation et de cohésion, et contraintes à des replis tactiques face aux offensées ennemies.
Le cœur du mystère : qu’est-ce qui a changé ?
Cette volte-face présidentielle place l’opinion publique et les analystes devant un énigmatique paradoxe. Comment une institution, décrite comme «structurée » en 2019, a-t-elle pu, sous le même commandement, se «clochardiser» au point de devenir la cible des critiques acerbes de son propre commandant en chef?
Plusieurs hypothèses sont avancées par les observateurs :
L’épreuve du terrain : la «structuration» évoquée en 2019 était-elle plus formelle que réelle ? Les années de conflits intenses dans l’Est de la RDC, face à des adversaires aguerris, auraient-elles révélé des failles structurelles et des carences profondes (logistique, paiement des soldes, moral des troupes) que le pouvoir actuel peine à combler ?
Un aveu d’échec de gestion : en pointant du doigt l’état déplorable de l’armée, le Président Tshisekedi assume-t-il, de manière indirecte, les limites de la politique de défense menée sous son quinquennat ? Les promesses de réforme et de professionnalisation des FARDC seraient-elles restées lettre morte ?
Une manœuvre politique: certains y voient une tentative de rejeter la responsabilité de l’échec sécuritaire sur l’héritage de l’ancien régime ou sur la hiérarchie militaire, se présentant comme un Chef désireux de «briser les tabous » pour amorcer un sursaut, à l’approche d’échéances politiques.
Un silence lourd de sens
Interrogés, les services de la Présidence de la République et le ministère de la Défense ne se sont pas encore exprimés pour préciser la pensée du Chef de l’État ou détailler les mesures concrètes qui découleraient de ce constat accablant.
L’opposition et la Société civile s’emparent, quant à elles, de cette déclaration pour fustiger la gestion du dossier sécuritaire, demandant des comptes sur l’utilisation des budgets alloués à l’armée.
La question, posée avec acuité par le Président de la République lui-même, reste donc en suspens : comment et pourquoi cette dégradation ?
«Seul le Chef de l’État en détient sans doute la réponse », soulignent amèrement de nombreux commentateurs.
La balle est désormais dans son camp. Après avoir dressé ce portrait au vitriol de son armée, Félix Tshisekedi sera-t-il en mesure de présenter un plan crédible pour la relever, ou ce cri de colère restera-t-il comme le symbole amer de l’impuissance face à une crise sécuritaire qui mine la RDC depuis des décennies ?
La crédibilité de son second mandat, qui a débuté en janvier 2024, se joue en grande partie sur cette équation.
Hugo Tamusa

