En quatre ans, les dépenses liées aux opérations contre l’AFC/M23 ont atteint des sommets inédits en RDC. Malgré des budgets multipliés, les gains militaires restent maigres et les détournements explosent. Arrestations en cascade, opacité systémique, alertes du Sénat : l’État dépense plus, mais contrôle moins — au détriment des soldats et de la guerre elle-même.
Entre 2021 et 2025, la lutte contre l’AFC/M23 a englouti des sommes colossales, transformant le secteur de la défense en un gouffre financier dont nul ne parvient aujourd’hui à connaître la profondeur réelle. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’État congolais a dépensé beaucoup, très vite, et souvent sans contrôle, tandis que l’armée, elle, peine toujours à reprendre le terrain perdu.
UN BUDGET MILITAIRE QUI EXPLOSE… SANS VICTOIRE DECISIVE
Le contraste est saisissant : alors que le gouvernement a multiplié les budgets, dits «exceptionnels», pour soutenir l’effort de guerre, les résultats sur le front ne reflètent nullement ce déploiement financier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
2019 : taux d’exécution des dépenses autour de 51%.
2021–2025 : 222%. Le record absolu a été réalisé en 2022 avec un dépassement de 508%.
Autrement dit, pour chaque dollar budgété, plus de deux ont été dépensés. La machine financière tourne à plein régime… mais la machine militaire, elle, reste grippée.
Depuis la chute de Bunagana en juin 2022, l’armée n’a pas réussi à inverser durablement le rapport de forces face au M23. Les lignes bougent, reculent, avancent parfois, mais aucune percée stratégique n’a été obtenue. Les milliards décaissés n’ont pas stoppé les insurrections, n’ont pas consolidé les positions, n’ont pas changé la donne.
Le fossé entre l’argent dépensé et la réalité du terrain est devenu un véritable gouffre.
Le Gouvernement met en avant ses efforts : solde doublée pour les militaires, primes améliorées, recrutement d’instructeurs étrangers pour professionnaliser les troupes. Sur le papier, ces mesures devaient renforcer le moral et l’efficacité.
Mais derrière ces hausses, une réalité beaucoup moins glorieuse apparaît : absence de traçabilité, procédures opaques, flux financiers échappant au contrôle parlementaire, système de primes géré dans le flou, fournitures alimentaires irrégulières ou détournées, circuit logistique opaque dans les zones de guerre.
En bref, l’État paie, mais personne ne peut dire précisément ce que l’armée reçoit réellement.
DETOURNEMENTS EN SERIE
Les scandales éclatent au rythme des opérations judiciaires.
En 2021, huit officiers FARDC et un policier sont arrêtés pour détournement de fonds liés aux opérations en Ituri. Une première alerte, sans traitement de fond.
Mais cela ne s’arrête pas là. En février 2025, deux officiers condamnés à trois ans de prison pour détournement et refus d’obéissance. Plus tard, il y a eu l’arrestation de 11 généraux et 14 officiers supérieurs – certains accusés eux aussi de s’être servis dans la caisse du front.
À ce stade, ce ne sont plus des «cas isolés». C’est un système.
Une culture d’impunité consolidée par un état de guerre permanent, où l’argument de l’urgence sert trop souvent de couverture à toutes les dérives.
LE SENAT ALERTE SUR UNE « BOITE NOIRE » BUDGETAIRE
En mai 2025, une commission sénatoriale franchit le pas : elle parle enfin de ce que tous savent mais que peu osent dire. Le secteur de la défense est devenu une boîte noire, où entrent des milliards et d’où ne sortent que des résultats militaires fragiles, souvent temporaires.
La commission pointe : un manque criant de transparence dans la gestion des soldes, des primes opaques et irrégulières, une chaîne logistique gangrénée par les détournements, des marchés publics incontrôlés, une absence quasi totale de mécanismes d’audit internes. Elle recommande : un audit complet du budget de la défense, un renforcement des contrôles, une refonte des procédures de gestion, la fin des dérogations d’urgence systématiques, devenues le prétexte de toutes les dérives.
Pour beaucoup, cette alerte arrive tard. Pour d’autres, elle marque peut-être le début d’un rééquilibrage. Mais sans volonté politique ferme, ces recommandations risquent de rejoindre les rapports poussiéreux qui s’empilent déjà dans les tiroirs du Parlement.
Le pays se bat sur deux fronts : contre l’AFC/M23, une rébellion organisée, mobile et consolidée ; contre la corruption interne, un fléau qui siphonne les ressources vitales de la défense.
Et c’est probablement ce second front qui coûte le plus cher. Car comment espérer regagner le terrain perdu lorsque les caisses du front sont régulièrement siphonnées ? Comment penser une stratégie militaire efficace lorsque l’appareil chargé de la mettre en œuvre est rongé de l’intérieur ? La RDC dépense plus que jamais. Mais dépense-t-elle mieux ?
La question, aujourd’hui, n’est plus simplement légitime : elle est urgente.
Sur le terrain, les soldats continuent de se battre, parfois sous-équipés, souvent démotivés, toujours dans l’incertitude. Ce sont eux les premiers à payer le prix des détournements opérés loin de la ligne de front.
Dans les institutions, la pression monte. Organisations civiles, parlementaires, partenaires internationaux : tous réclament désormais une transparence totale sur l’usage des fonds militaires.
Les Congolais, eux, n’ont qu’une seule exigence : que l’argent destiné à protéger leur territoire serve réellement à la défense — et non à enrichir quelques-uns.
Econews

