Kwilu

Gouverner le développement depuis les provinces : enjeux et opportunités en RDC (Par John M. Ulimwengu et Gerry Bokana)

Cet article analyse la transformation structurelle des provinces congolaises comme une condition centrale du développement en République démocratique du Congo. Il met en évidence les limites d’une décentralisation encore inachevée, marquée par de faibles transferts de ressources, des inégalités territoriales profondes et des déficits persistants en infrastructures, capital humain et services publics. En parallèle, il souligne les opportunités de diversification économique propres aux provinces, notamment dans l’agriculture, la gouvernance minière, les services numériques et la stabilisation des zones vulnérables. L’argument central est que la transformation du pays dépend de la capacité à faire des provinces de véritables espaces de planification, d’investissement, de coordination et de redevabilité publique. L’article soutient que la transformation structurelle en République démocratique du Congo dépend de la capacité à territorialiser l’action publique, à renforcer les institutions provinciales et à instaurer des mécanismes crédibles de financement, de participation citoyenne et de suivi-évaluation. Dans cette perspective, la Conférence des gouverneurs apparaît comme un possible levier de contractualisation territoriale du développement.

Cet article constitue un extrait adapté du livre de John M. Ulimwengu et Gerry Bokana (2026), consacré à la transformation structurelle de la République démocratique du Congo. Il reprend et reformule, dans une perspective centrée sur les provinces, les principaux cadres d’analyse et propositions développés dans l’ouvrage, en les mettant en relation avec les dynamiques institutionnelles et territoriales récentes. L’ensemble du raisonnement s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur les conditions de mise en œuvre d’une transformation économique et sociale durable à l’échelle nationale, telle que développée dans l’ouvrage accessible à l’adresse suivante : https://a.co/d/00TgEggU.

  1. Introduction

La treizième session de la Conférence des gouverneurs s’inscrit pleinement dans l’architecture constitutionnelle de la République démocratique du Congo. Cette instance de concertation entre le pouvoir exécutif national et les gouverneurs a pour vocation d’émettre des avis sur les politiques publiques, de nourrir la législation et de renforcer l’unité ainsi que la solidarité nationales. Dans le cycle 2025–2026, sa convocation dans la province du Kwilu, a donné à cette rencontre une forte portée symbolique : celle d’un pouvoir appelé à se déployer au plus près des territoires plutôt qu’à demeurer concentré à Kinshasa [1] [2].

Le thème retenu — transformation du secteur agricole, pastoral et halieutique, développement rural et connexion aux marchés urbains — place d’emblée la province au centre du débat national. La question n’est plus simplement administrative. Elle devient structurelle : comment faire passer les économies provinciales d’une logique de subsistance ou d’extraction à une logique de production intégrée, capable de créer de la valeur, d’absorber la pression démographique et de réduire durablement la pauvreté [3] ? Une telle perspective suppose de partir des réalités locales et d’actionner, à l’échelle des vingt-six provinces, des leviers concrets : capacités administratives, diversification économique, infrastructures, inclusion sociale, sécurité, numérique et suivi-évaluation (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–208).

La portée de cette Conférence ne tient donc pas seulement à sa dimension délibérative. Elle tient aussi à sa capacité à tester, en conditions réelles, le fonctionnement du système intergouvernemental congolais. L’examen des recommandations antérieures en fournit un indicateur important. Lors de cette session, cinquante-cinq recommandations adoptées à Kolwezi lors de la douzième session de juin 2025 ont été évaluées, et 74 % d’entre elles auraient été exécutées « de façon générale » selon le rapport présenté par le Vice-Premier ministre de l’Intérieur [4]. Ce chiffre est politiquement significatif, car il déplace la Conférence du registre de l’annonce vers celui de la redevabilité. Encore faut-il que ce taux d’exécution soit appuyé par des preuves vérifiables, des mécanismes d’audit et une évaluation indépendante de la qualité réelle des actions menées.

Dans cette perspective, la Conférence des gouverneurs peut devenir davantage qu’un rendez-vous institutionnel. Elle peut constituer un point d’appui pour territorialiser le développement, à condition de transformer les engagements politiques en décisions budgétées, en calendriers d’exécution et en obligations de résultats. La province cesse alors d’être un simple espace administratif ; elle devient l’échelle à partir de laquelle la transformation structurelle peut être pensée, conduite et mesurée.

  1. Décentralisation inachevée et contraintes financières : le nœud du problème provincial

La République démocratique du Congo se définit comme un État unitaire décentralisé. En principe, cette organisation devait rapprocher l’action publique des citoyens, renforcer la participation locale et donner aux provinces une réelle capacité d’initiative. En pratique, la centralisation demeure forte, et Kinshasa continue de concentrer une grande partie du pouvoir de décision, des ressources et des arbitrages. Cette situation affaiblit la portée réelle de la décentralisation et limite la capacité des provinces à agir sur leurs propres priorités (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199).

La réforme territoriale de 2015, qui a porté le pays à vingt-six provinces, devait justement corriger ce déséquilibre en rapprochant l’administration des réalités locales (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199 ; [5]). Sur le plan juridique, le cadre était posé. Mais dans les faits, le découpage administratif n’a pas été accompagné d’un transfert suffisant de moyens, de compétences et de dispositifs de gestion. Dans de nombreuses provinces, la décentralisation a ainsi changé la carte sans transformer en profondeur la capacité d’action publique. L’existence institutionnelle des provinces n’a pas toujours débouché sur une autonomie effective de planification, de financement et d’exécution (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 215).

Le blocage principal est budgétaire. La Constitution fixe clairement à 40 % la part des recettes à caractère national revenant aux provinces, avec un principe de retenue à la source [6]. En théorie, cette disposition devait garantir une base financière solide aux gouvernements provinciaux. En pratique, son application est restée partielle, irrégulière ou incomplète. L’écart entre la norme juridique et sa mise en œuvre réduit considérablement l’autonomie budgétaire des provinces et les empêche de répondre de manière cohérente aux besoins locaux (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–200, 215).

Dans les provinces minières, cette faiblesse s’accentue encore avec les difficultés de gouvernance de la rente. La législation prévoit pourtant une clé de répartition précise pour la redevance minière : 50 % pour le pouvoir central, 25 % pour la province productrice, 15 % pour l’entité territoriale décentralisée concernée et 10 % pour le Fonds minier pour les générations futures (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–200 ; [7]). À cela s’ajoute l’obligation faite aux titulaires miniers de consacrer 0,3 % de leur chiffre d’affaires à des projets de développement communautaire [8]. Ces mécanismes devaient permettre une redistribution territoriale visible des richesses extraites. Or leur mise en œuvre demeure largement insuffisante. Les provinces minières continuent souvent de porter les coûts sociaux, environnementaux et territoriaux de l’exploitation sans bénéficier pleinement des ressources censées soutenir leur développement.

Le problème est donc moins l’absence de règles que leur faible effectivité. Les textes existent, les clés de répartition sont connues, les obligations sont établies, mais les circuits de transfert, de traçabilité et de contrôle restent fragiles. Cette situation entretient les inégalités régionales, alimente les frustrations locales et empêche les provinces de devenir de véritables moteurs économiques et sociaux. Tant que les ressources prévues ne seront pas effectivement disponibles, programmables et vérifiables au niveau provincial, la décentralisation restera inachevée.

C’est ce décalage que résume le tableau suivant :

Mécanisme Règle chiffrée Référence institutionnelle Finalité attendue Point de rupture observé
Part provinciale dans les recettes nationales 40 % (retenue à la source) Constitution RDC, art. 175 [6] Autonomie budgétaire et capacités provinciales Application incomplète : autonomie budgétaire limitée (diagnostic du livre) (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–200, 215)
Redevance minière 50 % central / 25 % province / 15 % ETD / 10 % FOMIN Code minier, art. 242 [7] Redistribution territoriale de la rente, investissement local Redistribution jugée “largement inefficace” (livre) (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–200)
Dotation communautaire 0,3 % du chiffre d’affaires Code minier, art. 258 bis [8] Projets de développement communautaire visibles Faiblesses de mise en œuvre et gouvernance locale (constat du livre sur l’inefficacité redistributive) (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–200)

 

Au fond, la transformation structurelle des provinces commence ici. Elle ne dépend pas seulement d’une volonté politique générale, mais de la capacité à rendre effectifs les transferts, à sécuriser les ressources locales et à doter les institutions provinciales des moyens réels de programmer, d’investir et de rendre compte. Sans cela, la province demeure une circonscription administrative. Avec cela, elle peut devenir un véritable acteur de développement.

  1. Diagnostic des fractures territoriales : capital humain, pauvreté, infrastructures et services publics

La transformation structurelle des provinces congolaises ne peut pas être pensée comme une simple réforme institutionnelle. Elle répond à une contrainte de fond : les déséquilibres territoriaux se combinent à une forte pression démographique, à des déficits de capital humain, à une pauvreté massive et à des infrastructures insuffisantes. Tant que ces fragilités persistent, les provinces auront du mal à devenir de véritables espaces de production, d’innovation et de cohésion sociale.

Le premier facteur est démographique. La RDC compte environ 90 millions d’habitants en 2024, et plus de 60 % de la population a moins de 25 ans (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 37–38). Cette structure d’âge constitue à la fois une opportunité et une pression. Elle peut nourrir un dividende démographique si l’économie crée suffisamment d’emplois, si les systèmes éducatifs montent en qualité et si les services publics suivent. Mais elle peut aussi aggraver le chômage, la précarité et les tensions sociales si les territoires ne disposent ni des capacités ni des investissements nécessaires. À cette échelle, la province devient le niveau décisif d’absorption de la pression démographique.

Le deuxième facteur est le capital humain. Le taux d’alphabétisation des adultes se situe autour de 77 %, avec de fortes inégalités entre milieux urbains et ruraux (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 38). Cette réalité pèse directement sur la transformation économique. Une province qui ne dispose pas d’un socle suffisant de compétences peine à structurer des chaînes de valeur, à moderniser son agriculture, à développer des services, à attirer des investissements et à gérer des politiques publiques fondées sur des données. Le déficit éducatif n’est donc pas un problème périphérique ; il est au cœur de la capacité de transformation.

Le troisième facteur est l’infrastructure. L’accès à l’électricité reste d’environ 19 % à l’échelle nationale, avec un niveau encore plus faible dans les zones rurales (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 40–41). Une telle contrainte limite presque tout : la transformation agroalimentaire, l’industrialisation légère, le stockage, la conservation, les services numériques, l’administration en ligne, la santé et même l’éducation. Sans énergie fiable, la province reste enfermée dans des économies de faible productivité. La question énergétique n’est donc pas sectorielle ; elle conditionne la possibilité même d’un changement structurel.

À cela s’ajoute une pauvreté d’une ampleur exceptionnelle. En 2025, entre 73 % et 74 % de la population vivrait sous le seuil d’extrême pauvreté fixé à 1,90 dollar par jour (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 45). Cette pauvreté ne se réduit pas à un manque de revenu. Elle renvoie aussi à des carences profondes en services, en opportunités économiques et en continuité de l’action publique. Dans certaines provinces, notamment à l’Est, elle se combine à l’insécurité et crée un terrain favorable au recrutement des jeunes par des groupes armés (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 45). La question sociale rejoint ainsi directement la question sécuritaire.

Ces difficultés ne sont pas réparties de manière homogène. Les écarts entre provinces sont marqués. Certaines disposent d’atouts plus solides en matière d’activités économiques, d’infrastructures ou de proximité avec les centres de décision, comme Kinshasa ou l’ancien espace katangais. D’autres, en particulier plusieurs provinces de l’Est touchées par des conflits prolongés, cumulent faiblesse des services publics, insécurité et déficit d’infrastructures (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 41–42). La fracture territoriale du développement apparaît ici dans toute son ampleur : toutes les provinces n’entrent pas dans la transformation à partir du même point de départ.

Le réseau de transport aggrave encore cette fragmentation. Routes impraticables, réseau ferroviaire dégradé, faible valorisation du transport fluvial et desserte aérienne intérieure limitée réduisent la circulation des personnes, des biens et des services à travers le pays (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 215). Cette situation freine l’intégration économique, augmente les coûts logistiques et isole de nombreuses provinces. Elle réduit aussi la capacité de l’État à projeter son autorité administrative, fiscale et sécuritaire sur l’ensemble du territoire.

La transformation structurelle des provinces suppose donc une lecture d’ensemble. Il ne suffit pas d’augmenter les budgets ou de créer de nouvelles structures administratives. Il faut agir simultanément sur le capital humain, les infrastructures, l’énergie, les services publics, la connectivité, la sécurité et la gouvernance. Penser la province, dans le contexte congolais, revient à penser un système territorial complet. C’est à cette condition seulement que les écarts entre territoires pourront se réduire et que les provinces pourront devenir des moteurs réels de développement.

  1. Opportunités provinciales : sortir de l’extraction pour construire des chaînes de valeur territoriales

Les provinces congolaises ne partent pas toutes du même point, mais elles ne sont pas non plus condamnées à un modèle unique. Leur diversité constitue au contraire un levier stratégique. Les ressources naturelles, les profils agricoles, les positions géographiques, les dynamiques urbaines et les contextes sécuritaires varient fortement d’un territoire à l’autre. La transformation structurelle ne peut donc pas reposer sur une recette uniforme. Elle doit s’appuyer sur les avantages comparatifs de chaque province et organiser des complémentarités entre elles (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 199–202).

Dans les provinces minières comme le Haut-Katanga et le Lualaba, l’enjeu principal est de rompre avec une économie centrée sur l’extraction brute. Tant que les ressources quittent le territoire sans transformation locale, la valeur ajoutée, l’emploi qualifié et les effets d’entraînement restent limités. La priorité doit donc porter sur une meilleure gouvernance des ressources, une transparence accrue des revenus et le développement d’activités de transformation capables de prolonger localement la chaîne de valeur (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 200–202). Il ne s’agit pas seulement de mieux répartir la rente, mais de changer la structure productive elle-même.

Dans les provinces à dominante agricole comme le Kasaï ou le Sankuru, la priorité se situe ailleurs. Elle réside dans l’agriculture durable, l’accès aux marchés, le stockage, la transformation des produits et la connexion aux centres urbains de consommation (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 200–203). L’enjeu n’est pas simplement de produire davantage, mais de mieux insérer la production locale dans des circuits de valeur plus larges. Une province agricole qui ne transforme pas ses produits et qui n’accède pas aux marchés reste enfermée dans des gains faibles, une forte vulnérabilité et une dépendance aux intermédiaires.

Dans le Bas-Uele, par exemple, la perspective de transformation passe par le développement de chaînes de valeur agricoles et par l’amélioration du transport vers les marchés (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 202). Ce cas illustre une réalité plus générale : la production locale ne peut devenir un moteur de croissance que si elle est reliée à des infrastructures de circulation, à des capacités logistiques et à des débouchés stables. Sans connectivité, l’avantage productif reste théorique.

À Kinshasa et dans le Kongo Central, d’autres opportunités apparaissent. L’enjeu est moins de valoriser des ressources primaires que de soutenir l’entrepreneuriat numérique, l’innovation et les start-ups technologiques (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 202). Ces espaces disposent d’une densité économique, institutionnelle et humaine qui peut favoriser l’émergence de services à plus forte intensité de connaissances. La transformation structurelle y prend alors un visage différent : elle passe par les compétences, les réseaux, les services numériques et les nouvelles formes d’entreprise.

Dans les provinces les plus fragilisées sur le plan sécuritaire, comme le Nord-Kivu, l’Ituri ou le Sud-Kivu, la transformation économique ne peut pas être dissociée de la cohésion sociale. Le développement y dépend à la fois de mécanismes de dialogue intercommunautaire, de dispositifs de justice transitionnelle et de formes de sécurité adaptées aux réalités locales (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 203–205). Dans ces contextes, relancer l’économie ne consiste pas seulement à investir ; il faut aussi reconstruire la confiance, réduire les tensions et créer des conditions minimales de stabilité. La productivité ne progresse pas durablement dans un environnement fracturé.

Au-delà de ces cas, une orientation commune se dessine : il faut sortir d’une dépendance excessive aux matières premières et engager une diversification progressive vers des activités plus complexes, plus productives et plus intensives en compétences (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 167–168). Cette montée en complexité suppose des infrastructures adaptées, des compétences techniques, un environnement favorable à l’innovation et des institutions capables de soutenir l’investissement. Elle ne se décrète pas à l’échelle nationale uniquement ; elle se construit dans les territoires, à partir de pôles productifs, de réseaux logistiques, d’administrations locales et de systèmes d’apprentissage.

La Conférence des gouverneurs prend ici tout son sens. En mettant l’accent sur l’agriculture, le développement rural et la connexion aux marchés urbains, elle relie une logique sectorielle à une logique territoriale [3]. Elle rappelle que la province ne doit pas être pensée comme un simple espace de gestion administrative, mais comme une plateforme de production, de coordination et de transformation économique. La question centrale devient alors la suivante : comment faire de chaque province un espace capable de valoriser ses atouts propres tout en s’insérant dans une stratégie nationale cohérente ?

L’enjeu n’est donc pas seulement de redistribuer les ressources entre provinces. Il est de créer, dans chaque territoire, les conditions d’une économie plus dense, plus diversifiée et plus intégrée. La transformation structurelle commence lorsque les provinces cessent d’exporter uniquement des matières brutes, des produits non transformés ou de la main-d’œuvre précaire, et commencent à produire davantage de valeur, de compétences et d’emplois sur place.

  1. Conditions de réussite : faire de la transformation provinciale une pratique de gouvernement

La transformation structurelle des provinces ne se produira pas par simple effet d’annonce. Elle suppose une méthode, des priorités claires et une capacité réelle d’exécution. Pour produire des résultats, l’action provinciale doit s’organiser autour de plusieurs conditions complémentaires : connaître précisément les réalités locales, renforcer les institutions, soutenir l’économie, corriger les déséquilibres territoriaux, investir dans les infrastructures, sécuriser l’espace social et associer les citoyens à la décision (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 200–208).

La première exigence est un diagnostic territorial sérieux. Aucune province ne peut transformer son économie ou améliorer sa gouvernance sans partir de ses propres réalités : géographie, ressources, démographie, contraintes sociales, dynamiques politiques et acteurs présents sur le terrain. Il faut donc identifier clairement les besoins, hiérarchiser les priorités et cartographier les parties prenantes, qu’il s’agisse des autorités provinciales, des leaders coutumiers, de la société civile ou du secteur privé (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 200). Sans ce travail préalable, les politiques publiques risquent de reproduire des modèles génériques, peu adaptés aux situations concrètes.

La deuxième condition est le renforcement des capacités locales. Une province ne peut pas piloter son développement avec des administrations faiblement dotées, peu formées et mal équipées. Il faut investir dans la formation des fonctionnaires, des responsables publics et des acteurs communautaires, en particulier dans les domaines de la gouvernance, de la gestion des ressources, de la transparence et de la responsabilité (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 201). Il faut aussi améliorer les infrastructures administratives et intégrer des outils numériques capables de soutenir la collecte, le traitement et l’usage des données. Gouverner efficacement exige en effet une décision publique fondée sur des informations fiables, partagées et régulièrement actualisées (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 149, 201).

La troisième condition est la construction d’un développement économique réellement décentralisé. Chaque province doit être capable d’identifier les secteurs les plus porteurs de son économie, de cibler ses investissements et de soutenir les petites et moyennes entreprises, l’entrepreneuriat local, ainsi que les initiatives portées par les jeunes et les femmes (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 202). Cela suppose un meilleur accès au financement, des dispositifs d’accompagnement, des incubateurs et des formations en gestion. Mais cette ambition reste fragile tant que les ressources prévues pour les provinces ne sont ni disponibles de manière stable ni traçables. Sans base financière crédible, il est difficile d’investir, de planifier ou de contracter durablement.

La quatrième condition consiste à corriger la concentration excessive des services, des entreprises et des fonctions publiques. Le développement national reste encore fortement polarisé. Pour rééquilibrer l’espace, il faut délocaliser certains services publics vers les provinces moins développées, encourager la création de pôles économiques provinciaux et soutenir des formes d’implantation productive adaptées aux réalités locales, comme les parcs agro-industriels dans les zones agricoles (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 202–203). Cette logique touche aussi à la présence de l’État dans les territoires. Une couverture plus équitable en matière de sécurité, d’administration et de services publics peut réduire le sentiment d’abandon et renforcer la cohésion nationale.

La cinquième condition est l’investissement dans les infrastructures et les services publics. Aucune transformation provinciale n’est possible sans routes, voies ferrées, voies fluviales, accès à l’électricité et outils de communication modernes. La connectivité interprovinciale est décisive, car elle détermine la circulation des biens, des personnes, des services et des informations (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 203–204). Il faut également accélérer la digitalisation des services publics, qu’il s’agisse de la gestion financière, de la santé, de l’éducation ou de l’administration en ligne. Améliorer une liaison comme celle entre le Kongo Central et le Kwilu ne relève pas seulement du transport ; cela revient à ouvrir des circuits d’échange, à fluidifier les marchés et à rapprocher les territoires.

La sixième condition est la sécurité, entendue non seulement comme protection physique, mais aussi comme condition de la production et de la confiance collective. Dans plusieurs provinces, la pauvreté, l’exclusion et les tensions communautaires nourrissent l’instabilité. Il devient alors indispensable de mettre en place des programmes de réconciliation, de dialogue intercommunautaire, de justice transitionnelle et de sécurité adaptée aux contextes locaux (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 204–205). Une économie locale ne se développe pas durablement dans un environnement dominé par la peur, la violence ou la défiance.

La septième condition est l’inclusion sociale et la participation citoyenne. La politique provinciale ne peut pas rester une affaire réservée aux seules administrations ou aux élites politiques. Elle doit s’ouvrir à des mécanismes de concertation concrets : conseils communautaires, assemblées publiques, budgets participatifs et programmes ciblés pour les femmes, les jeunes et les groupes minoritaires (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 205). Cette participation n’est pas un supplément démocratique ; elle améliore la qualité des choix publics, renforce la légitimité des décisions et facilite leur appropriation par les populations.

Deux leviers transversaux renforcent l’ensemble. Le premier est le numérique. Dans les provinces minières, il peut soutenir la traçabilité des ressources ; dans les provinces agricoles, il peut améliorer l’accès à l’information, au marché et aux techniques de production ; dans les centres urbains, il peut soutenir la formation des jeunes et l’émergence de nouvelles activités économiques (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 205–206). Le second est le suivi-évaluation. Chaque province a besoin d’indicateurs, de données comparables, de capacités d’analyse et de mécanismes réguliers de retour d’expérience (Ulimwengu & Bokana, 2026, p. 206–208). Sans mesure rigoureuse, il est impossible de distinguer les politiques efficaces des politiques simplement annoncées.

Dans cette logique, l’évaluation des recommandations issues de la Conférence des gouverneurs peut devenir un instrument structurant. Le taux d’exécution annoncé de 74 % n’a de valeur que s’il s’accompagne d’une documentation claire, d’un contrôle indépendant et d’une comparaison entre provinces [4]. Lorsqu’un système politique commence à mesurer sérieusement ce qu’il exécute, il sort du registre déclaratif et entre dans celui de la performance publique.

En définitive, la réussite de la transformation provinciale dépend moins d’un grand discours national que de la capacité à installer, dans chaque province, des routines durables de diagnostic, de décision, d’investissement, de coordination et d’évaluation. C’est à ce niveau que la province peut cesser d’être un simple relais administratif et devenir un véritable espace de gouvernement du développement.

Références

[1] Loi organique n° 08/015 du 07 octobre 2008 portant modalités d’organisation et de fonctionnement de la Conférence des Gouverneurs de Province. https://www.leganet.cd/Legislation/Droit%20Public/Administration.ter/L.08.115.07.10.2007.htm?

[2] RDC : la 13ème Conférence  des gouverneurs  convoquée en décembre  à  Kikwit – ACP

https://acp.cd/province/kwango-evaluation-des-travaux-de-la-route-nationale-n1-apres-deux-pluies-torrentielles/?

[3] [9] [10] Bandundu : Le Président Tshisekedi ouvre la 13ᵉ Conférence des gouverneurs – Rtnc

https://rtnc.cd/bandundu-le-president-tshisekedi-ouvre-la-13%E1%B5%89-conference-des-gouverneurs/?

[4] ‎XIIIe Conférence des Gouverneurs : le Gouvernement Suminwa recommande l’implication des provinces dans les projets structurants de développement local‎‎ – Primature

https://www.primature.gouv.cd/2026/03/26/xiiie-conference-des-gouverneurs-le-gouvernement-suminwa-recommande-limplication-des-provinces-dans-les-projets-structurants-de-developpement-local/?

[5] Loi de programmation n°15/004 du 28 février 2015 déterminant les modalités d’installation de nouvelles provinces

https://www.leganet.cd/Legislation/Droit%20Public/Administration.ter/LP.15.004.28.02.2015.html?

[6] Journal Officiel – Constitution de la République Démocratique du Congo

https://senat.cd/docs/CONSTITUTION%20DE%20LA%20RDC%20JOS.05.02.2011.pdf?

[7] [8] Loi n°18/001 du 09 mars 2018 modifiant et complétant la Loi n° 007/2002 du 11 juillet 2002 portant Code minier

https://www.leganet.cd/Legislation/Droit%20economique/Code%20Minier/Loi.18.001.09.03.2018.html?

 

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