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Kigali reconnaît un soutien à l’AFC/M23 : pendant que Kinshasa crie victoire, le Rwanda change de narratif 

Kigali reconnaît une coordination sécuritaire avec l’AFC/M23. À Kinshasa, plutôt que de s’interroger sur le sens profond de cette déclaration, beaucoup crient à une victoire cédée par l’ennemi. 

Une confession, pensent-ils. Un aveu de culpabilité, jubilent-ils.

Fort malheureusement, cette lecture est non seulement superficielle, mais dangereusement naïve.  Car ce qui vient de se produire n’est pas une capitulation rwandaise. C’est un changement stratégique de narratif.

UN NARRATIF DEJA EPROUVE AILLEURS

Le Rwanda ne fait rien d’original, il s’inscrit dans une grammaire sécuritaire déjà utilisée par plusieurs puissances : Israël : «Si nous attendons, nous mourrons »; la Turquie : la justification par la défaillance de l’État voisin; les États-Unis : la doctrine de défense entre préemption et prévention.

Les parallèles sont clairs : pour le Rwanda : le génocide de 1994 et la persistance des FDLR; pour Israël : la Shoah face au Hamas et au Hezbollah; pour la Turquie : un conflit interne projeté contre le PKK; pour les États-Unis : le 11 septembre et Al-Qaïda.

Dans tous ces cas, un traumatisme fondateur est mobilisé pour justifier une action sécuritaire au-delà des frontières, présentée non comme une agression, mais comme une nécessité existentielle.

DE LA DENEGATION A LA TRANSPARENCE STRATEGIQUE

Jusqu’ici, Kigali s’abritait derrière le déni plausible, l’ambiguïté calculée, le langage indirect. Aujourd’hui, le ton change : «Plus jamais ça », appliqué à une frontière poreuse.

Ce virage n’est pas un acte de faiblesse, c’est une reprise en main du récit international. Kigali transforme une accusation, le soutien à un groupe armé en acte défensif légitime, fondé sur la prévention d’un nouveau génocide.

Et surtout, il faut le comprendre : ce message n’est pas destiné à Kinshasa. Il s’adresse clairement : aux États-Unis; aux partenaires occidentaux; aux institutions onusiennes; à la communauté internationale dans son ensemble.

LE CŒUR DU RAISONNEMENT RWANDAIS

Le postulat est simple, martelé sans détour : «Le génocide de 1994 n’est pas une histoire close, mais une menace structurelle persistante.»

Dans cette logique, toute présence des FDLR en RDC n’est plus une question de sécurité congolaise interne. Elle devient un danger vital existentiel pour l’État rwandais. Ce glissement est fondamental, car il permet à Kigali : de relativiser le principe de souveraineté congolaise ; d’invoquer un droit à la légitime défense préventive; notion juridiquement sensible mais politiquement recevable à Washington et chez certains alliés.

C’est là que réside la force diplomatique du Rwanda : peu d’États peuvent fonder leur doctrine sécuritaire sur un génocide récent reconnu internationalement.

L’AFC/M23 : UN OUTIL, PAS UN PROJET

Dans son communiqué, l’ambassade du Rwanda aux États-Unis prend soin de qualifier l’AFC/M23 comme : un groupe congolais autonome; porteur de griefs légitimes; non manipulé politiquement par Kigali (du moins officiellement).

Ce choix lexical est tout sauf innocent. Il vise à maintenir l’AFC/M23 dans la catégorie des acteurs locaux, tout en justifiant une coordination sécuritaire circonstancielle, conditionnée et réversible.

Pendant ce temps, à Kinshasa, on trinque…

Crier victoire face à cette déclaration revient à se réjouir d’un déplacement du champ de bataille, sans en mesurer les conséquences.

Le Rwanda ne s’est pas affaibli; il s’est repositionné. Il a quitté le terrain du déni pour celui de la légitimation morale et stratégique.

Le vrai danger pour Kinshasa n’est pas ce que Kigali a reconnu. C’est ce que la communauté internationale est désormais prête à entendre.

Et dans ce nouveau rapport de forces narratif, l’émotion triomphaliste ne pèse rien face à une doctrine patiemment construite autour du mot le plus lourd de l’histoire contemporaine : génocide.

Kiki Kienge (CP)

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