Kinshasa, angle mort ! Ce que les instruments de l’État ne mesurent pas de sa propre capitale (Par Dr. John M. Ulimwengu)

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L’angle mort apparaît au détour d’une opération élémentaire : demander à un portail public de restituer les unités administratives de la capitale. Le portail d’indicateurs territoriaux examiné permet d’obtenir, pour une province, la liste de ses territoires. Lors de notre consultation, ce point d’accès renvoyait des unités pour les vingt-cinq autres provinces du pays. Pour Kinshasa, nous avons essayé sept libellés : « Kinshasa », « Kinshasa », « KINSHASA », « Kinshasa Ville », « Kinshasa-Ville », « Ville de Kinshasa » et « Ville Province de Kinshasa ». Chaque requête a renvoyé une réponse vide. Par cette voie, la liste des communes de la capitale demeurait introuvable. Une réponse vide ne suffit pas à diagnostiquer l’ensemble du système statistique. Elle pose cependant une question décisive : comment comparer les composantes du territoire national lorsque la capitale n’entre pas dans les catégories utilisées pour les décrire ? Kinshasa peut être abondamment étudiée et rester difficile à saisir dans une grille nationale commune.

Notre analyse porte sur un ensemble de 188 unités : 145 territoires, 19 villes et les 24 communes de Kinshasa. Nous les avons examinées selon les mêmes conventions. Ce travail fait apparaître un décalage entre ce que les dispositifs consultés enregistrent et ce qu’il faudrait connaître pour éclairer les décisions à l’échelle communale. C’est ce décalage, et ses conséquences pour le développement, que cet essai explore.

1.     Une province qui contient tout et son contraire

La difficulté commence avec la géographie de la ville-province. Sous une même désignation administrative se trouvent des espaces dont les dimensions défient toute lecture uniforme. Dans le référentiel utilisé, Kinshasa couvre 10 521 km². Maluku en occupe à elle seule 8 716, soit 82,8 %. Les vingt-trois autres communes se partagent les 1 805 km² restants.

Entre Maluku et Ngaba, la plus petite commune avec 2,8 km², le rapport de superficie atteint environ 3 113. Le même rang administratif recouvre ainsi des espaces séparés par un facteur de plus de trois mille.

Une moyenne communale peut dès lors produire une image trompeuse. Elle rapproche un vaste espace largement périphérique et des communes urbaines de quelques kilomètres carrés, sans rendre compte de leur peuplement ni de leurs conditions de desserte. La superficie, la densité et l’accès aux services doivent être distingués avant que ces unités puissent être utilement comparées.

2.     Ce que les couches nationales portent, commune par commune

La figure 1 applique aux vingt-quatre communes une grille de neuf attributs présents dans les couches nationales. Elle permet d’observer ce que cette grille rend visible, mais aussi ce qu’elle laisse hors de son champ.

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Figure 1. Nombre d’attributs structurants enregistrés dans les vingt-quatre communes de Kinshasa parmi les neuf retenus : route classée, route nationale, voie ferrée, aérodrome, point de type port, axe navigable, permis minier d’exploitation, permis de recherche et aire protégée. À gauche, la ville-province entière ; à droite, les vingt-trois communes hors Maluku. Les cercles rouges signalent les communes sans route enregistrée dans la couche examinée. Source : couches nationales ; calculs de l’auteur.

La figure 1 montre l’inégale présence de neuf attributs dans les couches nationales. Maluku en réunit sept. Cinq communes n’en présentent aucun : Ngaba, Makala, Bandalungwa, Lingwala et la commune de Kinshasa. Six communes, les cinq précédentes et Ndjili, ne comportent aucune route enregistrée dans la couche utilisée.

Ce résultat ne signifie évidemment pas que ces communes sont dépourvues de rues. La couche représente le réseau classé, réparti entre routes nationales, régionales prioritaires, régionales secondaires et d’intérêt local ; elle ne constitue pas un inventaire exhaustif de la voirie urbaine. Une commune densément bâtie peut donc n’y porter aucun axe tout en disposant d’un réseau de rues essentiel à sa vie quotidienne.

Le nombre d’attributs renseigne la présence d’objets dans les couches retenues. Il ne mesure ni la qualité des services ni le niveau de développement d’une commune. La superficie et la nature des espaces observés influencent aussi ce décompte. Toute interprétation doit donc commencer par le périmètre de l’instrument : une absence dans la base ne saurait être assimilée à une absence sur le terrain.

3.     Six absences qui se recoupent

Cette limite cartographique se retrouve, sous d’autres formes, dans les dispositifs statistiques. Le tableau 1 rassemble six constats issus des sources examinées. Ils concernent tantôt l’accès à une information, tantôt sa couverture ou son niveau de désagrégation.

Tableau 1. Couverture de Kinshasa dans six dispositifs nationaux examinés. Source : calculs de l’auteur.

DispositifCe qu’il porte pour Kinshasa
Relevés mensuels de prix, 2023-202523 des 24 communes sans aucun relevé, soit 95,8 %
Liste des unités sur le portail publicSept libellés essayés, sept réponses vides
Relevé du prix du carburant, 2024Aucune des 24 communes ne porte de valeur
Couche du réseau routier classéSix communes sans aucune route
Les neuf attributs structurantsCinq communes n’en portent aucun
Indicateurs ventilés par sexe de l’enquête démographiqueLe programme provincial en porte deux sur treize

Ces lacunes ne sont pas toutes de même nature et ne démontrent pas une cause unique. Leur rapprochement fait néanmoins apparaître une difficulté récurrente : les données accessibles ne permettent pas toujours de décrire les vingt-quatre communes selon des conventions compatibles avec celles appliquées aux autres unités étudiées.

La couverture des prix donne une mesure de ce décalage. La figure 2 compare la proportion d’unités sans aucun relevé entre 2023 et 2025 dans les trois groupes du corpus.

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Figure 2. Part des unités ne portant aucun relevé de prix entre 2023 et 2025, par type d’unité administrative. Source : relevés du portail public d’indicateurs territoriaux ; calculs de l’auteur.

Dans le dispositif consulté, 7,6 % des territoires n’ont aucun relevé de prix sur cette période. Cette proportion atteint 68,4 % pour les villes et 95,8 % pour les communes de Kinshasa. Une seule des dix-neuf villes étudiées dispose de relevés pour chacune des trois années.

L’instrument renseigne donc beaucoup mieux les territoires que les unités urbaines du corpus. Ce constat décrit sa couverture ; il ne permet pas de conclure à l’absence de toute observation publique des prix en ville. En revanche, il interdit de traiter cette base, à elle seule, comme une représentation équilibrée des conditions de marché à l’échelle nationale.

4.     Seize valeurs pour une population

La question démographique donne à cette difficulté une portée supplémentaire. Le chiffre de population sert de dénominateur à une grande partie des indicateurs qui orientent l’action publique.

Nous avons rassemblé seize valeurs publiées pour la population de Kinshasa, en relevant leur source et leur année de référence. Dans cette compilation, une seule correspond à un dénombrement : le recensement de 1984, qui comptait 2 664 309 habitants, somme des vingt-quatre communes. La figure 3 situe ces valeurs dans le temps et selon leur statut ; le tableau 2 en présente dix.

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Figure 3. Seize valeurs publiées pour la population de Kinshasa, par année de référence et par statut de la donnée. Source : compilation des auteurs à partir des sources publiées citées dans l’ouvrage.

Tableau 2. Dix des seize valeurs publiées, et ce qui les sépare. Source : compilation de l’auteur.

AnnéeValeurStatutObservation
19842 664 309recensementSomme des 24 communes
19994 168 280estimation 
20006 050 600estimationÉcart avec la valeur de 1999 du même document ; comparabilité à vérifier
20047 196 648estimationDernière série disponible par commune
20054 960 485projectionInférieure à l’estimation officielle de 2004
20156 629 329projection 
201511 000 000estimation, source uniqueFacteur 1,7 avec la ligne précédente, même année
202621 852 144modèle, source unique 
203024 000 000projection 
203020 000 000projectionQuatre millions d’écart, même année

Cette compilation ne permet pas de départager les estimations. Des valeurs portant sur des années différentes ne constituent pas, en elles-mêmes, une contradiction. Même pour une année identique, il faut vérifier le périmètre géographique, la définition de la population et la méthode avant de conclure à une incohérence. Les écarts observés appellent cette mise en correspondance plutôt qu’un choix arbitraire entre les chiffres.

L’enjeu est de savoir quelle population sert effectivement de référence à une décision. Ville-province, agglomération et espace bâti ne doivent pas être tenus pour interchangeables. Une mesure par habitant de l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins ou à l’école n’est interprétable que si son dénominateur correspond au territoire et à la période couverts par le service observé.

À titre d’illustration, appliquer un taux de desserte de 40 % à douze millions d’habitants représente 4,8 millions de personnes ; l’appliquer à vingt-deux millions en représente 8,8 millions. Ces deux hypothèses ne sont pas des estimations nouvelles de Kinshasa. Elles montrent qu’un pourcentage apparemment précis peut recouvrir un écart de quatre millions de personnes lorsque la population de référence demeure incertaine.

5.     Ce n’est pas une négligence, et il faut le dire

Les constats précédents ne suffisent pas à établir une négligence générale de l’État envers sa capitale. Ils invitent d’abord à examiner la finalité des instruments et les usages que l’on en fait.

La meilleure couverture des territoires par les relevés de prix est compatible avec une orientation vers les marchés ruraux et agricoles. Elle n’en constitue toutefois pas la preuve : le mandat et le plan de collecte du dispositif seraient nécessaires pour confirmer cette interprétation. Un instrument spécialisé peut remplir sa fonction tout en restant insuffisant pour une comparaison entre espaces ruraux et urbains.

De même, une couche de routes classées répond à une définition particulière du réseau. L’utiliser pour apprécier la mobilité communale exige de la compléter par la voirie urbaine et par des informations sur les déplacements. Le problème naît lorsque le champ limité d’une source disparaît derrière la portée générale que l’on prête à ses résultats.

Kinshasa fait par ailleurs l’objet de travaux urbains, de plans directeurs et d’enquêtes dédiées. Ces connaissances doivent pouvoir être rapprochées des référentiels nationaux. La comparabilité suppose des correspondances explicites entre unités administratives, périodes et définitions ; elle ne découle pas de la seule accumulation des études.

L’alimentation permet d’en saisir l’enjeu concret. Pour les ménages urbains qui dépendent des achats alimentaires, il importe de connaître les prix effectivement payés et leurs variations. Une base couvrant très peu les communes ne peut, à elle seule, documenter le coût de la vie dans la capitale, les écarts avec les marchés ruraux ou la transmission des hausses le long des circuits d’approvisionnement. Ce sont pourtant des informations nécessaires pour relier politique agricole, logistique et protection du pouvoir d’achat.

6.     Une chose a été faite une fois, puis abandonnée

La continuité des séries compte autant que leur existence. Une observation ponctuelle peut révéler des écarts sans permettre d’en suivre l’évolution.

Dans le corpus consulté, la dernière série démographique par commune remonte à 2004 et relève de l’estimation ou de la projection, non d’un nouveau dénombrement. La référence communale issue d’un recensement reste celle de 1984.

Pour l’insécurité alimentaire, une analyse avait permis une ventilation par commune à Kinshasa. Sa période de validité s’achevait en juin 2024. Les cycles suivants examinés dans notre corpus ne reprennent pas ce niveau de détail. Ce constat porte sur la série étudiée ; il ne signifie pas qu’aucune autre donnée socio-économique communale n’a jamais été publiée.

La ventilation communale a donc été réalisée dans ce dispositif. Sa disparition des publications ultérieures pose la question de la capacité à entretenir une information utile, au-delà d’un exercice ponctuel.

Les sources consultées n’en établissent pas la raison. Le coût de collecte, une évolution méthodologique ou une modification du périmètre de publication restent des explications possibles, sans que l’on puisse privilégier l’une d’elles.

Cette incertitude déplace la réflexion vers les conditions institutionnelles de la production statistique. Une série durable suppose un responsable, un financement récurrent et des règles de diffusion suffisamment stables. Lorsque ces conditions manquent, la connaissance accumulée peut perdre son utilité pour suivre les besoins, apprécier les résultats et corriger les interventions.

7.     Ce que cet angle mort change pour les politiques de développement

Ces constats ont une portée directe pour les politiques de développement. Dès qu’une donnée sert à localiser un équipement, répartir un budget ou apprécier un résultat, son périmètre devient une question d’action publique. Les lacunes observées ne prouvent pas qu’un investissement particulier a été mal choisi. Elles mettent en évidence un risque : celui de donner davantage de poids aux besoins bien documentés qu’aux besoins moins visibles dans les instruments disponibles.

La planification doit d’abord prendre au sérieux la diversité des espaces kinois. Les écarts entre Maluku et les communes centrales rendent peu défendable une répartition mécanique fondée sur le seul nombre de communes ou sur leur superficie. Pour programmer l’eau, l’assainissement, les écoles ou les centres de santé, il faut rapprocher le peuplement, les équipements existants et les conditions réelles d’accès. Les limites communales demeurent utiles pour attribuer des responsabilités, mais elles doivent être articulées aux zones desservies et aux déplacements qui les traversent.

Les arbitrages budgétaires exigent ensuite des dénominateurs explicites. Toute estimation des besoins par habitant devrait indiquer la source démographique, l’année, le périmètre et la méthode retenus. Lorsque plusieurs estimations plausibles subsistent, il convient de tester si elles modifient le classement des priorités ou la capacité prévue des équipements. Les travaux de Wardrop et al. (2018) et de Tatem et al. (2026) montrent l’apport des méthodes géospatiales à l’estimation des populations à petite échelle. Leur usage doit s’accompagner d’une validation et d’une présentation de l’incertitude ; il ne transforme pas une population modélisée en population recensée.

Cette exigence de comparabilité appelle une gouvernance commune des données. Des identifiants stables, des limites géographiques documentées et des correspondances entre découpages permettraient de rapprocher les sources sans effacer leur spécificité. Les services producteurs, la ville-province et les communes auraient à convenir des responsabilités de mise à jour et de validation. L’analyse de Patole (2018), fondée notamment sur l’eau et l’assainissement, éclaire l’intérêt d’une désagrégation des indicateurs adaptée aux décisions locales. Pour Kinshasa, cela implique de choisir les informations à entretenir en fonction des décisions qu’elles doivent éclairer.

La faiblesse de la couverture urbaine des prix appelle, plus précisément, un dispositif complémentaire de suivi des marchés de la capitale. Un échantillon de marchés documenté, des produits comparables et une fréquence régulière permettraient de mieux relier les prix de détail aux bassins d’approvisionnement et aux coûts de transport. Ce suivi pourrait éclairer les interventions logistiques et la protection sociale, à condition de ne pas confondre une hausse des prix avec une mesure complète de la vulnérabilité des ménages. Les revenus et les conditions d’accès aux marchés restent également déterminants.

La continuité de l’observation doit être financée comme une fonction régulière. Reprendre une ventilation communale déjà expérimentée peut constituer un point de départ, sous réserve d’en vérifier la méthode et le coût. Il faudrait ensuite garantir les moyens humains de collecte, de contrôle et de publication. Un portail supplémentaire ne résoudrait pas, à lui seul, les ruptures de séries : la priorité est de maintenir quelques informations utiles et comparables dans la durée.

L’évaluation doit enfin retrouver l’échelle à laquelle les habitants accèdent aux services. Une amélioration provinciale moyenne peut coexister avec la persistance de fortes disparités locales. L’étude de Ramadan et al. (2023), menée dans douze pays à revenu faible ou intermédiaire, met en évidence une hétérogénéité infranationale des capacités et de la qualité des soins de santé primaires. Elle conforte l’intérêt d’un suivi désagrégé, sans établir à elle seule le diagnostic de Kinshasa. Des séries communales régulières permettraient de confronter les investissements annoncés à l’évolution de la couverture et de la qualité des services.

Il n’est pas nécessaire d’attendre une connaissance exhaustive pour agir. Il faut en revanche rendre les hypothèses de décision explicites, identifier les informations manquantes qui pourraient changer un arbitrage et organiser leur collecte. Kinshasa deviendra plus lisible dans les instruments nationaux lorsque ses communes pourront y être reconnues, suivies et comparées selon des conventions adaptées à leur réalité. Cette lisibilité donnerait aux responsables publics comme aux habitants de meilleurs moyens de discuter les priorités et d’en apprécier les résultats.

Cet essai est tiré d’un ouvrage à paraître consacré à l’organisation économique des territoires congolais. L’analyse mobilise un corpus de 188 unités et 214 documents territoriaux. Les sources primaires des cartes, des tableaux et des seize valeurs démographiques, ainsi que les conventions de calcul, sont présentées dans l’ouvrage.

 

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