En confirmant la création d’une entité publique indépendante chargée du transport de l’électricité, le gouvernement veut répondre aux exigences des bailleurs de fonds internationaux et restaurer leur confiance, tout en tentant de lever l’un des principaux obstacles à la croissance économique.
Dans une allocution nationale, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a confirmé le jeudi 12 février que l’État irait au bout du démantèlement fonctionnel du producteur et distributeur national d’électricité Eskom, avec la création d’une entité publique distincte chargée d’exploiter le réseau de desserte et d’organiser le marché de l’électricité. Une équipe spéciale, placée sous l’autorité du Comité national de gestion de la crise énergétique, doit remettre sous trois mois un rapport assorti d’un calendrier précis pour cette mesure.
La réforme repose sur un principe qui veut retirer à Eskom le contrôle du transport de l’électricité, devenu l’un des principaux goulots d’étranglement dans la desserte nationale. Le futur opérateur public sera responsable des infrastructures du réseau et garantira un accès non discriminatoire aux producteurs, publics comme privés. Ce choix tranche avec une proposition formulée en décembre 2025 par le ministère de l’Électricité, qui envisageait de maintenir le transport sous le giron d’une filiale d’Eskom. Cette perspective avait nourri les doutes des investisseurs sur la capacité du gouvernement à conduire la réforme jusqu’à son terme, et à rompre réellement avec plusieurs décennies de monopole.
L’enjeu est de mettre fin à une organisation dans laquelle Eskom concentrait production, transport et une partie de la distribution, tout en étant fragilisé par des centrales vieillissantes et une situation financière dégradée. Le modèle retenu s’inspire des réformes engagées dans d’autres économies émergentes, où un opérateur de réseau indépendant est chargé de garantir la neutralité du système et d’ouvrir le marché à la concurrence.
Un réseau saturé, principal frein à l’investissement
La crise énergétique sud-africaine est de nature structurelle. Ces dernières années, les délestages répétés ont pesé sur l’industrie, ralenti l’investissement et affecté la croissance de l’économie. Si de nouveaux projets de production existent, notamment dans les énergies renouvelables, ils se heurtent à l’insuffisance des capacités du réseau d’acheminement. Le département de l’Électricité et de l’Énergie estime que près de 390 milliards de rands (environ 24,5 milliards USD) seront nécessaires au cours de la prochaine décennie pour moderniser et étendre les infrastructures de transmission, un montant qu’Eskom ne peut pourvoir seul en raison de ses contraintes financières.
Le gouvernement veut capitaliser sur le secteur privé, dont les investissements dans les énergies renouvelables ont déjà dépassé 200 milliards de rands et permis d’ajouter environ 6 000 MW de capacités sans alourdir le bilan d’Eskom. La séparation du réseau vise à créer un cadre plus transparent et plus attractif pour ces producteurs indépendants, en levant les incertitudes liées à l’accès aux infrastructures.
Cette réforme répond aussi à une pression explicite des institutions financières internationales. Dans son dernier rapport, au titre de l’article IV, le Fonds monétaire international (FMI) appelle l’Afrique du Sud à accélérer la restructuration de son secteur électrique, en séparant clairement la production du transport, en mettant en place un marché de gros fonctionnel et en soutenant les projets privés par des mécanismes de partage des risques. Le Fonds souligne par ailleurs la faible capacité d’Eskom à assurer le service de sa dette dans un contexte de hausse rapide de l’endettement public.
Pour accompagner les projets privés dans le transport de l’électricité, des instruments financiers sont envisagés, notamment un mécanisme de garantie de crédit adossé à l’International Finance Corporation (IFC). L’objectif est de réduire le risque perçu par les investisseurs et d’accélérer la mobilisation de capitaux dans les infrastructures.
Une réforme sous haute tension politique et sociale
Au-delà des aspects techniques, la réforme revêt une dimension politique sensible. Eskom demeure un symbole du rôle central de l’État dans l’économie sud-africaine et un employeur majeur. Toute transformation structurelle soulève des inquiétudes sociales et suscite des résistances, notamment au sein des syndicats. Le gouvernement cherche donc à maintenir le caractère public du réseau tout en ouvrant davantage la production à la concurrence, afin de préserver un équilibre entre souveraineté énergétique et attractivité économique.
Sur le plan macroéconomique, l’amélioration de la fiabilité du système électrique est devenue une condition préalable à la reprise de l’investissement industriel. Les délestages ont entamé la confiance des entreprises locales et étrangères, et la réforme est désormais perçue comme un test de crédibilité pour l’exécutif. Le calendrier annoncé, avec un rapport attendu sous trois mois, constitue une première étape. La réussite du projet dépendra de la capacité du gouvernement à transformer cette annonce en réforme opérationnelle, en organisant le transfert effectif des actifs, en définissant la gouvernance du nouvel opérateur et en fixant des règles claires d’accès au réseau.
À court terme, l’enjeu sera de mobiliser les financements nécessaires à la modernisation des infrastructures. À moyen terme, il s’agira de vérifier si cette nouvelle architecture permet effectivement d’accélérer les raccordements et de réduire les coupures. Pour les investisseurs comme pour les ménages, l’enjeu est de sortir de la crise énergétique chronique en commençant par la structuration du système électrique national et la relance des performances de production.
Avec Agence Ecofin

