Un médecin violent, des soignants complices, une institution qui ferme les yeux : la vidéo insoutenable d’une femme martyrisée en salle d’accouchement a plongé la RDC dans une colère froide. Face à l’indignation nationale, la justice s’éveille enfin, mais c’est tout un système de santé qui est aujourd’hui mis au banc des accusés.
C’est une image qui ne devrait jamais exister.
Une femme, en proie aux douleurs de l’accouchement, violentée par celui-là même qui est censé la protéger. À l’hôpital général de Kinkole, dans l’Est de la ville de Kinshasa, un médecin répondant au nom de David Balanganayi s’est rendu coupable d’une agression d’une brutalité inouïe, filmée en pleine salle de naissance. La vidéo, virale sur les réseaux sociaux, a libéré une vague de révulsion sans précédent.
En quelques heures, ce qui n’était qu’un « incident local » est devenu le symbole d’une dérive systémique : celle d’une institution médicale qui, à force de complaisance et de silence, a cessé de protéger les plus vulnérables.
Sous la pression d’une opinion publique excédée, les plus hautes autorités du pays ont dû sortir de leur réserve. Le Ministre d’Etat en charge de la Justice et Garde des sceaux, Guillaume Ngefa, a immédiatement ordonné au Procureur général près la Cour d’appel de Kinshasa/Matete d’ouvrir une enquête pour faire toute la lumière sur cette affaire. Un communiqué du ministère des Droits humains a suivi, qualifiant les faits de « traitements inhumains et dégradants ». Les identités des auteurs présumés ont été transmises à la justice.
En apparence, la machine judiciaire se met en branle. Mais pour combien de temps ? Et surtout, pour quel résultat ?
Une indignation qui ne connaît plus de frontières
La première dame, Denise Nyakeru Tshisekedi, n’a pas tardé à réagir. Sur X, elle a condamné avec une fermeté rare des faits qui « portent atteinte à la dignité humaine et aux droits les plus fondamentaux d’une femme en situation de grande vulnérabilité ». Au-delà des mots, elle a exigé une prise en charge appropriée pour la victime, dont l’identité demeure encore floue, et appelé à « une réponse rapide, rigoureuse et exemplaire ». «Justice doit être rendue », a-t-elle martelé, adressant à la victime «ses pensées les plus sincères, toute sa compassion et son plein soutien ».
Au Parlement, la voix de Neffertiti Ngudianza, rapporteur du Sénat, a résonné comme un coup de tonnerre. Elle réclame, rien de moins, que la radiation du Dr Balanganayi, dénonçant une violence «d’une incongruité inacceptable » aggravée par «la banalisation, le silence et la légèreté collective ». « Minimum : la radiation ! », a-t-elle exigé, résumant le sentiment d’une nation qui ne comprend plus comment un tel acte a pu se produire sans qu’aucune alarme ne soit tirée plus tôt.
Pourtant, c’est peut-être l’analyse du docteur Momat Kitenge, ancien ministre et l’un des premiers à avoir sonné l’alerte, qui porte le plus loin le regard. Pour lui, ces images lèvent le voile sur une réalité bien plus vaste : «la faillite morale, déontologique et institutionnelle de certains acteurs du système de santé». Il ne s’agit pas, selon lui, d’un simple « écart professionnel », mais d’une «véritable criminalité médicale » qui engage la responsabilité pénale, ordinale et administrative de tous les protagonistes.
Du médecin violent aux infirmières qui seraient restées complices, en passant par la structure sanitaire qui a fermé les yeux, c’est tout un écosystème de l’impunité qui est dénoncé.
La société civile s’organise, la justice s’éveille (enfin)
Face à ce qui pourrait s’apparenter à une complicité d’institution, l’ONG « Sauvons la corporation médicale », qui regroupe des médecins congolais, a annoncé le dépôt d’une plainte contre le praticien incriminé pour « manquement grave à la déontologie médicale et violences physiques sur une patiente ». Une initiative salutaire qui rappelle que la profession n’est pas tout entière gangrenée par cette dérive, mais qui soulève aussi une question troublante : pourquoi a-t-il fallu attendre qu’une vidéo devienne virale pour que des confrères osent franchir le pas ?
Pendant ce temps, l’inspection générale de la santé s’est saisie du dossier. Selon des informations obtenues par actualite.cd, l’inspecteur général a effectué lui-même une descente à l’hôpital de Kinkole. « Nous allons exécuter les ordres qui seront donnés », a confié Gode Mona, Inspecteur provincial de la santé. Une déclaration qui, si elle traduit une volonté d’agir, rappelle aussi l’urgence d’une coordination entre les différentes autorités : judiciaire, sanitaire et ordinale.
Au-delà du scandale, l’exigence d’une refondation
Car ce qui se joue dans cette affaire dépasse très largement le cas d’un médecin violent. C’est un signal d’alarme sur l’état d’un système de santé qui, faute de contrôles, de sanctions et de culture éthique, laisse des citoyens en situation de vulnérabilité extrême à la merci de prédateurs en blouse blanche. Le silence qui a entouré ces actes, avant leur diffusion sur la toile, est aussi scandaleux que la violence elle-même. Il dit l’impunité ordinaire, la peur des représailles, ou pire, une forme de «banalisation» qui, comme l’a souligné Mme le rapporteur du Sénat, constitue une seconde violence.
Aujourd’hui, l’attention est focalisée sur l’enquête judiciaire. Mais les Congolais attendent bien plus que des sanctions individuelles. Ils attendent que cette affaire serve de détonateur à une réforme en profondeur. Les ordres professionnels doivent être réactivés. Les mécanismes de signalement et de protection des patients doivent être renforcés. Et les structures sanitaires qui couvrent ces dérives doivent être tenues pour responsables.
La femme de Kinkole, dont on ne connaît même pas encore le nom, a enduré l’innommable. Mais son calvaire, diffusé à des millions de personnes, pourrait avoir une vertu paradoxale : réveiller une conscience collective et contraindre les autorités à agir là où elles avaient jusqu’alors préféré le silence. La balle est désormais dans le camp de la justice et du ministère de la Santé. La RDC regarde. Et elle n’oubliera pas.
À la victime, nos pensées. Aux responsables, la rigueur de la loi. À la nation, l’exigence d’un système de santé qui ne trahisse plus sa mission première : soigner, protéger, respecter.

Hugo T.

