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Mort présumée de Willy Ngoma, Kinshasa jubile, Luanda dans l’embarras : le cessez-le-feu du 18 février vole en éclats

Le fragile cessez-le-feu du 18 février a brutalement volé en éclats dans l’Est de la République démocratique du Congo. La mort du porte-parole militaire de l’AFC/M23, le colonel Willy Ngoma, tué lors d’une frappe de drones des Forces armées de la République démocratique du Congo à Rubaya, ravive les hostilités et fragilise la médiation portée par Luanda. Si Kinshasa engrange une victoire symbolique, l’espoir d’une désescalade s’amenuise, laissant planer la menace d’une nouvelle spirale de violences aux lourdes conséquences pour les civils.

La nouvelle est tombée comme un couperet sur une région déjà meurtrie. Ce mardi 25 février 2026, une frappe de drone menée par les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) a emporté le colonel Willy Ngoma, porte-parole militaire de la coalition rebelle AFC/M23. Cette opération chirurgicale, menée dans la cité minière stratégique de Rubaya (Nord-Kivu), sonne le glas du cessez-le-feu du 18 février et rouvre les portes d’une guerre que l’on croyait, sinon terminée, du moins gelée.

Entre triomphe militaire pour Kinshasa et désarroi diplomatique pour Luanda, la région des Grands Lacs retient son souffle.

Ce qui n’était au réveil qu’une rumeur persistante sur les réseaux sociaux et dans les chaînes Telegram des groupes armés s’est mué en une funeste certitude en milieu de journée. Le colonel Willy Ngoma, l’une des figures les plus médiatiques et les plus influentes de la galaxie rebelle opérant dans l’Est, a été tué. La mort l’a frappé à Rubaya, une zone riche en minerais (coltan et cassitérite) passée sous contrôle du M23 après de violents combats, véritable poumon économique de la rébellion.

Selon des sources militaires concordantes, l’attaque a été menée à l’aide de drones de combat, probablement des modèles de type Bayraktar TB2, dont les FARDC ont renforcé leur flotte ces derniers mois. Les frappes, décrites comme «chirurgicales» par les experts, ont visé un véhicule en mouvement et un bâtiment abritant des responsables militaires de la coalition. Le bilan, encore provisoire, ferait état de plusieurs autres cadres rebelles grièvement blessés.

Le cessez-le-feu du 18 février explose

Le cessez-le-feu du 18 février 2026, décrété sous la médiation de l’Angola et officiellement accepté par la rébellion, n’aura donc été qu’une parenthèse. Pour l’état-major des FARDC, cette trêve imposée par la diplomatie n’a jamais été synonyme d’immobilisme. Les FARDC, qui n’ont cessé de clamer leur droit à «légitime défense» et à «protéger l’intégrité territoriale», ont visiblement considéré que l’accalmie ne devait pas profiter à l’ennemi pour se réorganiser.

En frappant au cœur du dispositif adverse, les forces loyalistes envoient un message clair : aucune trêve, aussi solennellement proclamée soit-elle, ne la dissuadera de traquer ceux qu’elles considèrent comme des «terroristes» et des «occupants».

La mort de Willy Ngoma est, à cet égard, une victoire symbolique et tactique de premier ordre. L’homme n’était pas seulement un porte-parole charismatique, habitué des plateaux de télévision et des conférences de presse pour défendre la cause du M23. Il était un stratège, un coordinateur des opérations militaires, et un pont entre la branche politique et les combattants sur le terrain. Sa disparition crée un vide immense au sein de la hiérarchie rebelle.

Qui pourra incarner avec la même autorité la communication de guerre ? Qui pourra maintenir la cohésion entre les différentes composantes de l’AFC (Alliance Fleuve Congo), cette coalition hétéroclite qui mêle anciens du M23, groupes armés locaux et dissidents politiques ? Difficile à prédire.

Rubaya, un symbole et un enjeu

Le choix de la cible n’est pas anodin. Rubaya est une zone hautement stratégique. Située dans le territoire de Masisi, cette cité minière est au cœur des convoitises économiques qui alimentent le conflit. Ses collines regorgent de coltan, minerai indispensable à la fabrication des composants électroniques des téléphones portables et des ordinateurs. Contrôler Rubaya, c’est contrôler l’une des sources de financement les plus lucratives de la rébellion.

En frappant à cet endroit précis, les FARDC visent non seulement à décapiter le leadership ennemi, mais aussi à semer le désordre dans la logistique et l’économie de guerre du M23. C’est un coup porté au moral, mais aussi aux finances de l’insurrection.

Cependant, cette victoire a un prix. Les représailles risquent d’être terribles. Dans les heures suivant l’annonce de la mort de Willy Ngoma, des sources locales ont fait état de mouvements de troupes inhabituels dans les zones sous contrôle rebelle. La tension est à son comble, et les populations civiles, prises entre deux feux, commencent déjà à fuir par milliers vers Goma et les zones plus sûres.

Portrait d’un homme de l’ombre devenu icône médiatique

Pour comprendre l’onde de choc provoquée par cette mort, il faut saisir qui était Willy Ngoma. Bien plus qu’un simple colonel, cet homme était le visage et la voix de la rébellion. Originaire du Nord-Kivu, il avait rejoint les rangs du M23 dès sa première résurgence en 2012. Après la défaite de 2013 et l’exil de nombreux cadres en Ouganda et au Rwanda, il avait patiemment gravi les échelons.

Lors de la résurrection du mouvement en 2021, il s’est imposé comme le porte-parole militaire, un rôle clé dans une guerre où la communication est aussi importante que les munitions. Avec un sens aigu de la formule, une maîtrise parfaite des codes médiatiques internationaux et une capacité à alterner entre la menace et l’appel au dialogue, Willy Ngoma était devenu la bête noire de la communication de l’armée congolaise.

Ses briefings quotidiens, souvent diffusés depuis des maquis difficilement localisables, étaient suivis par des milliers de personnes. Il y dénonçait les «crimes des FARDC», les alliances avec les groupes armés «proxy» (comme les Wazalendo), et justifiait la lutte armée par la défense des intérêts des « communautés tutsi congolaises », qu’il disait victimes de persécutions. Sa mort laisse un vide que la rébellion aura beaucoup de mal à combler, risquant de provoquer une lutte intestine pour sa succession.

Une médiation en lambeaux

Sur le plan diplomatique, cette frappe est un désaveu cinglant pour l’Angola. Le président João Lourenço, médiateur désigné par l’Union Africaine dans le conflit entre la RDC et le Rwanda (accusé par Kinshasa et l’ONU de soutenir le M23), avait réussi à arracher un cessez-le-feu le 18 février. Il s’agissait d’une première étape cruciale vers un dialogue de paix censé aboutir à une solution négociée.

En bombardant Rubaya, les FARDC ont, de facto, déclaré que ce cessez-le-feu était caduc ou, à tout le moins, qu’elles ne se sentaient pas liées par ses dispositions. Luanda, qui mise tout sur son soft power et sa capacité à pacifier ses voisins, se retrouve embarrassée sur la scène internationale. Comment continuer à jouer les médiateurs quand l’une des parties bafoue aussi ouvertement les accords ?

Les chancelleries s’activent en coulisses, mais la marge de manœuvre de l’Angola semble désormais réduite à néant.

Pour Kinshasa, il s’agit peut-être aussi d’un message adressé à la communauté internationale : la solution ne viendra pas des diplomaties, mais du terrain.

La réaction de la rébellion et le spectre de l’escalade

Du côté de l’AFC/M23, la douleur et la colère sont immenses. Dans un communiqué lu sur les antennes de ses radios locales, la coalition a promis de «venger la mort du héros Willy Ngoma» et a dénoncé une «violation flagrante» du cessez-le-feu par Kinshasa. Le ton est menaçant : «Les FARDC ont choisi la guerre. Elles l’auront. Le sang de notre colonel ne restera pas impuni.»

Concrètement, cette annonce pourrait se traduire par une intensification massive des offensives rebelles. Plusieurs scénarios sont redoutés par les observateurs :

La prise d’Uvira : les rebelles pourraient tenter de s’emparer définitivement de la ville stratégique d’Uvira, dans la province du Sud-Kivu, verrou stratégique sur la route de Kalemie, et lancer une offensive majeure sur le Grand Katanga.

L’expansion vers le Nord : le M23 pourrait chercher à ouvrir de nouveaux fronts vers Kisangani, pour étirer les lignes des FARDC.

Les représailles contre les civils : Dans une logique de vengeance, des massacres de populations civiles accusées de «collusion» avec l’armée pourraient survenir, plongeant la région dans un bain de sang.

Les FARDC entre victoire et vulnérabilité

Pour les FARDC et leurs supplétifs (notamment les Wazalendo), cette frappe est une bouffée d’oxygène et une preuve que leur capacité de renseignement et de frappe s’est améliorée. Après des mois de recul et de défaites humiliantes, l’armée congolaise montre les crocs.

Cependant, cette victoire tactique ne doit pas masquer les fragilités structurelles. Les FARDC restent une armée en reconstitution, avec des problèmes de commandement et de cohésion. L’armée congolaise joue donc le quitte ou double.

En tuant Willy Ngoma, elle a porté un coup dur à l’ennemi, mais elle a aussi enflammé un baril de poudre. Le risque est grand de se retrouver submergée par une vague de vengeance que ses lignes, fragiles, ne pourront contenir.

La communauté internationale impuissante

À New York comme à Bruxelles, l’inquiétude est maximale. Les États-Unis, par la voix de leur ambassadrice à l’ONU, ont appelé «toutes les parties à la retenue et au retour immédiat au cessez-le-feu». Des appels qui semblent dérisoires face à la réalité du terrain.

La France et le Royaume-Uni, via leurs ambassades à Kinshasa, ont exprimé leurs «vives préoccupations» et demandé une enquête. L’Union Africaine, par un communiqué laconique, a «pris note» de la situation et appelé à la «reprise du dialogue».

Aucune de ces déclarations n’a le poids nécessaire pour arrêter la machine de guerre qui s’est remise en marche.

Les populations civiles, éternelles victimes

Pendant que les stratèges et les politiques s’affrontent par médias interposés, ce sont les civils qui paient le prix fort. Dans les camps de déplacés, disseminés dans la région, l’annonce de la mort de Willy Ngoma a été accueillie avec un mélange d’espoir et de terreur. Espoir que la mort d’un chef rebelle affaiblisse enfin ceux qui les oppriment. Terreur à l’idée des représailles qui ne manqueront pas de tomber.

«Nous avons fui Masisi il y a trois mois après que les rebelles ont brûlé notre village. Aujourd’hui, nous avons peur qu’ils reviennent encore plus forts pour se venger», témoigne sur la toile une mère de cinq enfants réfugiée sous une bâche au camp de Bulengo. «La guerre n’a que faire de nous. Nous sommes juste des arbres que le vent casse.»

Les organisations humanitaires, déjà débordées par une crise qui a déplacé plus de 2,5 millions de personnes dans la région depuis 2021, s’attendent à un nouvel afflux massif de réfugiés dans les prochains jours. Les routes sont déjà coupées, les vivres commencent à manquer, et le choléra fait son retour dans les camps surpeuplés.

Le rôle ambigu du Rwanda

Si le gouvernement rwandais a officiellement démenti à de multiples reprises tout soutien au M23, les preuves s’accumulent dans les rapports des experts de l’ONU. Des armes étiquetées « armée rwandaise », des troupes parlant le kinyarwanda et un appui logistique constant sont régulièrement documentés.

La mort de Willy Ngoma place Kigali dans une position inconfortable. Officiellement, Paul Kagame, le président rwandais, n’a rien à voir avec ce dossier. Officieusement, la perte d’un allié aussi précieux au sein de la rébellion est un revers. Kigali pourrait être tenté d’intensifier son soutien pour éviter que le M23 ne s’effondre, quitte à provoquer une confrontation directe avec les FARDC. Une escalade qui ferait entrer la région dans une dimension encore plus dangereuse, celle d’une guerre interétatique ouverte.

L’embrasement

La mort du colonel Willy Ngoma marque un tournant majeur dans l’histoire du conflit congolais. En brisant le cessez-le-feu de Luanda, Kinshasa a fait le choix des armes. La rébellion, décapitée mais pas vaincue, promet une vengeance sanglante. L’Angola sort humilié de cette crise. La communauté internationale assiste, impuissante, à l’embrasement d’une région qui n’a jamais connu la paix.

Les prochaines heures seront décisives. Si les FARDC parviennent à capitaliser sur cette victoire et à lancer une offensive éclair pour reprendre le terrain perdu, peut-être la balance penchera-t-elle ?

Mais si le M23, soutenu par ses puissants voisins, parvient à se réorganiser et à frapper là où on ne l’attend pas, c’est toute la région des Grands Lacs qui pourrait sombrer dans une nouvelle guerre aux conséquences imprévisibles.

A tout prendre, le spectre de la guerre, que l’on croyait temporairement exorcisé, plane à nouveau, plus menaçant que jamais, sur les collines verdoyantes de l’Est.

Econews

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