images 24

Panique sur le marché pétrolier : Quand Ormuz tremble, Kinshasa doit réfléchir : la question du stock stratégique* (Par Engunda Ikala)

La crise récurrente qui affecte les routes maritimes du pétrole, notamment autour du détroit d’Ormuz, rappelle une réalité fondamentale : l’énergie n’est pas seulement une question économique, elle constitue également un enjeu majeur de sécurité nationale. Lorsqu’un corridor stratégique du commerce pétrolier mondial est perturbé, les effets se répercutent rapidement sur les prix, la disponibilité des cargaisons et les délais d’approvisionnement. Pour un pays comme la République démocratique du Congo, qui dépend presque entièrement des importations de produits pétroliers, cette situation soulève une interrogation essentielle : le pays dispose-t-il des moyens nécessaires pour continuer à fonctionner si les importations de carburant sont interrompues pendant plusieurs semaines ?

Cette question renvoie directement à la notion 

de sécurité énergétique, c’est-à-dire la capacité d’un État à garantir l’approvisionnement continu en énergie indispensable au fonctionnement de l’économie et de la société. En RDC, les produits pétroliers jouent un rôle central dans de nombreux secteurs vitaux. Ils alimentent le transport routier et aérien, les groupes électrogènes qui soutiennent une grande partie des activités urbaines et industrielles, les opérations minières, la logistique commerciale ainsi que de nombreux services publics. Une rupture prolongée de l’approvisionnement en carburant pourrait donc provoquer des perturbations économiques majeures et affecter directement la stabilité du pays.

Conscient de cet enjeu, le législateur congolais a prévu un cadre juridique destiné à garantir la sécurité énergétique nationale. La loi n°15/012 du 1er août 2015 portant régime général des hydrocarbures dispose, en son article 6, que le ministre ayant les hydrocarbures dans ses attributions veille à la constitution « des stocks de sécurité, stratégiques et opérationnels d’hydrocarbures et de produits pétroliers ». Cette orientation a été précisée par le Règlement d’hydrocarbures adopté par décret en avril 2025, qui organise de manière concrète la politique nationale de stockage.

L’article 226 de ce règlement prévoit ainsi que l’État, par l’intermédiaire de la société nationale d’hydrocarbures, constitue des stocks stratégiques des produits pétroliers consommés en République démocratique du Congo. Cette mission relève donc de la Société nationale des hydrocarbures du Congo (SONAHYDROC). Le règlement fixe également le niveau minimal de cette réserve. L’article 227 dispose que le stock stratégique doit représenter soixante jours de consommation nationale, soit l’équivalent de deux mois d’approvisionnement en carburant. Enfin, l’article 228 précise que le financement de cette réserve peut provenir à la fois du budget national et de la structure des prix des produits pétroliers.

Trois catégories de stocks

Le dispositif réglementaire distingue par ailleurs trois catégories de stocks. Le stock opérationnel correspond aux volumes de carburant disponibles dans le circuit commercial pour répondre à la demande quotidienne. Le stock de sécurité est imposé aux opérateurs afin de prévenir les ruptures temporaires d’approvisionnement. Enfin, le stock stratégique appartient à l’État et n’est destiné à être utilisé qu’en cas de crise majeure. À ce titre, l’article 230 du règlement impose aux sociétés d’importation et de commercialisation de constituer et de maintenir en permanence des stocks de sécurité dans leurs installations.

L’importance de ce dispositif n’est pas théorique. La pénurie de carburant survenue à Kinshasa en 2022 a illustré la vulnérabilité du système d’approvisionnement national. À la suite de cet épisode, le Chef de l’État avait instruit le gouvernement de mettre en place les mécanismes nécessaires pour constituer un véritable stock stratégique national afin d’éviter la répétition de telles crises. Cette orientation politique s’inscrivait pleinement dans la logique des dispositions déjà prévues par la loi et le règlement d’hydrocarbures.

Dans la structure actuelle des prix des carburants, il existe déjà une ligne intitulée « stock stratégique et effort de reconstruction ». Cette disposition démontre que le principe du financement de la réserve stratégique est déjà intégré dans la tarification pétrolière. Toutefois, la contribution actuellement prélevée demeure extrêmement modeste. Pour l’essence et le gasoil, elle ne représente que quelques francs congolais par litre, ce qui limite fortement la capacité de financement du dispositif.

Des estimations alarmantes

Pour mesurer l’ampleur du défi, il est utile de procéder à une estimation. Les statistiques de consommation indiquent que la RDC consomme environ 1 939 351 m³ de produits pétroliers par an, soit environ 1,94 milliard de litres. Cela correspond à une consommation quotidienne d’environ 5.300 m³. En appliquant la règle des soixante jours prévue par le règlement, le volume du stock stratégique devrait atteindre environ 318.000 m³, soit près de 318 millions de litres de carburant.

Si l’on retient un prix moyen d’importation d’environ 0,80 dollar par litre, la valeur du carburant nécessaire pour constituer ce stock s’élèverait à environ 250 millions de dollars. À cela doivent s’ajouter les infrastructures de stockage indispensables à la conservation de ces volumes. La construction ou l’extension de dépôts pétroliers, incluant les cuves de stockage, les systèmes de sécurité, les installations de pompage et les équipements logistiques, représente généralement un coût compris entre 350 et 600 dollars par mètre cube de capacité. Pour une capacité d’environ 318.000 m³, l’investissement en infrastructures pourrait ainsi se situer entre 110 et 190 millions de dollars.

1161 51

Au total, la constitution d’un stock stratégique complet pourrait donc représenter un investissement global compris entre 360 et 440 millions de dollars.

Au regard de cet ordre de grandeur, la contribution actuelle prévue dans la structure des prix apparaît clairement insuffisante. En prenant la consommation nationale annuelle d’environ 1,94 milliard de litres, un prélèvement moyen de 10 francs congolais par litre permettrait de mobiliser environ 19,4 milliards de CDF par an. Avec un taux de change indicatif d’environ 2.300 CDF pour un dollar, cela représente à peine 8,4 millions de dollars par an. À ce rythme, il faudrait près de trente ans pour financer uniquement l’achat du carburant nécessaire au stock stratégique, et plus de quarante ans pour couvrir l’ensemble de l’investissement incluant les infrastructures. Un tel horizon est manifestement incompatible avec les exigences de la sécurité énergétique nationale.

C’est pourquoi une révision de cette contribution pourrait constituer un levier pertinent. Porter le prélèvement à environ 30 francs congolais par litre permettrait de tripler la capacité de financement du mécanisme. Avec la même consommation nationale d’environ 1,94 milliard de litres, cette contribution générerait environ 58,2 milliards de CDF par an, soit près de 25 millions de dollars. Dans ces conditions, il faudrait environ dix ans pour couvrir le coût d’acquisition du carburant et entre quatorze et dix-sept ans pour financer l’ensemble du dispositif incluant les infrastructures. Même si cet horizon demeure relativement long, il devient nettement plus réaliste que celui résultant de la contribution actuelle.

Toutefois, même avec ce niveau de contribution, la constitution complète du stock stratégique nécessitera plusieurs années. C’est pourquoi l’appui du budget central de l’État, explicitement prévu par l’article 228 du règlement d’hydrocarbures, demeure indispensable. Cet effort budgétaire doit être compris non comme une dépense ordinaire, mais comme un investissement stratégique. Les États consacrent régulièrement des ressources importantes à la défense nationale, à la sécurité intérieure ou à la protection des infrastructures critiques. Dans un pays où l’économie dépend fortement des transports et des groupes électrogènes, la sécurité énergétique relève également de la sécurité nationale.

Parer au plus pressé

Dans cette perspective, la combinaison d’une contribution renforcée dans la structure des prix et d’un appui budgétaire progressif de l’État apparaît comme l’approche la plus équilibrée. Le mécanisme tarifaire permettrait d’assurer un financement durable dans le temps, tandis que l’intervention budgétaire permettrait d’accélérer la constitution de la réserve stratégique. Ce double dispositif répartirait l’effort financier entre les consommateurs et la puissance publique, tout en garantissant que la RDC puisse disposer, dans un délai raisonnable, d’un stock stratégique conforme aux exigences du règlement d’hydrocarbures.

Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les incertitudes sur les routes d’approvisionnement du pétrole, la constitution d’une réserve stratégique ne relève donc plus d’une simple option technique. Elle constitue un instrument essentiel de souveraineté économique et de résilience énergétique, permettant à la République démocratique du Congo de mieux résister aux chocs pétroliers internationaux et de préserver la continuité de son activité économique.

(*) Les intertitres sont de la rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *