Au prochain sommet de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), prévu cette année au Cambodge, la RDC mise sur sa candidate, Juliana Amato Lumumba, face à la Rwandaise Louise Mishikiwabo qui vise un troisième mandat au poste de secrétaire général. Pourquoi le choix de la fille Lumumba ? Interrogé par Stany Bujakera pour le compte du media en ligne actualite.cd, le Ministre délégué aux Affaires étrangères chargé de la Francophonie et de la Diaspora, Crispin Mbadu Phanzu, s’explique.
Pourquoi la RDC a-t-elle décidé, à ce moment précis, de présenter une candidature au poste de SG de l’OIF ?
L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) totalise aujourd’hui 56 ans. Elle doit prouver sa capacité à être utile aux peuples, en particulier aux jeunes, aux femmes et aux territoires fragiles. La RDC, premier pays francophone par la population, ne peut plus rester en retrait de cette responsabilité. En effet, la RDC, c’est plus de 100 millions d’habitants, une jeunesse massivement francophone, une créativité culturelle et intellectuelle reconnue. Il est logique que ce poids se traduise aussi dans la gouvernance de l’OIF. D’autre part, la RDC veut transformer une situation de crise dans la région des Grands Lacs en opportunité de réaffirmer les valeurs de la Francophonie, celles de paix, de dialogue, de respect de la souveraineté des États, de solidarité entre peuples. C’est un acte de responsabilité, pas de confrontation. En effet, comme vous le savez, l’OIF réunit des Etats et gouvernements qui ont en partage la langue française mais qui partagent également des valeurs communes. La Charte de la Francophonie est fondée sur le respect de ces valeurs : l’instauration et le développement de la démocratie, la prévention, la gestion et le règlement des conflits, le soutien à l’État de droit et aux droits de l’Homme ; l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations, la diversité linguistique et culturelle, etc. »
Pourquoi le choix de Madame Juliana Amato Lumumba ?
Madame Juliana Amato Lumumba porte un nom qui parle à toute l’Afrique et au monde, mais elle n’est pas une candidature de nostalgie. C’est une femme de son temps, engagée sur les questions de mémoire, de justice, de culture et de jeunesse. Elle incarne une éthique de responsabilité, de dialogue et de dignité. Ce n’est pas une personnalité clivante. Elle peut parler aux États, aux sociétés civiles, aux diasporas, aux jeunes, sans être enfermée dans des logiques de blocs. Madame Juliana Amato Lumumba connaît les enjeux africains, européens et mondiaux. Elle comprend ce que signifie diriger une organisation qui doit rester au-dessus des tensions bilatérales. C’est essentiel pour un Secrétaire général. En soutenant une femme africaine, porteuse d’une vision tournée vers les jeunes, la RDC envoie un message clair : la Francophonie de demain doit être féminine, jeune, créative et responsable. Au-delà de son nom, Mme Lumumba est une personnalité qui a plus de trente ans d’expérience dans la gouvernance publique, la diplomatie culturelle, la coopération internationale et le leadership économique africain. Diplômée de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris, elle a, entre autres, occupé des responsabilités majeures au sein de l’État congolais, d’abord comme Vice-Ministre de la Culture et de l’Information, puis Ministre de la Culture pendant quatre ans. Entrepreneure accomplie, elle a dirigé, pendant de nombreuses années, plusieurs entreprises dans les secteurs du conseil, de la communication et du commerce international. Elle a également occupé, pendant huit ans, le poste stratégique de Secrétaire générale de l’Union des Chambres de Commerce africaines au Caire. Vous aurez certainement l’occasion d’échanger avec Madame Lumumba : elle a un parcours, une vision et un programme solide et détaillé qu’elle vous dévoilera. C’est ce programme qu’elle mettra en œuvre si elle est élue Secrétaire générale de la Francophonie. »
Rupture ou continuité améliorée par rapport à la gouvernance actuelle de l’OIF ?
La candidature de Madame Lumumba n’est pas une candidature « contre » quelqu’un. Elle est une candidature « pour » une nouvelle étape de la Francophonie. Il y aura rupture dans la manière de faire : plus de transparence, plus de proximité avec les peuples, plus de cohérence entre les valeurs proclamées et les positions publiques. En même temps, ce qui a été utile et efficace dans les réformes récentes sera consolidé, pas détruit. Cette candidature signifie également volonté de recentrage sur la Charte de la Francophonie. En fait, la vraie rupture, c’est le retour strict aux fondamentaux : démocratie, droits humains, paix, solidarité, diversité culturelle. La Francophonie ne peut pas être neutre face aux violations graves de ces principes.
Quelle est la vision congolaise d’une Francophonie « plus moderne, plus inclusive et plus proche des peuples » ?
La RDC plaide pour une Francophonie qui contribue à apporter des solutions concrètes aux préoccupations des populations. Nous souhaiterions une emphase plus grande sur des programmes concrets pour l’emploi des jeunes, les questions environnementales et de développement durable, le changement climatique, l’entrepreneuriat, la formation professionnelle, la mobilité académique et culturelle, avec des résultats mesurables sur le terrain. Nous souhaiterions une emphase plus grande sur la « Francophonie numérique » : faire du français une langue de l’innovation, des plateformes numériques, de l’intelligence artificielle, des contenus éducatifs et culturels en ligne. Soutenir les start-ups francophones, les créateurs de contenus, les universités numériques. Nous souhaiterions une emphase plus grande sur la « Francophonie des égalités » : renforcer des programmes visant l’égalité femmes-hommes, l’inclusion des personnes vulnérables, la prise en compte des territoires en crise ou en sortie de conflit. Nous souhaiterions une emphase plus grande sur la « Francophonie des peuples et des territoires » : renforcer le lien avec les collectivités locales, les villes, les organisations de jeunesse, les réseaux culturels. La Francophonie ne doit pas être seulement une affaire de chancelleries, mais de citoyens.
Comment la RDC évalue-t-elle ses chances face à une candidate sortante soutenue par Kigali et d’autres États ?
Nous respectons la candidature de la Secrétaire générale sortante. Elle a le droit de briguer un troisième mandat. Mais nous considérons qu’après deux mandats, l’alternance est saine, surtout dans une organisation qui promeut la démocratie. La RDC ne se lance pas dans une bataille personnelle. Elle propose un projet, une vision, une personnalité capable de rassembler largement. En définitive, ce sont les États qui décideront, en conscience, de ce qui est le mieux pour l’avenir de la Francophonie. Le fait que la RDC soit le plus grand pays francophone par la population, avec une jeunesse massivement francophone, est un argument objectif. Les données montrent que 60 % de la population congolaise ont moins de 20 ans. Si on prend en considération les moins de 35 ans, cette proportion tourne autour de 70 % selon les projections démographiques. Donner la parole à cette jeunesse à travers une Secrétaire générale congolaise a du sens.
Quelles démarches diplomatiques déjà entreprises ?
Des consultations discrètes et respectueuses ont été engagées. Nous avançons avec méthode, sans bruit inutile. La RDC échange également avec les institutions partenaires de la Francophonie (AIMF, APF, AUF, CONFEMEN, CONFEJES, etc.) pour écouter, comprendre les attentes et ajuster sa vision. Nous ne cherchons pas à constituer un « camp » contre un autre, mais à bâtir un consensus le plus large possible autour d’une Francophonie utile, crédible et respectée.
La France a-t-elle exprimé une position claire ?
Le Président Félix Tshisekedi a effectivement évoqué cette question avec le Président Emmanuel Macron. Les échanges ont été ouverts et respectueux. Mais il n’appartient pas à la RDC d’annoncer la position officielle de la France. Ce qui est important pour nous, c’est que notre projet soit compris, respecté et examiné avec sérieux par la France comme par tous les autres États.
Cette candidature s’inscrit-elle dans une stratégie plus large de repositionnement diplomatique de la RDC, notamment face au Rwanda ?
La RDC assume un repositionnement diplomatique : elle veut prendre toute sa place dans les grandes organisations internationales, y compris au sein de l’OIF qui reste tout de même un espace d’influence politique. En cherchant à jouer notre rôle au sein de l’espace francophone dont la RDC est un membre important, nous ne le faisons pas « contre » un pays voisin. Dans un contexte de crise sécuritaire grave à l’Est de notre pays, la RDC a le devoir de porter une voix forte sur la paix, la souveraineté, la lutte contre les groupes armés et le respect du droit international. La Francophonie est un espace légitime pour cela. Nous refusons d’importer nos conflits bilatéraux dans la gouvernance de l’OIF. Nous sommes dans un cadre multilatéral. Nous pensons, au contraire, qu’une Francophonie forte et impartiale peut contribuer à apaiser les tensions régionales.
Quels changements concrets la RDC souhaite-t-elle voir à la tête de l’OIF ?
La RDC souhaite plus de transparence dans la gestion, le renforcement du rôle des États membres dans la définition des priorités, une meilleure articulation entre l’OIF et les opérateurs de la Francophonie reconnus par la Charte. La RDC souhaiterait qu’une emphase plus grande soit mise sur les thématiques de jeunesse, de formation, d’emploi, de mobilité, du numérique et de l’innovation, de la paix, de la prévention des conflits, du soutien aux pays en crise, de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations. La RDC souhaiterait que les partenariats avec d’autres organisations et avec le secteur privé soient renforcés, sans perdre l’âme de la Francophonie.
Quel calendrier pour le dépôt de la candidature et la campagne ?
La RDC respectera scrupuleusement le calendrier fixé par l’OIF pour le dépôt des candidatures. Notre objectif est de déposer un dossier complet, solide et consensuel dans les délais impartis. D’ici au Sommet du Cambodge, la RDC mènera une campagne fondée sur l’écoute, le dialogue et la présentation d’un projet clair, sans polarisation.
Avec Stanis Bujakera pour actualite.cd

