L’annonce, le 19 février 2026, d’un accord entre la Banque Centrale du Congo (BCC) et la DRC Gold Trading, en présence de la Ministre du Portefeuille, Julie Shiku, pour reconstituer le stock d’or de l’Institut d’émission a été accueillie avec prudence, voire scepticisme, dans les cercles d’analystes économiques. Si l’objectif affiché de renforcer la souveraineté monétaire est louable, la méthode et les conditions de sa mise en œuvre font débat.
Faut-il y voir un retour aux sources ou un pari risqué ? La décision de la Banque Centrale du Congo (BCC) de reconstituer ses réserves en or, via un partenariat avec DRC Gold Trading, marque une volonté affichée de diversification stratégique. L’idée s’inspire des politiques monétaires nées du consensus de Bretton Woods en 1944, mais abandonné dès le début des 1970, où l’étalon-or servait de rempart contre l’inflation et de garantie pour la monnaie nationale.
Pour la BCC, il s’agit avant tout de « corriger une anomalie historique majeure » : l’absence totale d’or physique dans les coffres d’un pays producteur de premier plan. « La Banque Centrale a voulu se positionner comme le principal acheteur (off-taker) de l’or produit par nos mineurs artisanaux au travers de la société DRC Gold », a précisé le Gouverneur André Wameso, lors de la signature de la convention de partenariat.
Dans un contexte économique mondial incertain, plusieurs banques centrales à travers le monde renouent effectivement avec ce métal précieux comme valeur refuge. Sur le papier, l’initiative semble donc s’inscrire dans une logique de bonne gouvernance monétaire.
Un signal fort qui mérite des garde-fous
Interrogés sur cette question, des analystes économiques reconnaissent d’emblée la pertinence théorique de la démarche. « La constitution d’or monétaire par la Banque Centrale du Congo peut constituer un signal fort d’alignement sur les pratiques contemporaines des banques centrales et un outil pertinent de diversification stratégique », confient l’un des analyses.
Cependant, ces mêmes voix, pourtant favorables au principe, n’omettent pas de rappeler le contexte spécifique de l’économie congolaise : « Dans une économie fortement dollarisée comme la nôtre, cette mesure ne peut produire ses effets stabilisateurs qu’en complément d’une gouvernance macroéconomique rigoureuse et d’un projet cohérent de restauration de la souveraineté monétaire ».
Un avertissement clair : l’or ne saurait être une baguette magique. Il ne peut agir que comme un levier, appuyé sur des réformes structurelles profondes, sans lesquelles il perdrait toute efficacité.
Un « coup dans l’eau » ?
Mais au-delà des considérations macroéconomiques, c’est sur le terrain de l’opérationnalisation que le bât blesse. Pour les observateurs les plus critiques, l’initiative de la BCC risque fort de rester lettre morte. Pourquoi ? Parce que la République Démocratique du Congo ne dispose pas, à ce jour, des infrastructures nécessaires pour mener à bien ce projet dans les règles de l’art.
Le principal obstacle identifié est l’absence de structures adéquates pour garantir le raffinage de l’or monétaire aux standards internationaux. Pour qu’un lingot puisse intégrer les réserves d’une banque centrale et être reconnu sur les marchés financiers internationaux, il doit répondre à des critères de pureté et de traçabilité extrêmement stricts, ceux de la London Bullion Market Association (LBMA).
Sans capacité de raffinage locale certifiée, la chaîne de valeur reste incomplète, et la dépendance envers l’étranger persiste.
« Mettre la charrue avant les bœufs », c’est ainsi que certains résument la situation. L’intention est bonne, mais les moyens techniques et industriels ne suivent pas. L’argent frais injecté dans ce projet pourrait voir son impact dilué si le pays n’est pas en mesure de maîtriser l’ensemble de la chaîne, de la mine au coffre de la Banque Centrale.
Un débat qui interpelle sur la vision économique du pays
Au-delà de la simple polémique technique, ce débat soulève une question fondamentale : quelle est la stratégie à long terme de la RDC pour restaurer la confiance dans sa monnaie et son économie ? L’or peut être un puissant symbole de souveraineté retrouvée, à condition d’être adossé à une vision industrielle et à une rigueur de gestion irréprochable.
La BCC, en lançant ce chantier, ouvre donc une discussion salutaire. Reste à savoir si le gouvernement et l’Institut d’émission sauront répondre aux interrogations des experts en apportant des preuves tangibles de leur capacité à transformer ce signal fort en une réalité économique durable. Le dossier est désormais sur la table. La réponse de l’exécutif déterminera si cette initiative entrera dans l’histoire comme un tournant majeur ou comme une occasion manquée.
Point de vue des experts
Jean-Claude Muenda : « Tous les pays qui constituent des réserves en or ont des infrastructures chez eux, ils n’ont pas des problèmes de pauvreté accrue comme notre pays. À quoi ça servirait de thésauriser l’argent dans des coffres forts de la Banque centrale alors que l’Etat a besoin de cet argent pour faire beaucoup de choses basiques qui manquent au pays? Comme dans la vie courante, les familles qui possèdent de l’or les exhibent comme signe de richesse et d’autonomie financière. Alors une famille pauvre qui se priverait de la nourriture pour exhiber de l’or est une famille folle. L’optimisation de nos réserves de change en monnaie ou en or n’est plus un objectif stratégique pour la RDC. La RDC doit constituer des réserves en rapport avec son commerce extérieur. Il y a moyen d’améliorer les réserves actuelles en faisant respecter la législation et la réglementation. Nous ne sommes pas éligible au club des Etats disposant de l’or en réserves. Pensons à nourrir notre population, à lui organiser un bon niveau de vie au lieu de snober les riches. La Banque centrale a beaucoup de choses à faire que de s’encombrer à chercher à posséder de l’or. Cet or là si on en disposait, on devrait le vendre et utiliser le produit de cette vente pour réaliser beaucoup de choses. Les études qu’on présente ne concernent pas les pays pauvres ».
Didier Bokungu N. : « Rien de nouveau sous le soleil en RDC, je crois, à moins que je ne me trompe, sous le mandat du Gouverneur Buhendwa de la BCC, il a été créé une direction des matières précieuses dont le rôle était justement de constituer des réserves d’or monétaire et d’enrayer la fraude minière. Mais sans une Loi standard OCDE sur l’or & raffineries et une autre sur l’encadrement de l’exploitation minière artisanale et de petite échelle (Loi ASM), il serait difficile d’atteindre cet objectif en RDC.
Aussi, le pays devrait-il prendre une autre loi pour réprimer fortement la fraude minière. En effet, sans cela, il sera spectateur éternel de ses propres richesses, consommées par d’autres pays.
Tenez, l’Ouganda a exporté de l’or pour plus de 5,8 milliards USD en 2025. Soit une augmentation de plus de 75% par rapport à 2024. Sans honte, le Gouverneur de la Banque Centrale ougandaise a reconnu que cet or n’était pas produit en Ouganda sans pour autant dire où il était alors produit. Tout le monde a compris qu’il venait de la RDC. Il y a donc beaucoup à faire…
L’initiative de la BCC est bonne. Mais comme d’habitude, la RDC met toujours la charrue devant les bœufs. Avant de prendre une décision pareille et d’attirer les creuseurs artisanaux, il faudrait d’abord mettre en place un arsenal juridique pour protéger leurs activités, sinon ils iront ailleurs. C’est ce qui se passe aujourd’hui.
Ce n’est pas difficile de voter une Loi ASM, une Loi traçabilité et transparence d’activités minières, etc.
Sans toutes ces petites réformes, aucune bonne initiative n’aboutirait.
Elle peut par exemple appointer un comptoir agréé, après audit technique du Centre d’expertise des métaux précieux pour l’aider à acheter ses minerais. Et je crois que le contrat avec cette entreprise est de ce genre ».
Freddy Wandey : « Il y a cependant d’autres considérations pour son utilisation comme réserves de change. Il présente l’avantage de ne pas être tributaire de risque de contrepartie (pas de pays émetteur) et d’améliorer la résilience en cas d’inflation mondiale et de crise qui entamerait la crédibilité financière des USA ou en cas des sanctions américaines éventuelles contre le Congo. L’utilisation de l’or comme réserves de change vient cependant avec des complexités opérationnelles non négligeables que j’ai mentionnées ce matin: les coûts logistiques (production normée, transport et entretien du Vault dans un pays chaud avec des interruptions en fournitures électriques), la valorisation (besoin des modèles de valorisation, des vecteurs des prix actualisés régulièrement, des personnes formées à cette tâche), et la liquidité (pas facile de réaliser sa valeur de manière ponctuelle). Sa liquidité la rendrait inappropriée pour des interventions urgentes de soutien de change. J’ai déjà visité la réserve d’or de la FED à NYC. C’est une logistique impressionnante. On ne parle pas ici du même ordre de grandeur, mais les coûts ne seront pas négligeables. Je me dis que la BCC est pleine des personnes compétentes. J’ose croire que toutes ces considérations ont été prises en compte avant de lever cette option ».
Nzuka Mapengo : « Pour que cet or ait de la valeur universellement reconnue, il faut qu’il soit transformé en lingot, gravé de poinçon, avec une pureté au-dessus de 95,5%. Des opérations couteuses qui se font en Suisse ».
Faustin K.

