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Réouverture de l’aéroport de Goma : Quand Emmanuel Macron tente de redorer son image ternie en Afrique 

Lors d’une conférence consacrée à la situation dans la région des Grands Lacs africains à Paris, le 30 octobre, le président français, Emmanuel Macron, avait annoncé la réouverture dans les prochaines semaines de l’aéroport de Goma, dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), fermé depuis des mois. Le site accueillera des vols humanitaires. Il a également annoncé la mobilisation de plus de 1,5 milliard d’euros (environ 1,7 milliard de dollars) d’aide internationale en faveur de la région. 

Dès l’abord, on est en droit de se poser les questions suivantes : la déclaration faite par Emmanuel Macron est-elle opportune au moment où la région connait une intensification de violences avec la prise de contrôle des villes de Goma (capitale provinciale du Nord-Kivu) et Bukavu (capitale provinciale du Sud-Kivu) par le groupe armé Alliance Fleuve Congo(AFC) / Mouvement du 23 mars (M23) ? Est-ce à Emmanuel Macron, qui a récemment envoyé une équipe prospective dans la province de l’Ituri, d’initier cette opération ? Pourquoi le président français s’intéresse-t-il maintenant à un conflit meurtrier qui dure depuis trois décennies et apporte, comme par hasard, une aide humanitaire à des populations durement touchées par les violences armées dans la région des Grands Lacs africains, principalement dans l’Est de la RDC ?

Une chose est sure, l’intervention d’Emmanuel Macron, qui se dit très préoccupé par la situation dans cette région, interroge sur la relation délétère entre la France qui va mal, politiquement et économiquement, et le continent africain.

En effet, à force de perdre des pays africains comme on perd des stylos à l’Élysée, Emmanuel Macron semble avoir trouvé une idée lumineuse : soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs africains.

SITUATION DE GUERRE DANS L’EST DE LA RDC

La région des Grands Lacs africains, riche en ressources minières, connait un regain de violences ces dernières années. La guerre entre les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) et le groupe armé AFC/M23 fait rage. Plusieurs milliers de morts et huit millions de déplacés sont à déplorer.

La situation a aggravé la crise alimentaire déjà sévère dans cette partie de l’Afrique. Et pour prouver que la France n’a pas encore déserté l’Afrique, même si plusieurs pays ont déjà claqué la porte, voici que son président annonce une mobilisation de plus de 1,5 millions d’euros d’aide humanitaire pour les populations les plus vulnérables de l’Est de la RDC.

Emmanuel Macron, avec son traditionnel lyrisme diplomatique, explique que « nous ne pouvons pas demeurer des spectateurs silencieux de la tragédie qui se joue dans l’Est de la République Démocratique du Congo », évoquant l’acheminement de la nourriture et de médicaments via des couloirs sécurisés. Traduction en langage non-palatin : « On a perdu le Sahel, attention à ne pas perdre le reste ».

Parlons de la guerre : la RDC et le groupe armé AFC/M23 ont signé une déclaration de principe à Doha (Qatar), le 19 juillet, dans laquelle les deux parties ont réaffirmé « leur engagement en faveur d’un cessez-le-feu permanent » dans la zone de conflit dans l’Est de la RDC, la restauration de l’autorité de l’État dans la région et l’ouverture de négociations directes entre le gouvernement central et le groupe armé AFC/M23 en vue d’un accord global.

Ce texte avait été conclu dans la foulée de la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda à Washington (États-Unis), le 27 juin. Mais sur le terrain, en dépit de ce compromis, les violences se poursuivent. Les deux parties s’accusent mutuellement de violer « quotidiennement » le cessez-le-feu. Le groupe armé AFC/M23 a intensifié ses activités dans l’Est du pays et contrôle plusieurs villes stratégiques dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les FARDC s’illustrent, elles, par des frappes aériennes et des attaques de drones qui donnent peu de résultats.

RÉACTION DE L’AFC/M23

En l’état actuel de la situation, la décision concernant la réouverture de l’aéroport de Goma pour des vols humanitaires est inopportune, car elle dépendra forcément des négociations avec le groupe armé AFC/M23, sous la médiation de la communauté internationale. Ce groupe armé est là et occupe une large partie du territoire national (124.334 km2, soit un peu plus de 4 fois la superficie de l’ancienne colonie, la Belgique). C’est aux FARDC de le déloger ! Les soldats doivent réellement combattre sur le champ de bataille, et le gouvernement est obligé de mettre les moyens pour maximiser leur chance de gagner la guerre.

La ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, exige « vérité, justice et responsabilité » autour de la réouverture de l’aéroport de Goma. Ce qui serait une bonne chose, car cette initiative soulève de nombreuses controverses. Mais il serait aussi bon d’agir efficacement sur le terrain militaire plutôt qu’alimenter des discussions inutiles et vaines. Tout cela est faiblesse. Que cela soit dit clairement : ce n’est ni de l’orient, ni l’occident, ni du désert, que viendra le salut de la RDC.

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Conférence de Paris : 1,5 milliard d ‘ euros mobilisés pour la paix et l ‘ aide humanitaire dans la région des Grands Lacs africains

La réplique ne s’est pas fait attendre. Par la voix de son porte-parole, Lawrence Kanyuka, qui a tenu un point de presse à Goma, le 26 novembre, sur la situation humanitaire dans les zones libérées, le groupe armé AFC/M23 a affirmé que « la réouverture de l’aéroport n’est pas une urgence. La France été trompée par le gouvernement de Kinshasa. Il n’y a pas de crise humanitaire à Goma, le problème est plutôt politique. Et d’ajouter : « La réouverture de l’aéroport de Goma ne se fera pas sans nous ; nous devons en discuter et participer aux négociations », « les déplacés de guerre ont tous regagné leurs milieux d’origine » et qu’il n’existerait « donc aucune crise humanitaire dans les zones libérées ».

Si Félix Tshisekedi était présent à Paris, aux côtés de ses homologues français, Emmanuel Macron, et togolais, Faure Gnassingbé, pour participer à cette conférence humanitaire consacrée au conflit dans l’Est du pays, l’autre partie (le groupe armé AFC/M23), qui occupe cet espace du territoire national, a été ignorée. Comment ne pas exprimer des doutes quant à la possibilité d’une réouverture rapide de l’aéroport de Goma, si le groupe armé AFC/M23 n’est pas impliqué dans des négociations ?

Le président français devrait donc éviter tout acte, tout comportement ou toute prise de position susceptible de rappeler aux peuples de la région des Grands Lacs africains leur passé triste et malheureux.

RELATION FRANCO-AFRICAINE RELOOKÉE

Depuis que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont raccroché, le président français tente une nouvelle stratégie : sourire, serrer des mains, promettre des partenariats « modernes », surtout ne plus prononcer le mot « Françafrique » devenu à Paris aussi tabou que le mot « défaite ».

La région des Grands Lacs africains, riche en ressources minières se retrouve, elle, sur la liste des ultimes investisseurs potentiels de la relation franco-africaine nouvelle version. Une sorte de Françafrique 2.0, repeinte aux couleurs de l’économie et du « partenariat d’égal à égal », expression magique qui n’a réussi à égaliser que la quantité des sourires officiels.

La région des Grands Lacs africains, thérapie diplomatique ou séance de rattrapage ? Pour Emmanuel Macron, soutenir la paix et la prospérité de la région, c’est un peu comme élargir un horizon de coopération renforcée. Les anciennes colonies se désengagent ? Ici, au moins, on écoute encore. Les accords tombent en désuétude ? Pas grave, on en signera d’autres.

Les opinions publiques de la région des Grands Lacs africains se chaufferaient à blanc contre Paris ? Une bonne poignée de main et quelques phrases sur l’aide humanitaire et le partenariat d’égal à égal devraient faire oublier des échanges crispés. Le président français veut « impulser des dynamiques ». C’est à croire que, vu de l’Élysée, la région des Grands Lacs africains manque d’énergie alors que c’est surtout la diplomatie française qui souffre d’essoufflement.

Soyons honnêtes : si les pays de la région des Grands Lacs africains figurent parmi les pays d’Afrique sur lesquels reposent encore l’espoir de la France, ce n’est pas seulement par amour de ces pays, surtout la RDC. C’est parce que la France a besoin d’un symbole, d’un terrain où elle n’est pas encore persona non grata, et où elle peut encore prononcer aisément le mot « coopération » sans déclencher une émeute diplomatique.

En fait, à travers l’opération humanitaire à Goma, Emmanuel Macron tente de redorer son image ternie en Afrique où son influence s’est fondue comme beurre au soleil équatorial. Il lui fallait une région : pas en colère, pas en rupture, pas en train de brûler son drapeau, pas en train de dénoncer des accords. Bref : il lui fallait la région des Grands Lacs africains, particulièrement la RDC.

Et en organisant cette conférence, l’Élysée veut montrer que la France repart à neuf. La RDC veut de son côté prouver qu’elle peut toujours compter sur la France « généreuse ». Et les observateurs veulent savoir si cette conférence sera un tournant…ou simplement une stratégie française qui vise à servir ses intérêts dans la région.

LA FRANCE VA MAL

L’Élysée parle d’une volonté de « renouvellement » entre Paris et les capitales africaines. Un certain nombre de dirigeants français se sont rendu compte qu’il y’avait tout intérêt à renforcer les relations diplomatiques en Afrique pour protéger les bases de l’économie française. L’idée est de convaincre les alliés, dans une bataille plus large et plus structurelle qui est la bataille de la transition énergétique. C’est un calcul plus global, sur le moyen et le long terme. La France sera la grande perdante de cette bataille si elle ne renforce pas sa diplomatie en Afrique. Or, l’Afrique est le continent qui offre le plus de ressources renouvelables. Elle attire donc les appétits. Le récent déplacement d’Emmanuel Macron en Afrique (Île Maurice, Afrique du Sud, Gabon et Angola) s’inscrit dans un contexte de bras de fer avec la Russie qui met les moyens pour assouvir ses ambitions sur le continent africain.

La France va mal et ne possède plus de poids économique et politique en Afrique. Emmanuel Macron veut donc recréer de nouveaux liens, notamment économiques, qui interrogent sur la relation France – Afrique.

La relation France – Afrique doit se transformer radicalement. Un changement qui doit consister à avoir un rapport d’égal à égal et arrêter de faire la leçon aux pays africains.

Aujourd’hui, la France rencontre des difficultés au Sahel. Elle est fâchée avec au moins trois ou quatre pays. Cela est dû à un manque de modernisation, d’adaptation de sa politique africaine. Elle a gardé le Franc CFA (dans ses anciennes colonies), les bases militaires, les ingérences, le soutien aux dictateurs, les expéditions militaires… Tout ceci devrait disparaître de l’actualité et les pays africains le rejettent de plus en plus. Cette espèce de poids d’un néocolonialisme n’est plus acceptée, notamment pour les générations les plus jeunes.

Nicolas Sarkozy, dès sa campagne électorale, avait dit qu’il abandonnerait la Françafrique. François Hollande a dit la même chose. Emmanuel Macron a tenu le même discours, mais a poursuivi la même politique : il a renoué avec ses écueils du passé qui consistent à donner des leçons, à être moralisateur, à être un peu trop paternaliste.

La conférence de Paris a essayé de répondre à ce ressentiment : « La France est à vos côtés ; nous sommes ensemble ; nous avons un projet commun ; l’enjeu, c’est de construire un avenir commun… », peut-on comprendre à travers le message d’Emmanuel Macron. Est-ce de la repentance ? Rien n’est moins sûr, car les Français détestent cette mode de la repentance qui exprime, selon eux, la détestation de la France et de son histoire.

Même s’il s’efforce de rompre avec la Françafrique, « Jupiter » aura du mal à s’y faire. Et les Africains ne sont pas dupes : la France est et reste « un empire qui ne veut pas mourir ».

Robert Kongo (CP)