Le Parlement européen a adopté mardi une liste de «pays sûrs» – hors Union européenne – vers lesquels les demandeurs d’asile pourraient être envoyés pour le traitement de leur demande. Ce possible transfert de personnes vers des pays tiers est une «capitulation» de l’UE, selon Amnesty International. Ces nouvelles mesures portent atteinte au droit d’asile et aux principes fondamentaux de l’Europe, s’alarment de nombreuses ONG.
«C’est un jour très sombre pour les droits humains dans l’Union européenne (UE)», a réagi Olivia Sundberg Diez, responsable de la campagne Migration et asile à Amnesty International, dans un communiqué publié mardi 10 février. L’ONG réagit quelques heures après l’adoption par le Parlement européen de deux textes phares sur le durcissement du droit d’asile – grâce à une alliance de la droite et de l’extrême droite.
Le premier concerne l’établissement d’une nouvelle liste de pays tiers considérés comme «sûrs» par l’UE. Il s’agit du Kosovo, du Bangladesh, de la Colombie, de l’Égypte, de l’lnde, du Maroc et de la Tunisie. Cette liste avait été proposée en avril 2025. Elle a donc été définitivement adoptée par le Parlement mardi. Les demandeurs d’asile de ces pays verront leur dossier examiné de «façon accélérée». En cas de rejet, leur expulsion aussi devrait être plus rapide.
Le second stipule que les États membres de l’UE pourront renvoyer des demandeurs d’asile vers ces pays dont ils ne sont pas originaires – et avec lesquels ils n’ont aucun lien – mais que l’Europe considère comme «sûrs». En outre, chaque pays de l’UE serait libre de conclure des partenariats migratoires avec ces États tiers – comme sur le modèle Italie-Albanie.
Cette deuxième mesure qui s’apparente à une externalisation de l’asile hors des frontières de l’UE fait bondir de nombreuses ONG.
«Ce changement politique inquiétant porte atteinte aux principes fondamentaux de l’UE», continue Amnesty dans son plaidoyer. «Ce vote signifie que les personnes qui demandent l’asile dans l’UE pourraient voir leur demande rejetée sans examen et être renvoyées dans des pays avec lesquels elles n’ont aucun lien et où elles n’ont jamais mis les pieds (…) Ces mesures marquent l’abandon de l’engagement de l’UE en faveur de la protection des réfugiés et ouvrent la voie à la conclusion d’accords entre les États membres de l’UE et des pays tiers pour le traitement hors territoire des demandes d’asile.»
Même indignation de Human Rights Watch (HRW). Cette mesure «reviendrait à abandonner [les demandeurs d’asile] dans des lieux où ils n’ont aucun lien culturel, aucune famille, aucune communauté, et où leurs chances d’obtenir une procédure d’asile équitable et un soutien pour reconstruire leur vie seraient compromises», peut-on lire dans leur communiqué du 10 février.
La première mesure – l’adoption définitive d’une liste de «pays tiers sûrs» – a aussi fait vivement réagir l’ONG de défense des droits humains. Elle «soumet les citoyens de ces pays (sûrs) à une présomption automatique de non-besoin de protection et les oriente vers des procédures accélérées susceptibles de négliger leur situation personnelle», s’alarme HRW qui accuse l’UE «d’enterrer» le droit d’asile.
«Lâcheté» de l’Europe, selon l’eurodéputée Fabienne Keller
Du côté des parlementaires européens, on fustige aussi l’adoption de ces deux textes. C’est «une étape de plus de la déshumanisation de la politique migratoire de l’Union européenne», a déploré l’eurodéputée écologiste Mélissa Camara, regrettant que la dignité des demandeurs d’asile soit «bafouée». «Le texte sur les pays sûrs mettra des centaines de milliers de personnes en danger. Des pays tiers seront considérés comme sûrs é une situation extrêmement préoccupante en matière de droits humains», a ajouté l’élue écologiste française.
L’eurodéputée Renew Fabienne Keller, est vent debout contre les rangs de l’extrême-droite qui ont soutenu les deux mesures. «La réalité, c’est que ce texte ne va rien résoudre et empêchera une meilleure gestion du défi migratoire», écrit-elle sur X. «Externaliser nos responsabilités, c’est une forme de lâcheté».
La liste des réactions indignées du côté des plus petites associations et collectifs de défense des migrants est longue aussi. Beaucoup s’interrogent sur la pertinence de désigner la Tunisie comme pays «sûr» et démocratique.
«Le Parlement européen a voté une liste (…) de ‘pays d’origine sûrs’. Les étiquettes ne créent pas la sécurité. Seule la réalité le fait. La Tunisie figure sur cette liste – malgré de nombreux rapports faisant état de répression et de violence», s’alarme l’ONG SOS Humanity – qui secourt les migrants en Méditerranée. «Il est absolument clair que la Tunisie n’est pas un pays sûr».
À l’initiative de SOS Humanity, plus de 30 associations (dont SOS Méditerranée, Sea-Eye ou encore Médecins sans frontières) ont signé une lettre pour le Parlement européen appelant à l’abrogation de cette liste. La Tunisie, écrivent-elles, est un pays où «les violations (sont) massives et bien documentées» et «commises par les autorités tunisiennes».
En 2025, 8.853 migrants ont quitté le pays via le programme de «retour volontaire» de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Un chiffre en hausse de 28 % par rapport à l’année précédente. Ce record s’explique par la dégradation des conditions de vie en Tunisie des exilés, empêchés de travailler ou de louer un appartement, et harcelés par les forces de l’ordre.
L’Égypte et le Maroc figurent aussi sur cette liste de pays «sûrs» et sont des partenaires migratoires de l’UE depuis plusieurs années. L’Union européenne avait en effet signé en mars 2024 un nouvel accord avec l’Égypte pour freiner l’immigration irrégulière vers l’Europe. Selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’agence des gardes-côtes européenne Frontex, les ressortissants égyptiens sont devenus, en 2025, la première nationalité africaine à atteindre clandestinement les côtes européennes.
Ce partenariat UE-Égypte inquiète depuis longtemps les défenseurs des droits qui dénoncent la politique du président Abdel Fattah al-Sissi et le non-respect régulier des droits de l’Homme dans le pays.
« Les autorités égyptiennes continuent de réprimer les critiques, d’étouffer la société civile », peut-on lire dans un rapport d’Amnesty international en 2024.
Idem pour le Maroc. L’UE soutient financièrement le pays depuis plus de 10 ans. Près de 500 millions d’euros avait été dernièrement versés en 2022 par l’Union européenne à Rabat pour lutter contre l’immigration clandestine. Enveloppe à laquelle il faut ajouter des fonds régulièrement versés par l’Espagne.
À l’intérieur des frontières du pays s’appliquent pourtant de nombreuses violences à l’égard des migrants, sans papiers ou demandeurs d’asile. Une violence qui a atteint son paroxysme le 24 juin 2022 quand 23 personnes sont mortes en essayant d’escalader les clôtures qui séparent le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla.
Avec infomigrants.net

