Le vendredi 23 mai, presque six ans après son départ du pouvoir, Joseph Kabila a pris la parole dans une allocution de quarante-cinq minutes diffusée le soir sur Internet. Une prise de parole exceptionnelle, au lendemain de la levée de son immunité parlementaire par le Sénat congolais, qui l’a décidée en son absence. Le ton est grave, le message frontal. L’ancien président accuse ouvertement le régime de Félix Tshisekedi d’avoir transformé le Parlement, «temple de la démocratie», en simple «chambre d’enregistrement de la volonté d’un seul homme».
Le visage figé, mais le verbe acéré, Kabila, désormais âgé de 53 ans, se pose en victime d’un pouvoir qu’il estime autoritaire et revanchard. «Continuer à me taire m’aurait rendu poursuivable devant le tribunal de l’Histoire pour non-assistance à plus de 100 millions de compatriotes en danger», affirme-t-il, expliquant ainsi le fait qu’il soit du silence, une première depuis la passation de pouvoir de janvier 2019.
Son allocution intervient dans un climat tendu. Quelques heures après la décision du Sénat, deux anciens proches ont été interpellés : le général Pierre Banywesize, qui fut le chef de sa sécurité, et Martin Kabwelulu, ancien ministre des Mines. Des arrestations que ses partisans considèrent comme des tentatives d’intimidation, voire comme les prémices d’un acharnement judiciaire.
Pour l’ancien président, sénateur à vie, cette séquence n’est pas qu’une affaire personnelle : elle serait, selon lui, révélatrice d’un glissement autoritaire à la tête de l’État. Un avertissement, donc, autant qu’un retour sur la scène politique.
Dans cette adresse à la nation, l’ancien chef d’État (2001-2019) a également annoncé son intention de se rendre prochainement à Goma, capitale du Nord-Kivu, tout en démentant les rumeurs qui, le 18 avril dernier, annonçaient déjà sa présence dans une ville en partie occupée par les rebelles de l’AFC/M23, soutenus par le Rwanda. «Il y a quelques jours, en effet, à la suite d’une simple rumeur de la rue ou des réseaux sociaux sur ma prétendue présence à Goma, où je vais me rendre dans les prochains jours, comme cela avait été annoncé par ailleurs, le régime en place à Kinshasa a pris des décisions arbitraires avec une légèreté déconcertante», a-t-il dénoncé, y voyant un signe du «recul spectaculaire de la démocratie» en République Démocratique du Congo.
Dans son discours, Joseph Kabila s’est montré particulièrement virulent à l’égard de la gouvernance actuelle, accusée d’avoir «ramené le pays au plus bas». Sans jamais nommer directement Félix Tshisekedi, il brosse un portrait sombre de la situation politique et sociale du pays : «Alors que, sur les plans institutionnel, politique, économique et social, les fondamentaux avaient été établis et que le pays avait été placé sur la rampe de lancement, prêt à décoller, nous voici, en un temps record, soit six ans, de nouveau à la case départ, celle d’un État failli, divisé, désintégré, au bord de l’implosion, et inscrit en bonne place au palmarès des pays pauvres les plus corrompus et très endettés.»
Pour étayer ses propos, il cite les rapports du Conseil de sécurité des Nations unies, ceux sur l’indice de développement humain, ou encore les classements internationaux de la pauvreté. En guise de conclusion, l’ancien chef de l’État a appelé à un «sursaut patriotique », proposant un «pacte national de redressement » en 12 points, parmi lesquels «la fin de la dictature», «l’arrêt de la guerre» ou encore «la restauration de l’unité nationale».
Ce discours suscite déjà de nombreuses réactions dans l’arène politique congolaise ainsi que parmi les membres de la société civile, en plein contexte de crise multidimensionnelle.
Avec Le Point Afrique

