Longtemps considéré comme un stratège capable de rebondir au gré des recompositions politiques, Modeste Bahati Lukwebo traverse aujourd’hui l’une des séquences les plus périlleuses de sa carrière. Après s’être publiquement démarqué de l’Union sacrée de la nation (USN) et avoir ouvert le front sensible du changement de la Constitution, le deuxième vice-président du Sénat voit le vent tourner : désavoué par le bureau de la Chambre haute du Parlement, visé par une motion de défiance et sous la menace d’une procédure judiciaire, le leader de l’AFDC-A semble désormais rattrapé par les mêmes mécanismes politiques qu’il avait lui-même contribué à enclencher contre d’autres. Seul face à la tempête, Bahati joue peut-être la dernière manche de son avenir politique.
Il y a des hommes que la politique grise au point de leur faire perdre tout sens de la mesure. Modeste Bahati Lukwebo est de ceux-là. Désavoué par le bureau du Sénat, lâché par ses pairs, le deuxième vice-président de la chambre haute du Parlement marche désormais sur un fil, sans filet, au-dessus du vide. En contrebas, les crocs acérés de l’Union sacrée l’attendent.
Le retour du balancier
Il faut remonter le fil. Nous sommes en 2020. La rupture entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila est consommée. Le FCC implose. Modeste Bahati, alors sénateur sur la liste du FCC de Kabila n’hésite pas une seconde. Il claque la porte du camp kabiliste, traverse la rivière avec armes et bagages, et rejoint le nouveau pouvoir. Une conversion éclair, une lune de miel politique avec le Président Tshisekedi qui le propulse Président du Sénat.
Mais dans ce ballet de trahisons, il faut savoir faire ses preuves. On lui confie une mission : abattre Matata Ponyo, son collègue sénateur et son ancien patron et Premier ministre sous Kabila. Bahati s’exécute sans états d’âme. C’est lui qui porte l’estocade, qui orchestre la levée des immunités parlementaires de son ex-mentor, qui le livre pieds et poings liés à la Cour constitutionnelle. Matata, celui qui lui avait fait confiance, devient la victime expiatoire de son ambition.
Aujourd’hui, le balancier de l’histoire est revenu. Avec une violence inouïe.
Modeste Bahati, leader de l’AFDC-A, avait tout reçu de l’Union sacrée. Tout. Des postes stratégiques, des honneurs protocolaires, une immunité dorée sur tranche. Il siégeait au firmament du pouvoir, protégé par le parapluie présidentiel.
Alors, pourquoi a-t-il craché dans la soupe ?
La semaine dernière, devant un parterre de journalistes qu’il avait lui-même convoqués, Bahati a dégainé son arme de dissidence massive. Son cheval de bataille : l’opposition frontale au changement de la Constitution. Une ligne rouge absolue pour la majorité présidentielle.
«On ne mord pas la main qui vous a nourri pendant cinq ans sans en payer le prix », fulmine un cadre de l’USN sous couvert d’anonymat. Bahati a commis l’irréparable. Il a franchi le Rubicon. Et comme Jules César avant lui, il sait désormais que derrière lui, c’est la mort qui l’attend.
L’étau judiciaire se resserre
Car les réactions ne se sont pas fait attendre. D’abord, la motion de défiance au Sénat. Ses propres collègues, ceux avec qui il partageait la buvette et les travées, préparent sa chute. La procédure est enclenchée. La tête de Bahati est mise à prix.
Mais c’est l’étau judiciaire qui pourrait bien l’achever. Le Procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, n’a pas caché ses intentions. Une «fatwa judiciaire», c’est le terme qui circule, menace de s’abattre sur le sénateur rebelle. La machine répressive de l’État, celle-là même qu’il a contribué à renforcer contre Matata, est désormais braquée sur lui.
Les dossiers sortent des placards. Les affaires enfouies refont surface. Dans les couloirs de la justice, on évoque des «scellés qui pourraient s’ouvrir». Bahati connaît la chanson : il en a lui-même écrit les paroles.
Seul contre tous
L’isolement de Modeste Bahati est aujourd’hui saisissant. Les transfuges qui l’ont accompagné dans sa défection du FCC ? Silencieux. Ses alliés de l’AFDC-A ? Invisibles. Ses amis d’hier au sein de l’Union sacrée ? Devenus ses bourreaux de demain.
Il est seul. Face à son destin. Face à l’histoire qui, décidément, est une spirale infernale.
L’homme qui a détruit Matata Ponyo assiste, impuissant, à la projection du même film. Même décor. Mêmes acteurs. Même scénario. Seul le rôle a changé. Le traître est devenu la cible. Le chasseur est devenu gibier.
L’heure du jugement
La question qui tétanise les observateurs de la scène politique congolaise est désormais simple : jusqu’où ira la chute ? Jusqu’à la perte de son siège ? Jusqu’à la levée de ses immunités ? Jusqu’à la prison de Makala, cellule 8, là où tant d’autres avant lui ont appris que la politique est une dame cruelle ?
Modeste Bahati joue son va-tout. Il mise sur un rapport de force, sur d’éventuelles fissures au sein de l’USN, sur un hypothétique soutien de l’opinion. 24 heures après sa conférence de presse, il a fait son mea culpa. Mais, le mal était déjà fait.
« Il a tiré le vin, il est obligé de le boire jusqu’à la lie », a confié à EcoNews un baron de l’USN.
Mais les paris sont ouverts. Et pour l’instant, les bookmakers de la politique congolaise ne donnent pas cher de sa peau. L’histoire a ses raisons que la raison ignore. Mais elle a surtout une mémoire implacable. Et quand elle frappe, elle frappe fort.
Modeste Bahati l’apprend à ses dépens : en politique, on finit toujours par rencontrer son propre passé. L’ombre de Matata Ponyo plane désormais sur chaque heure qui le sépare de l’inévitable.

Hugo Tamusa

