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Portefeuille de l’Etat : 5,3 milliards USD de pertes en dix ans, anatomie d’un désastre gouvernable (Par Jerry Bossa)

C’est un chiffre qui donne le vertige : 5,3 milliards de dollars engloutis en une décennie. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale dévoilé ce mois-ci, les entreprises publiques congolaises ont accumulé des pertes cumulatives équivalentes au budget annuel du secteur de la santé entre 2014 et 2023. Une « hémorragie » de 532 millions de dollars par an que l’économiste Jerry Bossa qualifie, dans une analyse exclusive, d’« anatomie d’un désastre gouvernable ». Alors que la RDC affiche une croissance prometteuse de 5,5 % en 2025 et bénéficie d’une stabilité macroéconomique inédite, le rapport met en garde : sans une refonte radicale de la gouvernance de ces mastodontes publics, le pays risque de transformer une opportunité historique en un énième gâchis structurel. Derrière les chiffres, c’est un système tout entier qui est mis à nu. Voilà une analyse fondée sur le Rapport de la Banque mondiale, publié en ce mois de mars 2026.

Le dernier rapport de la Banque mondiale sur la situation économique de la RDC est un véritable réquisitoire chiffré. Entre 2014 et 2023, les entreprises publiques congolaises ont accumulé 5,3 milliards de dollars de pertes cumulatives, soit une hémorragie moyenne de 532 millions par an — l’équivalent du budget annuel du secteur de la santé. Leur dette, passée de 5,7 à 7,3 % du PIB, représente désormais 42 % de la dette publique extérieure. Ce diagnostic implacable intervient à un moment où la RDC, portée par une croissance de 5,5 % en 2025, dispose d’une fenêtre d’opportunité pour transformer ses mastodontes publics en véritables leviers de développement. Mais le temps presse : sans réforme profonde, ces entreprises resteront un frein structurel à la croissance inclusive et une bombe à retardement pour les finances publiques.

I. Un portefeuille colossal, des performances calamiteuses

Avec 33 entreprises en portefeuille direct — dont 22 détenues à 100 % — et un actif net estimé à 13,5 milliards de dollars (environ 20 % du PIB), l’État congolais est l’un des plus grands acteurs économiques du pays. Ces entités occupent des secteurs névralgiques : la SNEL contrôle plus de 90 % des infrastructures électriques, la REGIDESO dessert 16 % de la population en eau, la SNCC opère 3 641 km de réseau ferroviaire, et la Gécamines reste un acteur majeur du secteur minier. À elles seules, les entreprises des secteurs de l’électricité et de l’eau concentrent 54 % des actifs nets, tandis que les transports et communications en représentent 33 %.

Pourtant, cette puissance théorique se traduit par un gouffre financier. Les deux tiers des entreprises pour lesquelles les données sont disponibles affichent des pertes. Le rendement des actifs et des capitaux propres est structurellement négatif, témoignant d’une incapacité chronique à générer de la valeur. Le ratio fonds propres sur actifs a chuté de 45 % en 2020 à 31 % en 2023, signe d’une décapitalisation accélérée qui accroît dangereusement la dépendance à l’endettement. Les coûts de personnel, oscillant entre 30 et 45 % du chiffre d’affaires — contre 20 % dans le secteur privé congolais et 15 à 25 % dans les références internationales — atteignent des niveaux aberrants pour certaines entités : 137 % à la MIBA, 96 % à la SNCC, 75 % à la RVA. Ces chiffres ne traduisent pas seulement un sureffectif ; ils révèlent un modèle économique fondamentalement non viable.

La comparaison internationale est éclairante. Au Maroc, le groupe OCP, entreprise publique minière, a enregistré en 2024 un chiffre d’affaires de 9,8 milliards de dollars et un bénéfice net de 2,1 milliards, en opérant sous le régime du droit commercial avec une autonomie de gestion réelle. En Côte d’Ivoire, la Compagnie Ivoirienne d’Électricité (CIE) a porté le taux d’accès à l’électricité de 62 % en 2014 à 72 % en 2023, grâce à un partenariat public-privé structuré et une discipline commerciale rigoureuse. En RDC, malgré un potentiel hydroélectrique de premier plan mondial, le taux d’accès à l’électricité plafonne à 22 %, et les pertes techniques de la SNEL atteignent 37 % — treize points au-dessus de la moyenne subsaharienne.

II. Gouvernance : la racine du mal

Un actionnariat fragmenté et politiquement capturé. Le rapport identifie la gouvernance défaillante comme le facteur explicatif central de la contre-performance des entreprises publiques. En théorie, la fonction d’actionnariat relève du ministère du Portefeuille. En pratique, les ministères sectoriels exercent une influence considérable, créant un système de « multiples tutelles » qui brouille les responsabilités et paralyse la prise de décision. La RDC ne dispose toujours pas d’une politique d’actionnariat de l’État qui énoncerait clairement les raisons justifiant les participations publiques, les objectifs de performance et les principes de gouvernance — un document pourtant considéré comme fondamental par l’OCDE.

Les nominations aux postes de direction illustrent parfaitement cette capture politique. Pour les entreprises entièrement détenues par l’État, c’est le Président de la République qui nomme directement les directeurs généraux et les membres des conseils d’administration, sur la base d’une liste restreinte établie au sein du gouvernement. Les conseils d’administration, largement composés d’anciens ministres, de hauts mandataires et de parlementaires, sont davantage des chambres de redistribution politique que des organes de contrôle stratégique. En 2024, seules 10 des 20 principales entreprises publiques avaient publié leurs états financiers, et seulement 5 de manière régulière sur les cinq dernières années.

Cette configuration contraste fortement avec les modèles qui ont fait leurs preuves ailleurs. En Malaisie, Khazanah Nasional Berhad, société holding détenue à 100 % par le ministère des Finances, exerce le rôle d’actionnaire de manière centralisée et professionnelle, avec un portefeuille d’investissements de 35,6 milliards de dollars et un taux de croissance annuel composé de 5,9 % entre 2004 et 2024. En République de Corée, toutes les entreprises publiques sont soumises à des évaluations de performances annuelles standardisées, dont les résultats sont rendus publics et déterminent directement la rémunération des dirigeants.

L’opacité financière comme système. L’absence de transparence n’est pas un accident ; c’est un mécanisme de protection des rentes. Les fonctions d’audit interne restent largement insuffisantes ou inopérantes. Les commissaires aux comptes sont souvent nommés de manière discrétionnaire par le ministre du Portefeuille, compromettant leur indépendance. Les états financiers de la SCTP ont même été publiés puis retirés du site du Conseil Supérieur du Portefeuille. L’évaluation CPIA note que l’indicateur de captation de l’État par des intérêts particuliers reste le plus faible du pays depuis 2022, ce qui traduit la persistance d’un système de distribution des rentes tirées des ressources naturelles.

III. Une bombe à retardement budgétaire

Les risques budgétaires liés aux entreprises publiques constituent la menace la plus préoccupante mise en lumière par le rapport. La dette de ces entités est passée de 5,7 % du PIB en 2019 à 7,3 % en 2023, et la SNEL concentre à elle seule environ 75 % de ce stock de dette, suivie par la Gécamines avec 16 %. Mais au-delà de la dette explicite, le rapport met en évidence un océan de passifs implicites : arriérés de salaires dépassant 100 mois dans certains cas, dettes croisées entre entreprises publiques et État estimées à 1,6 milliard de dollars, arriérés fiscaux représentant 1,8 % du PIB entre 2019 et 2023, et dette sociale atteignant 1,3 % du PIB fin 2023.

Les simulations sont particulièrement révélatrices. Dans un scénario de défaut total où les 11 principales entreprises publiques seraient simultanément incapables d’honorer leur dette, le gouvernement devrait faire face à un coût de 179 millions de dollars en une seule année. Ce montant, bien que considérable, sous-estime probablement la réalité des risques, car il n’intègre pas la dette sociale ni les passifs contingents non comptabilisés. Le ratio moyen d’indépendance financière des 11 principales entreprises publiques est de 0,8, inférieur au seuil critique de 1, ce qui confirme la nécessité d’injecter des capitaux supplémentaires ou de réduire l’accumulation de la dette.

L’impact budgétaire est déjà palpable. Les flux budgétaires nets entre l’État et les entreprises publiques sont restés négatifs sur l’ensemble de la période 2019-2022, oscillant entre -1,1 et -1,6 % du PIB. Autrement dit, l’État injecte chaque année davantage dans ces entreprises qu’il n’en reçoit en impôts et dividendes. La contribution des entreprises publiques aux recettes est passée de 3,3 % du PIB en 2014 à 0,5 % en 2022, une chute vertigineuse. Ce sont autant de ressources soustraites aux dépenses prioritaires de santé, d’éducation et d’infrastructures, dans un pays où 81,7 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté.

IV. Des services publics en faillite opérationnelle

L’inefficacité des entreprises publiques n’est pas qu’un problème budgétaire ; elle affecte directement la vie de millions de Congolais et freine la compétitivité de l’ensemble de l’économie. Dans le secteur de l’électricité, la RDC dispose d’une capacité hydroélectrique installée considérable, mais son taux d’utilisation reste à 3,2 %. Les coupures fréquentes et les délestages chroniques alourdissent les coûts de production des entreprises, les forçant à recourir à des générateurs diésel coûteux. C’est un frein majeur à l’industrialisation et à la diversification économique.

Dans le secteur de l’eau, la REGIDESO stagne à une couverture de 16 % de la population, avec un taux d’accès en zones rurales inférieur à 14 %. Les pertes du réseau font que seule une fraction de l’eau produite atteint les consommateurs. L’approvisionnement par habitant — 20 litres par jour — est bien en dessous du minimum recommandé par l’OMS. Le réseau ferroviaire de la SNCC, avec ses vitesses commerciales de 13 km/h et seulement 14 % de voies en état opérationnel, offre une illustration saisissante de l’effondrement des infrastructures.

Ces défaillances ont un coût macroéconomique mesurable. La mauvaise allocation des ressources dans les entreprises publiques réduit la productivité totale des facteurs et décourage les investissements. Les entreprises privées supportent des coûts d’intrants plus élevés, une électricité peu fiable et des goulots logistiques qui réduisent leur compétitivité sur les marchés régionaux et internationaux. Les délais de recouvrement des créances, supérieurs à 1.400 jours, et les délais de paiement des fournisseurs dépassant parfois trois ans, témoignent d’un écosystème financier profondément dysfonctionnel.

V. Au-delà des symptômes : les causes profondes

Le diagnostic de la Banque mondiale invite à une réflexion plus profonde sur les causes structurelles de ces dysfonctionnements. Trois facteurs systémiques méritent d’être soulignés.

Premièrement, l’économie politique de la rente. Les entreprises publiques ont historiquement servi d’instruments de politique sociale et de stratégie politique, notamment par le biais du contrôle de l’emploi et des prix. L’évaluation des risques et de la résilience de 2025 décrit comment les élites fragmentées se disputent l’accès aux rentes tirées des ressources naturelles, s’appuyant sur le clientélisme plutôt que sur les résultats en matière de développement. Ce système crée des forces de résistance puissantes à toute réforme qui menacerait les circuits de redistribution établis.

Deuxièmement, le piège de la tarification. De nombreuses entreprises publiques sont tenues de fournir des services à des niveaux inférieurs au seuil de rentabilité, voire gratuitement, sans mandat clairement défini ni compensation budgétaire systématique. Cette situation crée un cercle vicieux : les tarifs bas empêchent l’investissement, le sous-investissement dégrade la qualité du service, et la mauvaise qualité rend politiquement impossible toute hausse tarifaire. Fin 2023, le gouvernement devait environ 658 millions de dollars à la REGIDESO et à la SNEL au titre d’arriérés non réglés.

Troisièmement, l’héritage des réformes inachevées. La loi de 2008 sur la transformation des entreprises publiques, bien que conceptuellement judicieuse, a abouti à une transformation juridique sans restructuration financière préalable. Les entreprises sont entrées dans la phase de société commerciale avec des bilans fragiles, des passifs hérités non résolus et des inventaires patrimoniaux inexistants. Les contrats de performance entre l’État et les entreprises sont restés largement inefficaces, devenant des exercices déclaratifs plutôt que de véritables outils de responsabilisation.

VI. Quelles réformes pour sortir de l’impasse ?

Le rapport ne se contente pas de diagnostiquer ; il propose des pistes que l’on peut enrichir et hiérarchiser. Les simulations montrent que la combinaison d’une rationalisation de la main-d’œuvre et d’une amélioration des pratiques de gestion pourrait réduire les pertes budgétaires attendues à 33-61 millions de dollars par an, et à long terme, porter le taux de croissance du PIB de 3 % à environ 5 % d’ici 2050, tout en faisant reculer le taux de pauvreté d’environ 10 points de pourcentage.

Priorité 1 : Professionna-liser la fonction d’actionnariat. La création d’une entité centralisée de type holding, sur le modèle de Khazanah en Malaisie, permettrait de clarifier les objectifs, de réduire la fragmentation ministérielle et d’imposer une discipline de gouvernance uniforme. Cette entité devrait être dotée d’une politique d’actionnariat formelle, distinguant clairement les entreprises à vocation commerciale de celles chargées de missions de service public, sur le modèle de la classification en cinq catégories adoptée par la Côte d’Ivoire.

Priorité 2 : Assainir les bilans et clarifier les obligations. Aucune réforme de gouvernance ne produira de résultats durables sans un apurement préalable des passifs hérités. La résolution des dettes croisées entre l’État et les entreprises publiques, la comptabilisation et la compensation budgétaire transparente des obligations de service public, et la restructuration de la dette de la SNEL et de la Gécamines constituent des préalables indispensables. Le Brésil offre un modèle pertinent avec la SABESP, dont la cotation en bourse a imposé des normes de transparence et de discipline financière transformatrices.

Priorité 3 : Instaurer un suivi des performances crédible. Le déploiement d’indicateurs clés de performance standardisés, publiés et liés aux incitations des dirigeants, est une réforme à fort impact et à coût relativement faible. L’expérience de la République de Corée, où les notes d’évaluation déterminent directement les primes des directeurs généraux et peuvent conduire à leur licenciement en cas de sous-performance persistante, offre un cadre de référence adapté. En RDC, la création d’une plateforme publique de données sur les entreprises publiques serait un signal fort en matière de transparence.

Priorité 4 : Réformer les marchés publics et le cadre réglementaire. L’adoption effective de la plateforme SIGMAP-RDC pour la passation électronique des marchés est encourageante, mais la mise en œuvre reste inégale. L’expérience lituanienne, où la centralisation des données et la professionnalisation du personnel ont réduit la fragmentation et l’ingérence politique, constitue un modèle pertinent. Parallèlement, le renforcement des régulateurs sectoriels indépendants, notamment dans l’électricité, l’eau et les transports, est une condition sine qua non pour établir des mécanismes tarifaires prévisibles et attractifs pour les investisseurs privés.

VII. Le moment de vérité

Ce rapport intervient à un moment charnière. La RDC affiche une croissance robuste de 5,5 % en 2025, supérieure à la moyenne subsaharienne. L’inflation a été ramenée à 2,3 %. Le franc congolais s’est apprécié de 30 %. Les grands projets d’infrastructures — Inga 3, corridor de Lobito — laissent entrevoir des perspectives de transformation structurelle. Mais ces acquis resteront fragiles tant que les entreprises publiques continueront de drainer les ressources publiques, de dégrader la qualité des services essentiels et de fausser les conditions de concurrence.

L’enjeu dépasse largement la dimension technique des réformes. Il s’agit fondamentalement de décider si la RDC veut que ses entreprises publiques restent des instruments de redistribution des rentes au bénéfice d’une élite restreinte, ou deviennent de véritables leviers de développement au service de 100 millions de Congolais. Selon les scénarios les plus ambitieux, les réformes pourraient faire reculer le taux de pauvreté de 10 points de pourcentage d’ici 2050 et porter la croissance à 5 % sur le long terme.

Le temps des diagnostics est révolu. Celui des réformes sélectives, séquentielles et politiquement ancrées doit commencer maintenant. La fenêtre d’opportunité ouverte par la stabilité macroéconomique actuelle ne durera pas indéfiniment. Comme le suggère la métaphore du rapport lui-même, il est temps pour la RDC de passer «du parking à la voie rapide ».

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Jerry Bossa

Économiste-fiscaliste

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