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Tous derrière le Chef ! Tshisekedi plutôt en «mission » qu’en mandat 

Alors que les lampions de la 13ème Conférence des gouverneurs s’éteignent dans le Kwilu, un nouveau front politique s’ouvre, menaçant de faire voler en éclats le verrou constitutionnel de 2028. Sous l’impulsion de l’UDPS et de figures provinciales comme Jean Bakomito, Gouverneur de la province du Haut-Uélé, la rhétorique du « mandat » s’efface au profit d’une « mission » jugée inachevée, préparant l’opinion à un maintien de Félix Tshisekedi au-delà des limites légales. Face à cette offensive qui ne dit pas encore son nom, l’opposition, Moïse Katumbi en tête, dénonce une dérive dangereuse et exige un dialogue inclusif pour panser les plaies d’un pays meurtri par des élections contestées et une guerre de l’Est endémique. Entre velléités de révision constitutionnelle et urgence sociale, la RDC s’enfonce dans une guerre des tranchées où la survie démocratique se joue désormais sur l’autel des ambitions politiques.

À peine la 13ème Conférence des gouverneurs refermée dans la province du Kwilu, le pays se retrouve projeté au cœur d’un débat explosif : celui d’un possible maintien au pouvoir du Président de la République, Félix Tshisekedi, au-delà de 2028. Une ligne rouge constitutionnelle que certains, dans le camp présidentiel, semblent désormais prêts à franchir sans détour.

Sous couvert d’une rhétorique savamment construite, le mot «mandat » disparaît peu à peu du discours officiel, remplacé par un terme plus flou, plus malléable : «mission ». Une sémantique qui n’a rien d’innocent, et qui sonne pour beaucoup comme une tentative de préparer l’opinion à un glissement politique aux conséquences incalculables.

Les bruits des couloirs

Dans les travées de cette conférence, pourtant censée être un cadre technique de gouvernance territoriale, le ton a rapidement basculé vers une posture ouvertement politique. Le gouverneur du Haut-Uélé, Jean Bakomito, n’a laissé aucune place à l’ambiguïté : « C’est une question de mission, pas de mandat ». Une déclaration lourde de sens, qui consacre l’idée d’une continuité présidentielle affranchie des limites constitutionnelles.

Derrière cette position, un argument revient avec insistance : celui d’une œuvre inachevée. Routes, infrastructures sociales, stabilisation de certaines zones… autant de réalisations mises en avant pour justifier la nécessité de prolonger l’action du chef de l’État. Mais cette logique pose une question fondamentale : depuis quand une « mission » politique peut-elle s’exonérer des règles démocratiques ?

Car au-delà des discours, c’est bien la Constitution qui est en jeu. Et avec elle, le socle même de l’État de droit en République Démocratique du Congo.

Face à cette montée en puissance d’un discours pro-continuité, l’opposition, elle, sonne l’alarme. Pour Moïse Katumbi, leader de « Ensemble pour la République », la priorité est ailleurs : mettre fin à la crise multidimensionnelle qui secoue le pays. Dans une sortie remarquée, il dénonce un pouvoir déconnecté des réalités sociales, pointant du doigt un train de vie étatique jugé excessif, pendant que la population « continue à souffrir ».

Plus grave encore, il établit un lien direct entre les tensions actuelles et les élections de 2023, qu’il qualifie implicitement de chaotiques. Pour lui, rouvrir le débat constitutionnel dans un tel contexte revient à jeter de l’huile sur le feu : « On veut encore ramener d’autres problèmes, disons non ».

Une position qui tranche avec celle du camp présidentiel, où le ton est nettement plus offensif. À l’UDPS, Augustin Kabuya ne cache plus son mépris pour une opposition qu’il juge affaiblie et incapable de proposer une alternative crédible. Une guerre des tranchées politique s’installe, où chaque camp radicalise son discours, au risque d’envenimer davantage un climat déjà sous tension.

Tony Kanku Shitu apporte sa voix

Proche du Chef de l’État et cadre influent de l’Union sacrée, Tony Kanku Shitu a profité de la clôture du mois de la femme à Kinshasa pour livrer une mise au point sans ambiguïté : « Le Président Félix Tshisekedi n’exerce pas un simple mandat, mais accomplit une mission historique ». Une manière de répondre, frontalement, aux craintes d’un éventuel maintien au pouvoir.

Samedi 28 mars, devant les militants de sa plateforme politique, l’Alliance des démocrates socialistes congolais (ADESCO), Tony Kanku Shiku a voulu remettre les pendules à l’heure. Pour lui, qualifier le mandat du chef de l’État de «mission » ne laisse aucune place aux interprétations mensongères. «Cela ne signifie nullement qu’il a l’intention de s’éterniser au pouvoir », a-t-il martelé, en opposant une fin de non-recevoir aux rumeurs les plus persistantes.

Fils d’Étienne Tshisekedi, figure emblématique de la lutte pour la démocratie, Félix Tshisekedi ne saurait trahir cet héritage, prédit-il. «En tant que fils du père de la démocratie, il quittera ses fonctions à l’issue d’une passation pacifique », a insisté le cadre de l’Union sacrée, lié par ailleurs au président par des liens familiaux.

Pour étayer son propos, Tony Kanku a convoqué une image forte : celle de l’architecte : « Celui-ci ne construit pas une maison pour son seul intérêt, mais pour l’utilité collective. » Une manière de souligner que l’action du président s’inscrit dans la durée d’un projet national, non dans la logique d’un pouvoir personnel.

À ceux qui nourrissent encore des doutes, il oppose une certitude : «Le pouvoir du Président Félix Tshisekedi passera, mais la Constitution restera.» Avant d’ajouter : «Il balise le chemin. Le moment venu, il quittera le pouvoir pacifiquement, après avoir contribué à remettre le pays sur les rails. »

Une zone d’incertitudes

Mais au-delà de cette confrontation, une inquiétude majeure se dessine : celle d’un glissement progressif vers une remise en cause des règles du jeu démocratique.

Car derrière l’argument de la « mission », c’est une logique bien connue qui refait surface : celle du pouvoir qui s’autojustifie, qui s’auto-prolonge, et qui finit par s’affranchir des garde-fous institutionnels. Une pente dangereuse, que plusieurs pays africains ont déjà empruntée, souvent au prix de crises profondes.

La Conférence des gouverneurs, censée être un espace de coordination et de développement, se retrouve ainsi détournée de sa vocation première pour devenir une tribune politique. Un lieu où se fabrique, à mots à peine couverts, une nouvelle architecture du pouvoir. Et pendant ce temps, les véritables urgences restent entières.

À l’Est, l’insécurité persiste. Sur le plan économique, les inégalités se creusent. Dans les provinces, les infrastructures de base font toujours défaut. Autant de défis qui exigeraient des réponses concrètes, immédiates, et non des débats institutionnels aux allures de diversion.

La question n’est donc pas seulement juridique. Elle est profondément politique et morale.

Peut-on, au nom d’une «mission », contourner la volonté populaire exprimée dans une Constitution ? Peut-on redéfinir les règles du jeu en cours de partie ? Et surtout, à qui profite réellement cette relecture opportuniste des textes ?

L’histoire récente du continent regorge d’exemples où ce type de dynamique a conduit à des impasses. La République démocratique du Congo peut-elle se permettre de suivre cette voie ?

Rien n’est moins sûr

Une chose est certaine, en revanche : le débat est désormais lancé, et il ne pourra pas être étouffé. Entre partisans d’une continuité au nom de la « mission » et défenseurs de l’ordre constitutionnel, la ligne de fracture est claire.

Reste à savoir si ce débat se fera dans le respect des institutions… ou dans leur contournement. Car au bout du compte, ce n’est pas seulement un mandat qui est en jeu. C’est l’avenir démocratique de tout un pays.

Econews

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