Dans une note de plaidoyer sans concession, Leny Ilondo pose un diagnostic implacable : soixante-six ans après l’indépendance, la RDC reste économiquement à genoux, faute d’une véritable culture partenariale et d’un cadre structurel favorable à l’émergence d’une classe moyenne entrepreneuriale. Entre héritage colonial, individualisme de survie et insécurité judiciaire, l’auteur dénonce les freins systémiques qui empêchent les Congolais de s’approprier leur destin économique. Pour inverser la vapeur, il appelle à un sursaut collectif : sécurisation des investissements, moralisation de la justice, discrimination positive en faveur des entreprises locales. Un plaidoyer qui sonne comme un cri d’alarme : sans actionnariat populaire, point de souveraineté économique durable. Tribune.
I. Contexte historique et rupture des chaînes de production
Depuis le 30 juin 1960, le tissu industriel de la République Démocratique du Congo a subi des chocs systémiques majeurs. Les crises politiques successives ont vandalisé nos unités de production, détruit des milliers d’emplois et accentué la paupérisation de la population. Progressivement, notre économie s’est désindustrialisée : les unités de transformation cèdent la place à des sociétés de distribution de produits importés.
Parallèlement, nous assistons à une faiblesse structurelle dans l’émergence de Petites et Moyennes Entreprises (PME) à forte intensité capitalistique. Si les barrières juridiques, réglementaires et financières sont largement documentées par la littérature économique et les résolutions de divers forums, une dimension fondamentale reste systématiquement occultée : le facteur culturel et psychologique du modèle entrepreneurial congolais.
II. Le constat : L’absence de culture partenariale et le poids du passé
Le constat est sans appel : les PME dont les capitaux appartiennent à des nationaux associés, partageant les risques et les efforts dans une aventure collective de création de richesses, sont quasi inexistantes. Notre tissu économique souffre d’un déficit aigu en matière de culture partenariale.
Cette réalité trouve ses racines dans l’histoire coloniale :
- Une exclusion planifiée : L’administration coloniale interdisait l’accès des Congolais à la propriété industrielle et aux financements productifs. Nos compatriotes étaient confinés aux rôles d’agents administratifs, de clercs ou de religieux. La cartographie industrielle de Kinshasa de l’époque (Limete, Kingabwa) et commerciale (Centre-ville, Foncobel) témoigne de cette exclusion totale des Congolais au profit des expatriés.
- Le piège de l’individualisme : Cette exclusion prolongée a forgé un réflexe d’individualisme de survie. La stratégie coloniale du « diviser pour régner » a inhibé notre capacité collective à mutualiser les compétences, les réseaux et les capitaux.
Aujourd’hui encore, cette tare psychologique persiste. Les rares PME de capitaux congolais refusent d’ouvrir leur actionnariat pour injecter de l’argent frais (pourtant non onéreux à court terme par rapport aux crédits bancaires), par peur infondée de perdre le contrôle du business. Les entreprises à capitaux congolais les plus en vue demeurent exclusivement familiales, limitant de fait leur croissance.
III. Le paradoxe de l’économie congolaise
Pendant que les communautés étrangères s’associent pour mutualiser les risques et maximiser les profits, l’élite intellectuelle et politique congolaise privilégie la rente en s’abreuvant aux mamelles du Trésor public.
Constat majeur : Beaucoup de nationaux tirent leur prospérité de leurs positions dans les sphères publiques. Ils investissent massivement dans l’immobilier de rente — un secteur à risque zéro — plutôt que de prendre des risques industriels. Pire, certains acteurs étouffent indirectement les initiatives privées locales au lieu de les catalyser.
Si la promesse du Président de la République de « créer des millionnaires congolais » doit dépasser le stade de slogan politique, nous devons impérativement opérer un changement de paradigme mental. La redistribution des richesses et l’augmentation du pouvoir d’achat des ménages passent obligatoirement par le modèle de l’actionnariat collectif.
IV. Recommandations et axes stratégiques
Pour inverser la tendance, le Gouvernement doit activer de leviers publics majeurs :
3. La sécurité juridique et la confiance dans le partenariat
Les investisseurs Congolais sont aujourd’hui découragés par l’insécurité judiciaire. Il est urgent de mettre en place des mécanismes rigoureux de sécurisation des prises de participations. Par ailleurs, le système fiscal devra être assoupli. Il est demeure confiscatoire en dépit des nombreuses réformes engagées.
- La refondation et la moralisation du système judiciaire
Le comportement de certains magistrats sabote l’esprit d’association. Les décisions iniques basées sur le trafic d’influence, le tribalisme ou la corruption brisent des dynamiques entrepreneuriales entières. Les sanctions actuelles (révocations, mises à la retraite anticipée) sont trop légères face au préjudice économique causé. Ces décisions injustes ont détruit des dizaines de milliers d’emplois. Il faut désormais engager la responsabilité pénale et civile des magistrats fautifs.
- L’instauration d’une discrimination positive (Préférence nationale)
L’État doit clarifier sa vision en créant des zones d’exclusivité économique et des préférences locales strictes, notamment en réservant les marchés publics financés sur fonds propres du gouvernement aux entreprises à capitaux majoritairement congolais.
V. Conclusion et Appel à l’action
L’actionnariat populaire et entrepreneurial congolais n’est pas une option, c’est une nécessité vitale pour la cohésion nationale et notre souveraineté économique. Ensemble, nous devons pousser l’exécutif à bâtir un écosystème qui protège l’investisseur national et encourage la culture du partenariat.
Si nous n’agissons pas aujourd’hui pour inverser la vapeur, les secteurs clés et stratégiques de notre économie resteront indéfiniment entre les mains d’intérêts exclusivement étrangers. Nos petitsenfants nous demanderont des comptes sur ce que nous avons suggéré et entrepris pour briser ce plafond de verre.
Leny ILONDO, 20-6-2026

