Alors que la réforme du secteur des jeux d’argent en République démocratique du Congo est toujours en débat, une publication de Sharp Vision sur les réseaux sociaux soulève déjà des interrogations. Le 17 juin 2026, l’entreprise française a annoncé sur son compte LinkedIn un partenariat avec le ministère des Finances congolais, alors même qu’aucune décision officielle n’a été annoncée par le gouvernement.
Plus questionnant encore, l’annonce a lieu alors même que les députés planchent sur une réforme majeure dans l’industrie des jeux d’argents censée encadrer ses activités financières et ses intervenants. Cette communication soulève une question simple : pourquoi une entreprise privée étrangère présente-t-elle déjà un partenariat stratégique alors que le cadre légal censé l’encadrer n’est pas encore adopté ?
Une réforme toujours en discussion Présentée comme une initiative destinée à moderniser le secteur des jeux d’argent, la réforme actuellement débattue en RDC est progressivement devenue un sujet hautement stratégique. Au-delà de la simple régulation des paris sportifs, les discussions portent désormais sur la manière dont l’État entend organiser le contrôle du marché, collecter les recettes fiscales et superviser les flux financiers. Cette réforme mobilise aujourd’hui plusieurs institutions, notamment le ministère des Finances, le ministère des Sports et Loisirs ainsi que la Société Nationale de Loterie (SONAL), actuellement chargée de la régulation du secteur.
Plusieurs scénarios restent à l’étude et aucune décision définitive n’a été annoncée concernant l’organisation future du secteur. Malgré cela, Sharp Vision semble déjà mener une campagne de communication autour de son rôle potentiel en RDC.
L’annonce publiée le 17 juin donne l’impression qu’un choix aurait déjà été effectué alors même que les discussions législatives et institutionnelles sont toujours en cours. Une entreprise déjà au cœur de nombreuses affaires Si la présence de Sharp Vision suscite autant de réactions, c’est parce que l’entreprise n’arrive pas en RDC avec un historique neutre.
Fondée par les frères Casanova, Sharp Vision s’est imposée comme l’un des acteurs les plus controversés du secteur des jeux en Afrique. Au Sénégal, l’entreprise est associée à l’écosystème construit autour de l’ancien directeur général de la LONASE, Lat Diop. Contrats controversés, prestations facturées à des montants particulièrement élevés, sociétés intermédiaires et absence de transparence sur plusieurs opérations : la collaboration entre les frères Casanova et l’ancien patron de la loterie sénégalaise reste au cœur de nombreuses interrogations. Depuis 2024, Lat Diop est incarcéré dans le cadre d’affaires liées à la gestion de fonds publics.
La Côte d’Ivoire constitue un autre exemple frappant. Le partenariat conclu entre Afitech et Sharp Vision prévoit une rémunération équivalente à 4 % des dépôts et 2 % des retraits réalisés par les parieurs ivoiriens. Ce mécanisme représente plus de 24 milliards FCFA par an au profit des sociétés impliquées, soit plus de 260 milliards FCFA sur les 11 années du contrat.
Pour référence, ce sont des montants supérieurs aux revenus des entreprises que Sharp Vision est censé monitorer. Ce partenariat suscite de sérieuses suspicions de corruption. Alors que les deux entreprises ont perçu plusieurs milliards de FCFA grâce à ce dispositif, la nature exacte des prestations justifiant une telle rémunération reste largement débattue.
Le niveau exceptionnel des sommes en jeu apparaît d’autant plus difficile à comprendre que le dispositif repose essentiellement sur des fonctions de centralisation, de traitement et de supervision des données du marché.
L’absence d’appels d’offres publics, la durée particulièrement longue du contrat et les avantages financiers accordés aux sociétés impliquées continuent également d’alimenter les questions de possibles malversations financières autour du dossier.
Du Sénégal à la Côte d’Ivoire, un même schéma semble émerger : des contrats particulièrement lucratifs, obtenus au sein de secteurs stratégiques, permettant à Sharp Vision d’accroître son influence sur des marchés représentant des centaines de milliards de FCFA de flux financiers.
La question des données reste entière
Au-delà des aspects financiers, un autre sujet préoccupe les opérateurs : celui du contrôle des données. Un dispositif centralisé de supervision des paris donne potentiellement accès à des informations extrêmement sensibles : volumes de mises, revenus des opérateurs, transactions financières, performances commerciales et comportements des joueurs.
Dans un secteur représentant plusieurs centaines de millions d’euros de flux chaque année, ces données constituent une ressource stratégique majeure. Plusieurs questions se posent : qui contrôle ces informations, où sont-elles stockées et quelles garanties existent pour empêcher leur utilisation à des fins commerciales ou concurrentielles ?
Un choix qui dépasse les paris sportifs La nécessité de moderniser le secteur des jeux en RDC ne fait pas débat. En revanche, le choix du partenaire appelé à intervenir dans cette réforme mérite un examen approfondi.
L’offensive de communication menée par Sharp Vision intervient alors que le processus législatif est toujours en cours. Compte tenu du passif de l’entreprise en Afrique, des controverses qui accompagnent son développement et de son influence croissante dans plusieurs marchés stratégiques, la RDC devra déterminer si un tel acteur peut réellement constituer le partenaire le plus adapté à la modernisation du secteur.
Au-delà des paris sportifs, c’est aussi une question de souveraineté nationale, de gouvernance publique et de contrôle d’un marché particulièrement rentable qui se joue aujourd’hui.
Nafi Ténaka, journaliste indépendante

