Alors que la Zone Economique Spéciale (ZES) de Maluku affiche des premières réussites concrètes – usines Saphir Ceramics et Pepsi opérationnelles, six entreprises agréées, milliers d’emplois créés – une étude de l’IRES signée par l’économiste Alain LUNGUNGU KISOSO livre un diagnostic sans complaisance. Sa « méthode quintuple » évalue la solidité de cinq piliers indissociables : juridique, fiscal, foncier, infrastructurel et régulatoire. Verdict : trois maillons tiennent, deux restent à consolider, et l’énergie constitue le talon d’Achille du dispositif. Avec 90 heures de coupures mensuelles en 2023 et un surcoût de 40 % pour les industriels, le réseau électrique menace de neutraliser les avancées fiscales et foncières pourtant saluées. L’auteur, qui a coordonné le projet pour la CFEF, propose une grille d’analyse reproductible pour les cinq futures ZES prévues à l’horizon 2040. Un outil de pilotage précieux pour transformer le potentiel industriel de la RDC en succès durable. L’intégralité de l’étude est à lire dans les Cahiers Économiques et Sociaux de l’IRES (vol. 41, n°1).
Imaginez une chaîne à cinq maillons. Il suffit qu’un seul cède pour que toute la charge s’effondre. C’est l’image qui résume le mieux la première zone économique spéciale opérationnelle de la République Démocratique du Congo, celle de Maluku. Loin d’être un décret de plus, elle procède d’une volonté politique portée au plus haut niveau de l’État. Le Président de la République, Son Excellence Monsieur Félix-Antoine TSHISEKEDI TSHILOMBO, Chef de l’État, y a lancé la production industrielle le 2 septembre 2023, avant d’y inaugurer la première usine Pepsi du pays le 31 août 2024. Une étude publiée par l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES) de la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de l’Université de Kinshasa en propose aujourd’hui la première évaluation méthodique. Son auteur, l’économiste Alain LUNGUNGU KISOSO, connaît le dossier de l’intérieur pour avoir accompagné, des années durant, la matérialisation de cette politique. Son verdict tient en une phrase. Le cadre est en place, les capitaux affluent, mais toute la chaîne reste suspendue à son maillon le plus fragile, l’énergie.
Un chercheur de terrain au service de la politique économique
Alain LUNGUNGU KISOSO n’appartient pas à la catégorie des théoriciens éloignés du réel. Macroéconomètre et expert en finances publiques, Chef des Travaux à la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de l’Université de Kinshasa et doctorant en sciences économiques, il a coordonné de main de maître la Cellule d’Exécution des Financements en faveur des États Fragiles (CFEF), au ministère des Finances. À ce poste, il a piloté un portefeuille multibailleurs de vingt opérations financées par la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, le FMI, la KfW et le PNUD, parmi lesquelles le projet d’appui à la mise en place de la ZES pilote de Maluku.
Dès la première phase, la CFEF placée sous sa coordination, avec l’appui de la Banque mondiale, a accompagné le ministère de l’Industrie dans l’élaboration du cadre légal des zones économiques spéciales, un travail qui a débouché sur la création de l’Agence des Zones Économiques Spéciales par décret du 14 avril 2015. Son action lui a valu deux distinctions en 2024 : le prix Builder du Trophée Tombwama, en décembre, qui récompense son efficacité dans la mise en œuvre des projets de développement, dont le programme présidentiel PDL-145T, et le trophée d’honneur de l’AZES, remis lors des dix ans de l’Agence, pour son rôle clé dans la conception, la structuration légale et le développement des infrastructures de base des zones économiques spéciales, dont le site pilote de Maluku. Pour évaluer cette zone, il a donc forgé une méthode qu’il applique aujourd’hui, sans complaisance, à un projet qu’il a lui-même servi.
L’approche quintuple, une chaîne à cinq maillons
Pourquoi tant de zones industrielles africaines échouent-elles là où l’Asie a réussi ? À cette question, l’auteur répond par une architecture qu’il nomme quintuple. Une zone performante repose sur la coordination simultanée de cinq maillons indissociables : le juridique, le fiscal, le foncier, l’infrastructurel et le régulatoire. Tout le raisonnement de l’article tient dans un principe de conjonction. La défaillance d’un seul maillon suffit à neutraliser les quatre autres. Une zone ne réussit donc pas par l’accumulation d’avantages fiscaux, mais par la cohérence de toute la chaîne. Pour le démontrer, l’auteur teste cinq hypothèses, une par pilier, en confrontant systématiquement Maluku aux grandes réussites mondiales, de Shenzhen à Jebel Ali, et aux trajectoires africaines de Nkok, Hawassa et Kigali. Reste à savoir quels maillons tiennent et lequel menace de céder.
Trois maillons qui tiennent déjà
Appliquée à Maluku, la grille est rassurante sur trois points. Les hypothèses du pilier fiscal et du pilier foncier sont confirmées sans réserve, et l’État a tenu sa part sur les infrastructures lourdes. Le régime fiscal, organisé par le décret 20/004 de 2020, combine exonération de l’impôt sur les bénéfices, franchise douanière sur les équipements et allégements parafiscaux. La sécurité foncière repose sur une délimitation claire du site et sur un plan de réinstallation achevé en 2021, qui a indemnisé cent quatre-vingt-huit personnes affectées, conformément aux meilleures pratiques internationales. À cela s’ajoutent les investissements que le secteur privé seul ne pouvait porter, dont une sous-station SNEL de 100 MVA et un quai fluvial de 300 mètres sur le fleuve Congo.
Ces fondations ont porté leurs fruits, et la politique du Chef de l’État en a fait la démonstration. Le 2 septembre 2023, le Président a lancé sur le site la première production de carreaux et de faïences made in Congo, sortie des unités de Saphir Ceramics, un investissement de plus de cent millions de dollars créateur d’environ six mille emplois. Le 31 août 2024, il a inauguré la première usine Pepsi du pays, propriété de Varun Beverages, capable de produire 1,2 million de bouteilles par jour et porteuse de plus de cinq mille emplois directs et indirects, hissant la RDC parmi les cinq pays africains dotés d’une chaîne d’embouteillage PepsiCo. La zone compte désormais six entreprises agréées, et les produits estampillés made in Congo gagnent le marché local.
Cette dynamique a été saluée au-delà des frontières. En octobre 2024, une délégation de la Banque africaine de développement, conduite sur le site par Alain LUNGUNGU KISOSO pour la CFEF et Auguy BOLANDA MENGA pour l’AZES, a décerné la mention grande distinction aux deux institutions pour la matérialisation du projet, financé à hauteur de trente millions de dollars par le projet PABRC. La zone est aujourd’hui administrée par cette Agence des Zones Économiques Spéciales, rattachée au ministère de l’Industrie, qui offre aux entreprises agréées un régime spécial de dix ans, des exonérations douanières et fiscales et une parafiscalité réduite de moitié. Trois maillons tiennent donc solidement. Un autre, pourtant, menace de rompre.
Le maillon qui menace de céder : l’énergie
C’est ici que l’étude fait preuve de la lucidité qui fait sa valeur. Loin de céder au triomphalisme, Alain LUNGUNGU KISOSO désigne le maillon qui commande tout le reste. En 2023, malgré la sous-station dédiée, le site subissait encore près de 90 heures de coupures électriques par mois, soit dix-huit à trente fois les normes africaines de référence. Cette instabilité renchérit le coût des intrants industriels d’environ 40 pour cent. La conclusion est sans détour, et elle vaut avertissement. Aucune réforme juridique, fiscale ou foncière, aussi ambitieuse soit-elle, ne compensera durablement un réseau électrique défaillant. C’est le pilier infrastructurel qui, à Maluku, fait la différence entre un potentiel et une réussite.
La bonne nouvelle est que l’État a pris la mesure du défi. Dès octobre 2023, un protocole d’accord entre la SNEL, l’AZES et la CFEF a acté l’installation d’un troisième transformateur dédié à la zone, afin d’en sécuriser l’alimentation par une redondance électrique. Le financement de la BAD a par ailleurs permis la construction d’une nouvelle station sur le site. Le maillon faible n’est pas rompu. Il est désormais en réparation.
Deux maillons encore à consolider
Restent deux piliers que l’étude ne valide qu’à moitié, et pour une même raison : entre la lettre des textes et leur exécution, l’écart demeure. Sur le plan juridique, la Loi de 2014 et l’Ordonnance-loi de 2023 protègent solidement l’investisseur, avec la non-expropriation et le libre transfert des bénéfices. Mais un droit ne vaut que par la rapidité de son application. Là où l’agrément d’un opérateur intervient en quarante-huit heures à Kigali, la procédure congolaise reste étalée sur plusieurs semaines, faute d’un guichet unique pleinement numérisé, que le bâtiment administratif de l’AZES, financé par la BAD, est appelé à héberger. Sur le plan régulatoire, ce chantier se double d’un autre : l’intégration des PME locales, qui plafonne à 12 pour cent du chiffre d’affaires des opérateurs contre plus de 30 pour cent dans les zones africaines de référence. Sans ce débordement vers le tissu productif environnant, la zone resterait une enclave prospère plutôt qu’un moteur national.
Le vrai enjeu : transformer un potentiel en réussite
Ces nuances éclairent le chiffre que retiendront les investisseurs. L’étude de rentabilité conduite par IOS Partners projette, pour la phase 1, un taux de rendement interne économique de 23,8 pour cent sur vingt-cinq ans, nettement au-dessus du seuil conventionnel de 15 pour cent. L’auteur se garde de le présenter comme un acquis. Ce rendement demeure suspendu à la solidité de toute la chaîne, l’énergie en tête. Il signale un potentiel considérable, pas une réussite déjà engrangée. C’est cette honnêteté qui sépare une analyse sérieuse d’un argumentaire de promotion.
Une méthode reproductible, un cap pour 2040
La portée du travail dépasse le seul cas de Maluku. Sur les six espaces industriels prévus par le Plan national de développement industriel à l’horizon 2040, Maluku est le seul à avoir atteint une maturité permettant une évaluation approfondie. La grille des cinq maillons devient alors un instrument de pilotage reproductible pour les cinq zones suivantes. Elle dit où regarder, quoi corriger et dans quel ordre agir.
Le message de fond tient en une idée simple, et c’est celle qu’il faut retenir. Une zone économique spéciale ne se décrète pas, elle se construit maillon après maillon. En passant Maluku au crible de sa propre méthode, Alain LUNGUNGU KISOSO ne dresse pas le procès d’un projet qu’il a servi. Il offre aux décideurs la boussole qui permettra de consolider la vision d’industrialisation portée par le Chef de l’État, puis de la démultiplier à travers le pays. Maluku n’est ni un échec symbolique ni une victoire déjà acquise. C’est une chaîne à cinq maillons dont l’avenir se joue aujourd’hui, sur le terrain, et d’abord sur celui de l’énergie.
L’étude complète est à retrouver dans le volume 41, numéro 1, des Cahiers Économiques et Sociaux de l’IRES, à la FASEG de l’Université de Kinshasa : https://cahierseconomiquesetsociaux.cd/Publications/CES_vol41_n%C2%B01/Article_41_1_03.html
Sources factuelles : Présidence de la République (inaugurations des usines Saphir Ceramics le 2 septembre 2023 et Pepsi le 31 août 2024), Radio Okapi, Banque africaine de développement (mission de supervision du 16 octobre 2024, projet PABRC), La Référence Plus et Heshima Magazine.


