C’est une équation tragique et insoluble qui hante les services de santé congolais : 297 patients testés positifs à Ebola ont disparu des radars. Ni dans les hôpitaux, ni dans les listes des guéris, ni même dans celles des décès. Ils se sont tout simplement évaporés, emportant avec eux le spectre d’une contagion incontrôlée.
Avec une franchise rare, le Dr Jean Kaseya, Directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), s’interroge : « C’est une question qui nous préoccupe. Où sont ces gens ? » Sa question, en apparence simple, résume l’angoisse d’une lutte sanitaire menée à tâtons, dans une région déchirée par les conflits et les déplacements massifs de populations.
Un virus insaisissable dans une région instable
Depuis l’apparition de la souche Bundibugyo, une variante particulièrement redoutable car non couverte par les vaccins ni les traitements disponibles, l’épidémie ne cesse de gagner du terrain. Le bilan officiel fait état de 1.115 cas confirmés et 304 décès. Mais ces chiffres, déjà alarmants, pourraient être largement sous-estimés, si l’on considère les 297 malades qui ont coupé tout contact avec les équipes médicales.
« Ils ne figurent sur aucune liste », précise le quotidien britannique The Guardian, qui révèle l’ampleur du phénomène. Disparus dans la nature, ces patients porteurs du virus pourraient contaminer leurs proches, leurs voisins, les communautés entières qu’ils traversent, sans que personne ne puisse les identifier ni les prendre en charge.
Dans cette partie de l’est congolais, théâtre de violences récurrentes et de mouvements de population chaotiques, la recherche des malades relève du parcours du combattant. Les routes sont impraticables, les zones de santé coupées du monde, et la méfiance des populations envers les autorités complique encore le travail des équipes sur le terrain.
Une épidémie qui s’étend dangereusement
L’inquiétude grandit d’autant plus que le virus ne cesse de s’étendre. Jusqu’à présent confinée aux provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, la maladie a désormais franchi une nouvelle frontière administrative : le Haut-Uélé est officiellement la quatrième province touchée.
Cette région, voisine du Soudan du Sud et de la République centrafricaine, ouvre une nouvelle porte à la propagation régionale. Le virus a d’ailleurs déjà fait deux morts en Ouganda, pays voisin, et l’Organisation mondiale de la santé évalue à 70 % le risque que le Soudan du Sud soit à son tour contaminé.
Face à cette extension géographique, les autorités sanitaires se sont voulues rassurantes. Elles ont annoncé que toute personne ayant séjourné dans les provinces touchées ne pourrait poursuivre son voyage avant 21 jours, une mesure censée endiguer la propagation. Mais cette promesse semble bien fragile, alors que les contrôles aux frontières restent lacunaires.
Pour tenter de rattraper le temps perdu, les autorités ont annoncé le recrutement de 20.000 agents de santé communautaires. Leur mission : retrouver les cas contacts, qui représentent déjà 30 % des nouveaux cas identifiés. Un chiffre qui témoigne de l’inefficacité relative du traçage jusqu’ici.
Le Dr Jean Kaseya mise sur ce renforcement pour inverser la tendance. Mais la tâche s’annonce titanesque, dans une région où la méfiance envers les équipes médicales reste vive, et où la promesse de soins se heurte à la réalité d’un système de santé exsangue.
Le spectre d’une catastrophe sanitaire
Les projections de l’OMS ajoutent à l’inquiétude. L’épidémie pourrait totaliser entre 6.600 et 10.300 cas d’ici mi-septembre. Mais dans les scénarios les plus sombres, ce sont jusqu’à 66.000 personnes qui pourraient être infectées. Un chiffre vertigineux, qui transformerait une épidémie régionale en catastrophe humanitaire.
Pour l’instant, la communauté internationale observe, retient son souffle, et promet des moyens. Mais sur le terrain, les 297 disparus restent introuvables, comme un sinistre symbole des failles d’une lutte sanitaire menée à contretemps, dans une région que la guerre et la pauvreté n’ont jamais vraiment quittée.
« Où sont ces gens ? », répète en écho le Dr Kaseya. La question est posée. La réponse, elle, pourrait bien décider du sort de toute une région.
Hugo Tamusa


