À l’issue de trois jours d’Assemblée plénière extraordinaire, les évêques catholiques réunis au sein de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ont adressé un message solennel au Président de la République. Alors que la majorité au pouvoir ne cache plus ses intentions de réviser la Loi fondamentale du 18 février 2006, les prélats mettent en garde contre une dérive aux conséquences potentiellement catastrophiques pour le pays.
Dans une déclaration lue par Mgr Donatien Nshole, secrétaire général de la CENCO, les évêques affirment sans équivoque qu’ils ne voient « ni la nécessité, ni l’urgence, ni la pertinence » de modifier la Constitution. Pour eux, les priorités immédiates de la RDC sont ailleurs : la paix, l’unité nationale et le bien-être des populations.
L’avertissement est clair : toute tentative de passage en force dans ce processus comporterait « d’énormes risques, y compris celui de la balkanisation du pays ». Dans un contexte où les rivalités politiques prennent des dimensions ethniques et tribales croissantes, les évêques n’excluent pas la possibilité d’une nouvelle guerre civile.
Les prélats dénoncent également l’atmosphère dans laquelle ce débat est mené, accusant les partisans du changement de vouloir imposer leur vision en décourageant les voix opposées .
Le message de la CENCO met en lumière ce qu’elle considère comme la véritable motivation derrière cette révision constitutionnelle : offrir un nouveau cycle de mandats au Président Félix Tshisekedi. «Certains tenants du changement de la Constitution du 18 février 2006 ne cachent plus leur principale motivation, qui est d’offrir un autre cycle de mandats à l’actuel Président de la République», affirment les évêques.
Un tel projet constituerait, selon eux, « une rupture du Pacte républicain » , ce compromis politique obtenu après de longues années de crises et de conflits ayant marqué l’histoire du pays depuis son indépendance .
Les évêques défendent en particulier l’article 220 de la Constitution, qui protège notamment la limitation des mandats présidentiels contre toute révision. Ils le qualifient de « véritable rempart contre la dictature et la privatisation de l’État ».
S’adressant directement au Président Félix Tshisekedi, les évêques catholiques l’exhortent à honorer le serment qu’il a prêté devant Dieu et la Nation. « Il a promis de respecter et de défendre la Constitution promulguée en 2006 », rappellent-ils, avant d’avertir que « toute action contraire engagerait sa responsabilité personnelle et historique ».
Un rappel d’autant plus cinglant que, en 2023, le Président Tshisekedi, réélu en décembre pour un second mandat, avait solennellement juré devant le peuple congolais de défendre cette même Constitution. L’épiscopat lui oppose aujourd’hui ce serment comme une barrière morale et politique.
La CENCO ne se contente pas d’interpeller le Président de la République. Elle exhorte l’ensemble de la population congolaise à la vigilance et à « s’opposer, par tous les moyens légaux et pacifiques, à toute tentative de modification des articles verrouillés ».
Les prélats appellent les ecclésiastiques et les agents pastoraux à diffuser largement ce message et à éveiller les consciences des fidèles afin de résister aux tentatives de manipulation : «Le pays va très mal. Mettons-nous debout, dressons nos fronts encore courbés. Il est impérieux de nous impliquer nous-mêmes et de prendre notre destin en main, sinon notre avenir sera hypothéqué pour longtemps ».
Enfin, la CENCO se réserve le droit d’annoncer, «le moment venu », un calendrier d’actions concrètes sur le terrain, laissant planer la menace de mobilisations populaires contre ce projet de révision.
La CENCO, qui s’était déjà illustrée comme médiatrice lors des crises politiques précédentes, prend résolument position et place le Président Tshisekedi face à ses responsabilités.
Ci-dessous, l’intégralité du message de la CENCO :
CONFERENCE EPISCOPALE NATIONALE DU CONGO
Présidence
BP. 3258 – Kinshasa/Gombe
Tél. : +243 998 248 699
Fax : +33 172 703031
E-mail : cencordc@gmail.com ; cenco@cencordc.org
République Démocratique du Congo
LA NATION EST EN PERIL !
DRESSONS NOS FRONTS, PRENONS LE PLUS BEL ELAN
Message de l’Assemblée plénière extraordinaire des Evêques de la CENCO 18-20 juin 2026
1. Nous, Cardinal, Archevêques et Evêques membres de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO), nous sommes réunis en Assemblée Plénière extraordinaire à Kinshasa, du 18 au 20 juin 2026. Mûs par notre sollicitude pastorale, nous nous sommes penchés sur la situation sécuritaire et sociopolitique préoccupante, en vue d’apporter notre contribution à la consolidation de la paix et de l’unité nationale en RD Congo.
Constats
2. La Nation est en péril ! Notre pays est toujours en guerre, malgré les Accords de paix signés. Depuis quatre ans, une partie du pays dans le Nord et le Sud-Kivu est contrôlée par l’AFC/M23 qui consolide de plus en plus son administration des territoires occupés.
Le combat continue avec son lot important de morts ainsi que des déplacés internes et des réfugiés vivant dans des conditions inhumaines. Des armées étrangères se sont installées chez nous. En Ituri et dans une partie du Nord Kivu, les groupes armés dont les ADF-Nalu sont en train de massacrer des milliers de nos compatriotes.
Toujours à l’Est du pays, la maladie à virus Ebola fait des victimes avec le risque d’extension si elle n’est pas bien gérée.
3. Par ailleurs, le Gouvernement s’efforce à améliorer le social, notamment par la construction des routes, des écoles, des universités, des aéroports ainsi que des hôpitaux dans quelques provinces.
Au-delà de ces avancées, sur le plan économique, la majorité de la population vit encore dans la misère.
Les projets sociaux initiés par le Gouvernement, notamment celui de Couverture Santé Universelle, le programme de développement local des 145 territoires (PDL-145 T), les projets à impacts visibles par le truchement de l’Eglise catholique, sont en souffrance.
4. Pendant ce temps, nous observons, avec beaucoup d’inquiétude, une tension croissante née de la campagne de la Majorité au pouvoir en faveur du changement de la Constitution du 18 février 2006. Malheureusement, cette campagne, qui mobilise les moyens de l’Etat, se fait dans un climat de terreur contre des voix discordantes au sein même de la Majorité, obligées de se taire par peur des représailles. Quant aux manifestations de l’Opposition, elles sont violemment réprimées par la police nationale en collaboration avec une milice d’un parti politique dénommée « Force du progrès ».
Alerte
De la manipulation
5. Certains tenants du changement de la Constitution du 18 février 2006 ne cachent plus leur principale motivation qui est d’offrir un autre cycle de mandats à l’actuel Président de la République. Ce qui serait une rupture du Pacte républicain, qui est un compromis politique historique, chèrement acquis après toutes les crises connues dans le pays depuis l’indépendance.
6. En effet, une des conséquences de la loi fixant les conditions d’organisation du Référendum, votée sous prétexte de combler un vide juridique, serait de rendre possible un Référendum, qui permettrait de toucher, en violation de l’ordre constitutionnel, aux matières intangibles déjà verrouillées par l’article 220. Et pourtant cet article représente un véritable rempart contre la dictature et la privatisation de l’Etat.
Du danger du changement de la Constitution
7. Nous pensons quant à nous que tout passage en force dans cette direction comporte des risques énormes dont la balkanisation du pays. Dans un contexte où les rivalités politiques revêtent des connotations ethniques et tribales, le déclenchement d’une autre guerre civile est à redouter.
8. De tout ce qui précède, après un profond discernement, nous ne voyons ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité du changement de la Constitution. La priorité aujourd’hui en RD Congo c’est la paix, le bien-être social du peuple congolais, l’unité et la cohésion nationale.
9. Aujourd’hui, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, notre pays fait face à une insécurité généralisée et à une désacralisation sans précédent de la vie humaine. On assiste à une montée vertigineuse des violences physiques et verbales, surtout dans les grandes villes.
Cette situation inquiète toute personne soucieuse de l’avenir du pays; car ce sont les jeunes, manipulés et incorporés dans les groupes transformés en milices, qui sèment la terreur parmi les populations et imposent parfois les taxes indues, au vu et au su de tout le monde, sans être inquiétées, malgré les dispositions constitutionnelles (cf. art. 190).
Si nous n’y prenons garde, nous assisterons à des affrontements interurbains ou inter-ethniques que personne ne saura maîtriser.
De la maladie à virus Ebola
10. Aussi, dans ce contexte d’agitation sociopolitique, qui risque de détourner notre attention des enjeux de notre société, ne perdons pas de vue que la maladie à virus Ebola est un danger pour tous.
Il est important que chacun se comporte de façon responsable en respectant les gestes barrières.
En présentant nos condoléances aux familles éprouvées, nous exprimons notre sollicitude paternelle et notre gratitude au personnel soignant et aux volontaires engagés dans la lutte contre cette épidémie, en collaboration avec le Gouvernement et les organisations internationales, tout comme celles locales, dont nous apprécions l’aide.
Recommandations
11. Dès ses origines, la CENCO défend constamment le respect de l’ordre constitutionnel comme gage du maintien d’une paix durable. Fidèles à cet engagement, nous recommandons :
Au Président de la République :
12. D’honorer le serment qu’il a prêté devant Dieu et la Nation, celui de respecter et de défendre la Constitution promulguée en 2006 (art. 74). Agir autrement engagerait sa responsabilité personnelle et historique.
Aux Ecclésiastiques et Agents pastoraux
13. De faire large diffusion de ce message et d’éveiller, de diverses manières, la conscience de nos fidèles ainsi que celle des hommes de bonne volonté, afin de résister aux manipulations visant le changement de la Constitution. Nous nous réservons le droit de revenir à vous pour vous annoncer, le moment venu, quelques actions concrètes à mener.
A la Population
14. « De faire preuve de vigilance pour s’opposer par tous les moyens légaux et pacifiques à toute tentative de modification des articles verrouillés. »²
De regarder « où nous risquons d’aller. Le pays va très mal. Mettons-nous debout, dressons nos fronts encore courbés… il est impérieux de nous impliquer nous-mêmes, de prendre notre destin en main, sinon notre avenir sera hypothéqué pour longtemps. »³ (cf. Né 2,17).
A la Communauté Internationale
15. De respecter et faire respecter la Constitution congolaise, les résolutions et accords signés en faveur de la paix en RD Congo.
Conclusion
16. A la lumière de la Lettre Encyclique « Magnifica Humanitas » du Pape Léon XIV qui nous invite de passer de la « culture de la puissance » à une véritable « culture de la négociation »t , nous sommes convaincus que seul le dialogue, dans l’esprit de
L’initiative « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RD Congo et dans la Région des grands lacs », proposée par la CENCO et l’Eglise du Christ au Congo (ECC), permettra de consolider la cohésion nationale et surtout d’organiser les élections dans le respect du délai constitutionnel.
Comme nous l’avions dit en 2018 et nous le réaffirmons :
«Le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Il s’en suit que tout président ayant épuisé le deuxième mandat ne peut plus en briguer un troisième »5 .
17. Puisse le Seigneur, par l’intercession de la Sainte Vierge Marie, Notre-Dame du Congo, nous donner la lucidité, la sagesse et l’humilité de nous engager à respecter et faire respecter l’ordre constitutionnel, afin d’épargner le pays d’une crise pire que celle que nous vivons actuellement.
Fait à Kinshasa, le 19 juin 2026
1. S.E. Mgr MUTEBA Fulgence,
Archevêque de Lubumbashi
Président de la CENCO
2. S.E. Mgr UNG’EYOWUN Etienne,
Evêque de Bondo
1er Vice-Président de la CENCO
3. S.E. Mgr NADONYE Jean-Bertin,
Evêque de Lolo
2ème Vice-Président de la CENCO
4. S.Em. Cardinal AMBONGO Fridolin,
Archevêque de Kinshasa
5. S.E. Mgr UTEMBI TAPA Marcel,
Archevêque de Kisangani
6. S.E. Mgr NGBOKO Ernest,
Archevêque de Mbandaka-Bikoro
7. S.E. Mgr NTAMBUE Félicien,
Archevêque de Kananga
Administrateur Apostolique de Kabinda
8. S.E. Mgr RUVEZI Gaston,
Evêque de Sakania-Kipushi
9. S.E. Mgr KWANGA Vincent de Paul,
Evêque de Manono
10. S.E. Mgr MOKO José,
Evêque d’Idiofa
11. S.E. Mgr AYIKULI Sosthène,
Evêque de Mahagi-Nioka
12. S.E. Mgr MUYENGO Sébastien,
Evêque d’Uvira
13. S.E. Mgr BODIKA Timothée,
Évêque de Kikwit
14. S.E. Mgr MWANAMA Félicien,
Évêque de Luiza
15. S.E. Mgr LUBAMBA Placide,
Évêque de Kasongo
16. S.E. Mgr AMADE Jean Christophe,
Évêque de Kalemie-Kirungu
17. S.E. Mgr KWAMBAMBA Jean-Pierre,
Évêque de Kenge
18. S.E. Mgr BAFUIDINSONI Donatien,
Évêque d’Inongo
19. S.E. Mgr KIBAL Emery,
Évêque de Kole
20. S.E. Mgr MADRAPILE Dieudonné,
Évêque d’Isiro-Niangara
Administrateur Apostolique d’Isangi
21. S.E. Mgr NKOLO Oscar,
Évêque de Mweka
22. S.E. Mgr KIMBENI Jean-Crispin,
Évêque de Kisantu
23. S.E. Mgr TSHOMBA Vincent,
Évêque de Tshumbe
24. S.E. Mgr ABELI François,
Évêque de Kindu
25. S.E. Mgr MBIMBI José-Claude,
Évêque de Boma
26. S.E. Mgr KAZADI Richard,
Évêque de Kolwezi
27. S.E. Mgr KENDA Sébastien,
Évêque de Tshilomba
28. S.E. Mgr PINDI André-Giraud,
Évêque de Matadi
29. S.E. Mgr MUSHOSHO Emile,
Évêque de Dungu-Doruma
30. S.E. Mgr PWONGO Libère,
Évêque de Basankusu
31. S.E. Mgr KAKUDJI Léonard,
Évêque de Kamina
32. S.E. Mgr LENGE Désiré,
Évêque de Kilwa-Kasenga
33. S.E. Mgr BANGA Martin,
Évêque de Buta
34. S.E. Mgr NDAKA Charles,
Évêque Auxiliaire de Kinshasa
35. S.E. Mgr TSIMBA Edouard,
Évêque Auxiliaire de Kinshasa
36. S.E. Mgr ISANGO Edouard,
Évêque Auxiliaire de Kinshasa
37. M. l’Abbé IKOMBA Cyrille,
Administrateur Apostolique de Popokabaka
Notes
Référence
1. CENCO, Levons-nous et bâtissons pour un Congo nouveau, Déclaration du Comité Permanent de la CENCO, mars 2006; CENCO, Protégeons notre Nation, Message de la 51ème Assemblée plénière des Évêques membres de la CENCO, juin 2014; CENCO, «Le veilleur avertit son peuple », Message de la 53ème Assemblée plénière des Évêques de la CENCO, juin 2016 ; CENCO, Le Pays va très mal. Debout, Congolais, Message de la 54ème Assemblée plénière ordinaire des Évêques membres de la CENCO, juin 2017; CENCO, Sauvons le processus électoral, Message de la 55ème Assemblée plénière de la CENCO, juin 2018.
2. CENCO, Protégeons notre Nation. Message de la 51ème Assemblée plénière des Évêques membres de la CENCO, juin 2014.
3. CENCO, Le Pays va très mal. Debout, Congolais. Message de la 54ème Assemblée plénière ordinaire des Évêques membres de la CENCO, juin 2017.
4. Léon XIV, Lett. Ency. Magnifica Humanitas (15 mai 2026), n. 219 : «Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Pie XII le rappelait déjà à la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il affirmait qu’on ne perd rien avec la paix alors qu’on peut tout perdre avec la guerre, et que les hommes…» doivent recommencer à se parler, car une confrontation sincère et persévérante ouvre toujours la possibilité d’une solution honorable.
N. 221 : « Sur le plan politique, il est urgent de passer de la « culture de la puissance » à une véritable « culture de la négociation » dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits… La conscience d’un destin commun des peuples exige que la « culture de la négociation » devienne de plus en plus un engagement partagé, politique que culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence ».