
En séjour à Moscou en marge du 3ᵉ Sommet Russie-Afrique, Félix Tshisekedi a posé ses cartes sur la table du Kremlin. Face à Vladimir Poutine, le président congolais a dit tout haut ce que Kinshasa pense tout bas depuis des mois : Washington a promis, signé, fait miroiter, mais n’a jamais imposé la paix dans l’Est de la RDC. Désormais, c’est vers Moscou que le chef de l’État se tourne pour obtenir ce que l’Amérique lui refuse : un soutien contraignant, au Conseil de sécurité, pour faire plier Kigali et appliquer les résolutions de l’ONU.
L’image n’est pas anodine. À Moscou, Félix Tshisekedi n’a pas seulement rencontré un homologue. Il a adressé un message à Washington. Un message de lassitude, presque de rupture. « Nous avons évidemment besoin de paix. Cela fait près d’une trentaine d’années que la République démocratique du Congo vit les affres de la guerre à l’est du pays. Et nous voulons absolument que la Russie, qui est un membre des P5, puisse nous accompagner justement dans la recherche de la paix », a-t-il lancé à Vladimir Poutine.
Derrière la formule diplomatique, un constat brutal. Les processus de Washington et de Doha, censés ramener la paix, tardent à produire leurs effets. Pire, la résolution 2773 du Conseil de sécurité, adoptée le 21 février 2025, reste lettre morte. Elle exigeait pourtant le retrait des forces étrangères, notamment rwandaises, qui occupent illégalement des localités de l’Est de la RDC, la cessation des hostilités, le respect de l’intégrité territoriale et la restauration de l’autorité de l’État. « Malheureusement, jusqu’à ce jour, rien de cela n’est fait », a constaté le président congolais.
Washington, l’accord qui patauge ?
Le point de bascule porte un nom : les accords du 4 décembre 2025. Ce jour-là, dans le faste de Washington, Félix Tshisekedi et Paul Kagame signent un accord présenté comme historique. L’espoir est immense. Le texte doit contraindre le Rwanda à mettre fin à son entreprise de guerre dans l’Est de la RDC, à cesser son soutien au M23 et à retirer ses troupes du sol congolais. Mais sur le terrain, le statu quo persiste. Les combats continuent. Les forces rwandaises restent déployées. Et l’accord de Washington, si pompeusement célébré, apparaît aujourd’hui comme une promesse sans lendemain.

La situation sécuritaire s’enlise, au point que les tensions politiques à Kinshasa se réveillent. La création, sous le commandement de Joseph Kabila, du Front pour la refondation de la nation (FRN), ajoute une inquiétude supplémentaire. La paix dans l’Est ne recule pas seulement : elle devient un enjeu de survie pour le pouvoir en place.
C’est dans ce contexte que Félix Tshisekedi s’est tourné vers Moscou. Et sa demande est on ne peut plus claire. Il ne sollicite pas seulement des armes ou des contrats. Il demande à la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, de peser de tout son poids pour l’application des résolutions onusiennes. Il demande aussi son soutien pour le renouvellement du mandat de la MONUSCO, qui arrive à terme le 20 décembre prochain. « Nous comptons également sur la Russie pour nous obtenir le prolongement de ce mandat. Nous réaffirmons que toute évolution de ce mandat relève d’une décision explicite du Conseil de sécurité et donc nous aimerions vraiment que vous nous accompagniez là-dessus », a-t-il insisté.
Muyaya temporise
À Kinshasa, le Porte-parole du Gouvernement, Patrick Muyaya, a tenté de ramener les pendules à l’heure. Sur son compte X, il assure qu’il serait « aberrant » de tourner le dos au processus de Washington, surtout après les sanctions américaines « unanimement saluées » et à la veille d’une réunion du comité de coordination de l’accord de partenariat stratégique RDC-États-Unis. Il dénonce ceux qui « interprètent autrement les propos du Président de la République tenus à Moscou », les accusant d’être « au service du père, le Rwanda et du fils, M23 new look ».
Selon lui, Félix Tshisekedi n’a jamais remis en cause le processus de paix. Il a simplement demandé à Moscou, en sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité, de soutenir la pleine application des résolutions 2773 et 2808, votées unanimement par les États membres. « Bien au contraire, le Chef de l’État a surtout appelé Moscou à soutenir les processus de Washington et de Doha, afin qu’ils produisent intégralement leurs effets », plaide Patrick Muyaya.
Mais la réalité est têtue. Si Kinshasa ne renie pas officiellement Washington, force est de constater que le président congolais cherche désormais ailleurs ce que l’Amérique tarde à lui offrir. La passivité des États-Unis après la signature des accords du 4 décembre 2025 a laissé des traces. Les sanctions américaines, aussi saluées soient-elles, n’ont pas fait reculer les troupes rwandaises. Les processus diplomatiques s’enlisent. Et pendant ce temps, l’Est de la RDC continue de payer le prix du sang.
Alors, Félix Tshisekedi obtiendra-t-il de Moscou ce qu’il attend depuis toujours de Washington ? La Russie n’est pas un acteur désintéressé. Son soutien aura un coût, économique et géopolitique. Mais pour un président aux abois, dont le pays est menacé de démembrement et dont l’autorité est contestée jusqu’au sein de sa propre majorité, l’urgence n’est plus à la prudence diplomatique. Elle est à la survie.
En tendant la main à Vladimir Poutine, Félix Tshisekedi a envoyé un message limpide à Washington : la patience a des limites, et l’Est de la RDC ne peut plus attendre.
Econews


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