À moins de deux ans de l’échéance présidentielle, le Chef de l’Etat, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, lève l’ambiguïté. Mercredi 6 mai 2026, devant la presse, il s’est déclaré prêt à briguer un troisième mandat en 2028, réveillant le spectre d’une crise politique comparable à celle qu’a traversée le pays entre 2016 et 2018. « Si le peuple me le demande, je l’accepterai », a-t-il lancé, reprenant à son compte une stratégie que son prédécesseur Joseph Kabila avait tenté sans succès : modifier les règles du jeu en toute fin de deuxième et dernier mandat constitutionnel. Alors qu’en RDC l’histoire semble se répéter, l’année 2028 s’annonce comme une échéance à haut risque, suspendue entre chaos et consolidation démocratique.
En République Démocratique du Congo, l’histoire politique a souvent cette particularité de donner l’impression de tourner en rond. Les mêmes débats reviennent, les mêmes tensions ressurgissent et les mêmes interrogations refont surface autour de la question du pouvoir présidentiel.
À mesure que l’échéance électorale de 2028 se rapproche, un climat de suspicion et d’incertitude commence déjà à s’installer dans le pays. En cause : les signaux de plus en plus visibles laissant penser que le Président Félix Tshisekedi pourrait être tenté de briguer un troisième mandat, pourtant interdit par la Constitution du 18 février 2006.
Une hypothèse qui rappelle inévitablement les années de fortes turbulences ayant marqué la fin du régime de Joseph Kabila.
Joseph Kabila toujours dans les mémoires
À l’approche de la fin de son deuxième et dernier mandat constitutionnel en 2016, Joseph Kabila avait engagé une longue bataille politique pour tenter de conserver le pouvoir.
Le régime de l’époque avait alors multiplié les stratégies politiques, juridiques et institutionnelles afin de repousser l’alternance. Des discussions politiques avaient été organisées sous plusieurs formats, notamment le dialogue politique de la Cité de l’Union africaine conduit par le médiateur togolais Edem Kodjo. Par la suite, les négociations du Centre interdiocésain menées sous l’égide de la CENCO avaient abouti à l’Accord de la Saint-Sylvestre censé baliser une transition politique et garantir l’organisation des élections.
Malgré ces multiples initiatives, Joseph Kabila n’était jamais parvenu à modifier formellement la Constitution pour s’offrir un troisième mandat. La pression populaire, les mobilisations de l’opposition, les prises de position de l’Église catholique ainsi que les pressions internationales avaient fini par contraindre son camp à organiser les élections de 2018.
Cette période reste encore aujourd’hui l’une des plus tendues de l’histoire politique récente de la RDC.
Manifestations réprimées, arrestations d’opposants, violences urbaines, crispations diplomatiques et paralysie institutionnelle avaient plongé le pays dans une crise profonde.
Les déclarations qui changent la donne
Alors que beaucoup pensaient ce débat définitivement clos avec l’alternance de 2019, les déclarations de Félix Tshisekedi du 6 mai 2026 sont venues rebattre les cartes.
Face à la presse, le Président de la République n’a pas écarté l’idée d’un troisième mandat. Bien au contraire.
Interrogé sur cette question, longtemps considérée comme un « fruit interdit», selon l’expression du journaliste de RFI Pascal Mulegwa, Félix Tshisekedi a répondu de manière directe : « Si le peuple me le demande, je l’accepterai ». Une phrase courte, mais politiquement lourde de conséquences.
Pour de nombreux observateurs, cette déclaration marque une rupture claire dans la communication présidentielle. Jusqu’ici, le pouvoir évitait généralement d’aborder frontalement cette question sensible. Désormais, le débat semble ouvert.
Dans les milieux politiques de Kinshasa, certains y voient déjà le début d’une stratégie progressive destinée à banaliser dans l’opinion publique l’idée d’un maintien prolongé du président au pouvoir.
Une Constitution de nouveau sous pression
Au cœur des inquiétudes se trouve évidemment la Constitution congolaise de 2006. Son article 220 limite explicitement le mandat présidentiel à cinq ans renouvelable une seule fois. Pour de nombreux juristes, cette disposition constitue un verrou fondamental destiné à empêcher toute présidence à vie.
Mais en Afrique, plusieurs précédents ont montré que les Constitutions peuvent être modifiées lorsque les rapports de force politiques le permettent. C’est précisément ce qui nourrit aujourd’hui les craintes d’une partie de l’opposition et de la société civile congolaise.
Depuis plusieurs mois déjà, certaines voix proches du pouvoir évoquent de manière de plus en plus insistante la nécessité de « réformes institutionnelles », voire d’une «adaptation » de la Constitution aux nouvelles réalités du pays.
Pour les détracteurs du régime, ces discours constituent des signes avant-coureurs d’une tentative de révision constitutionnelle. D’autant plus que la majorité présidentielle dispose aujourd’hui d’une influence considérable sur les principales institutions du pays, notamment le Parlement.
Soutien populaire et risque de confrontation
Du côté du camp présidentiel, les proches de Félix Tshisekedi rejettent toutefois les accusations de dérive autoritaire. Ils soutiennent que le Président de la République reste populaire dans plusieurs régions du pays et qu’il serait normal qu’une partie de la population souhaite voir son action se poursuivre au-delà de 2028.
Certains cadres de l’Union sacrée défendent même l’idée selon laquelle le débat sur un éventuel troisième mandat ne devrait pas être considéré comme un tabou démocratique. Mais cette lecture est loin de faire l’unanimité.
Pour l’opposition, les propos du Chef de l’État constituent déjà une menace sérieuse pour la stabilité du pays. Plusieurs acteurs politiques redoutent que la RDC entre progressivement dans une logique de confrontation politique similaire à celle vécue sous Joseph Kabila.
Dans un contexte déjà fragilisé par l’insécurité persistante dans l’Est du pays, les tensions sociales, la crise économique et les rivalités politiques internes, une bataille autour de la Constitution pourrait avoir des conséquences particulièrement explosives.
Le chaos ou la consolidation démocratique ?
À deux ans de la présidentielle, une certitude s’impose : l’échéance de 2028 sera décisive pour l’avenir institutionnel de la République Démocratique du Congo.
Le pays se trouve désormais à la croisée des chemins. D’un côté, la RDC pourrait réussir à consolider progressivement sa jeune démocratie en respectant l’alternance constitutionnelle et en démontrant que les institutions sont plus fortes que les ambitions individuelles. De l’autre, elle pourrait replonger dans une nouvelle crise politique majeure si la question du troisième mandat venait à polariser davantage le débat national.
L’enjeu dépasse désormais la seule personne de Félix Tshisekedi. Il touche à la crédibilité même des institutions congolaises et à la capacité du pays à organiser des transitions pacifiques du pouvoir.
Félix Tshisekedi face au test de l’histoire
Ironie de l’histoire, Félix Tshisekedi avait lui-même incarné, aux yeux d’une partie des Congolais, l’espoir d’une rupture avec les pratiques politiques du passé.
Arrivé au pouvoir en janvier 2019 après des élections controversées mais historiques, il symbolisait alors la première passation pacifique du pouvoir entre deux présidents dans l’histoire de la RDC indépendante. Sept ans plus tard, il se retrouve à son tour confronté à la même tentation qui avait fragilisé son prédécesseur.
La grande question demeure désormais entière : suivra-t-il le chemin emprunté autrefois par Joseph Kabila ou choisira-t-il de respecter strictement les limites constitutionnelles ?
À Kinshasa comme dans plusieurs capitales étrangères, beaucoup considèrent déjà que la réponse à cette question déterminera l’avenir politique de la RDC pour les prochaines décennies.
Econews

