Alors que Londres multiplie les gestes de réengagement envers l’Union européenne, Nathalie Loiseau salue un accord de bon sens, sans reniement du Brexit mais avec la volonté de restaurer un lien politique et stratégique fort. Entretien.
Le 20 mai 2025, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont signé un nouveau partenariat stratégique couvrant la défense, la sécurité, le commerce et la pêche. Un accord qui marque un tournant après cinq années de relations post-Brexit tendues. Nathalie Loiseau, euro députée Renew et ancienne ministre chargée des Affaires européennes, revient sur les implications de ce rapprochement.
Paris Match : La signature du nouveau partenariat stratégique entre l’Union européenne et le Royaume-Uni préfigure-t-elle un retour progressif de Londres dans l’orbite européenne ?
Nathalie Loiseau : La signature de cet accord est une bonne nouvelle. Parce que les temps que nous vivons ne sont pas propices à la division. Le Royaume-Uni s’est retrouvé isolé avec une guerre d’agression russe en Ukraine et avec un allié américain qui est devenu moins prévisible et moins fiable. L’Union européenne, elle, n’a pas adopté une attitude punitive qui aurait consisté à dire : «Vous avez choisi le Brexit, soyez punis ». Chacun y trouve son intérêt. Mais ce rapprochement ne signifie pas un retour dans l’Union. Ce n’est pas ce que Keir Starmer a annoncé, ce n’est pas là-dessus qu’il a été élu. Après une décision aussi lourde et grave que quitter l’Union, il faudra sans doute une génération pour que les Britanniques reconsidèrent leur choix.
La bonne entente entre Emmanuel Macron et Keir Starmer, notamment sur l’Ukraine, peut-elle favoriser un retour du Royaume-Uni dans l’UE ?
C’est aux Britanniques d’en décider mais l’Union européenne n’a jamais fermé la porte. Mais il est vrai qu’il y a un alignement de dirigeants européens aujourd’hui — Starmer, Macron, Scholz, Tusk — qui sont à la pointe de cette coalition des volontaires et qui sont des dirigeants qui partagent un certain nombre de convictions communes et qui sont capables de travailler en bonne entente ensemble, c’est une bonne chose.
Cet accord ne risque-t-il pas de créer une forme d’Europe à deux vitesses, avec des partenaires non-membres bénéficiant d’avantages sans les devoirs ?
C’est ce que nous avons précisément évité, depuis l’accord du Brexit, puis ensuite avec l’accord de partenariat que nous avions négocié, signé et ratifié. C’est précisément une position mi-chèvre mi-chou où le Royaume-Uni aurait les avantages de l’Union européenne sans en respecter les obligations. Le nouvel accord reste totalement dans cette philosophie-là. Il est mutuellement avantageux et il n’apporte rien au Royaume-Uni qui serait en réalité une participation en club sans en respecter les règles. Il ne revient ni dans le marché unique ni dans l’union douanière.
En revanche, sur la défense, une coopération étroite est désormais possible, comme cela avait été proposé au moment du Brexit, ce que Boris Johnson avait écarté. On rattrape ce choix funeste aujourd’hui. Pour autant que le Royaume-Uni n’est pas décisionnaire de nos choix souverains.
Londres a toujours été plus proche des États-Unis que de l’Europe en matière de défense. Peut-on vraiment compter sur Downing Street pour jouer collectif ?
Avoir une alliance avec les États-Unis aujourd’hui, c’est faire face à une incertitude permanente. Donald Trump n’a pas d’alliés, il est transactionnel et passe des deals à court terme. Les Britanniques en sont conscients. Ce nouvel accord prévoit une concertation plus étroite. Par exemple, sur les sanctions contre la Russie, nous agissions jusqu’à présent séparément, ce qui pouvait créer des incohérences qui profitaient aux Russes.
Le Royaume-Uni pourra aussi, s’il le souhaite, et que les Européens sont d’accord, participer à des opérations de l’Union européennes, comme en Bosnie ou dans l’océan Indien. Avoir une concertation plus étroite, c’est plus efficace. Mais ce retour ne touche en rien l’autonomie de décision des Européens.
L’accord prolonge jusqu’en 2038 l’accès réciproque aux zones de pêche. Peut-on vraiment parler de stabilité alors que les tensions maritimes ont été récurrentes depuis le Brexit ?
C’est une avancée importante qui donne de la visibilité aux pêcheurs. L’accord négocié lors du Brexit prévoyait à partir de 2026, des négociations annuelles sur les quotas et les droits de pêches. Là, ils ont de la visibilité sur douze ans, ce qui facilite les investissements et apporte une plus grande sérénité.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de différends — on a connu des tensions autour de Jersey ou autour de la pêche à l’anguille. Mais il existe des moyens légaux, comme l’a montré la condamnation du Royaume-Uni par le tribunal arbitral de La Haye le 2 mai. Je dirais que de ce point de vue là, la France a vraiment très bien réussi à faire entendre son point de vue, ce qui n’était pas donné d’avance parce que parmi les 27, tous les pays n’ont pas des activités de pêche dans les eaux partagées avec les Britanniques. C’est un très grand succès de négociation et ça ne lèse en rien les Britanniques, dont les produits de la mer sont largement transformés et consommés dans l’Union.
L’accord ouvre-t-il la voie à un retour du Royaume-Uni dans Erasmus ?
Je l’espère vraiment. Les universités britanniques sont frustrées d’avoir quitté le programme. Beaucoup d’étudiants européens veulent aller au Royaume-Uni, et les Britanniques ont intérêt à les accueillir. Le retour dans Erasmus impliquerait une contribution financière, comme le font d’autres pays non-membres de l’UE. La Corée du Sud ou la Turquie en font partie. Il n’y a aucune raison de faire payer aux jeunes une décision qu’ils n’ont pas prise. En 2016, beaucoup se sont abstenus en pensant que le Brexit ne passerait pas et qu’ils se sont fait voler leur avenir par les plus âgés.
Avec Paris Match

