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«Dialogue inclusif » : jusqu’où ira Tshisekedi ?

Volonté d’apaisement ou simple manœuvre politique ? L’annonce d’un « dialogue national inclusif » par le Président Félix Tshisekedi suscite autant d’espoirs que de scepticisme. Alors que le pays traverse une crise sécuritaire majeure à l’Est, de lourdes zones d’ombre planent sur la concrétisation de cette initiative historique. Entre l’exigence d’une ouverture totale réclamée par l’histoire des transitions congolaises et la ligne restrictive imposée par le gouvernement — qui entend exclure les acteurs jugés complices de l’agression rwandaise —, jusqu’où le chef de l’État est-il prêt à aller ? Du choix crucial du lieu des discussions aux critères de légitimité des participants, l’issue finale de ce processus reste suspendue à un arbitrage politique décisif : Kinshasa optera-t-il pour une véritable réconciliation nationale ou pour une consultation sur mesure ?

L’annonce a surpris autant qu’elle a suscité des interrogations. Le 17 juillet dernier, le cardinal Fridolin Ambongo, au nom des confessions religieuses, puis le gouvernement congolais, ont confirmé la perspective d’un « dialogue national inclusif » voulu par le président Félix Tshisekedi. Une initiative qui intervient dans un contexte particulier, marqué par la guerre dans l’Est du pays, les tensions politiques internes et les appels de plus en plus insistants à une décrispation du climat national.

Mais derrière l’annonce, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Qui participera à ce dialogue ? Où se tiendra-t-il ? Quels acteurs seront considérés comme légitimes pour prendre part aux discussions ? Et jusqu’où le chef de l’État est-il prêt à aller pour donner un véritable contenu au mot « inclusif » ?

Ces questions pourraient déterminer le succès ou l’échec de ce qui s’annonce déjà comme l’une des initiatives politiques les plus importantes du second mandat de Félix Tshisekedi.

L’inclusivité, un mot aux lourdes conséquences

C’est probablement le principal défi auquel sera confronté le futur dialogue national annoncé par les confessions religieuses et le chef de l’État. Car derrière le terme « inclusif » se cache une réalité politique particulièrement complexe et, surtout, des interprétations parfois divergentes.

Dans l’histoire récente de la République démocratique du Congo, les grands dialogues qui ont permis de débloquer des crises majeures ont généralement reposé sur un principe fondamental : la représentation de toutes les parties concernées par le conflit ou la crise politique. Du Dialogue intercongolais de Sun City aux concertations nationales, la logique a toujours été celle de réunir autour d’une même table les différents protagonistes afin de rechercher un compromis politique.

Si cette approche est appliquée à la lettre, le futur dialogue ne pourra se limiter à la majorité présidentielle et à une partie de l’opposition institutionnelle. Il devrait logiquement intégrer l’ensemble des sensibilités politiques, sociales et communautaires du pays.

Cela inclurait les partis de l’opposition, les organisations de la société civile, les confessions religieuses, les mouvements citoyens, les représentants des communautés affectées par la guerre, mais également des acteurs aujourd’hui considérés comme infréquentables par certains segments de l’opinion.

Cependant, les récentes déclarations du ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya, introduisent une nuance importante qui pourrait redéfinir les contours mêmes de cette inclusivité.

Selon le porte-parole du gouvernement, le dialogue doit réunir les Congolais qui reconnaissent clairement l’agression dont la RDC est victime dans l’Est du pays. Pour lui, l’inclusivité ne signifie pas nécessairement l’ouverture à tous les acteurs sans distinction. Elle s’appliquerait avant tout aux Congolais qui partagent un objectif commun : la défense de la souveraineté nationale face à l’agression extérieure.

Cette lecture du concept apparaît plus restrictive que celle traditionnellement associée aux dialogues politiques congolais. En filigrane, le gouvernement semble établir une distinction entre les acteurs considérés comme partie prenante de la nation et ceux qu’il accuse d’être complices de l’agression ou de travailler contre les intérêts du pays.

Les propos du ministre font notamment référence à des personnalités déjà poursuivies par la justice congolaise ou sanctionnées par des instances internationales. Sans les citer nommément, cette position semble exclure de facto certains acteurs accusés de collaboration avec l’AFC/M23 ou avec le Rwanda.

C’est précisément à ce niveau que se dessine l’une des principales interrogations autour du futur dialogue. Peut-on parler d’un dialogue véritablement inclusif si certains protagonistes majeurs de la crise en sont exclus dès le départ ?

La question de la participation de l’ancien-Président Joseph Kabila, désormais en rupture ouverte avec le régime, pourrait rapidement s’imposer dans le débat. Celle des opposants vivant en exil également.

Mais l’équation la plus sensible concerne sans doute les groupes armés impliqués dans le conflit de l’Est, notamment l’AFC/M23. Un dialogue peut-il prétendre contribuer à la résolution d’une crise sans la présence de ceux qui en sont des acteurs directs ? À l’inverse, leur participation ne risquerait-elle pas d’être interprétée comme une forme de reconnaissance politique ou de légitimation de leur action ?

Le même débat pourrait concerner certaines personnalités condamnées par la justice congolaise ou faisant l’objet de poursuites judiciaires.

Les propos de Patrick Muyaya laissent ainsi apparaître deux conceptions possibles du dialogue. La première, portée historiquement par les processus de paix, privilégie une inclusivité maximale, quitte à réunir autour de la même table des acteurs opposés ou accusés de s’être affrontés. La seconde, défendue par le gouvernement, conditionne la participation à l’adhésion préalable à certains principes, notamment la condamnation sans ambiguïté de l’agression rwandaise.

Cette différence d’approche est loin d’être anodine. Elle pourrait déterminer la composition de la future table des discussions et, par conséquent, la portée politique des conclusions qui en découleront.

Au final, plus le dialogue voudra être fidèle à son caractère inclusif au sens traditionnel du terme, plus il devra intégrer des acteurs controversés. Mais plus le gouvernement cherchera à encadrer cette inclusivité autour d’un socle de valeurs et de positions communes, plus il réduira potentiellement le nombre d’acteurs invités.

C’est là tout le paradoxe du dialogue annoncé : entre inclusivité totale et inclusivité conditionnelle, le pouvoir devra choisir jusqu’où il est prêt à aller pour donner un contenu concret à l’initiative annoncée.

La question du lieu, premier test de crédibilité

Avant même la composition des participants, une autre question apparaît déterminante : où se tiendra ce dialogue ?

Le choix du lieu n’est pas un détail logistique. Il constitue un signal politique majeur.

Pour qu’un dialogue soit véritablement inclusif, toutes les parties doivent se sentir en sécurité et bénéficier des mêmes garanties. Or, dans le contexte actuel, cette exigence pose un défi considérable.

Plusieurs personnalités de l’opposition vivent hors du pays. D’autres affirment craindre des poursuites judiciaires en cas de retour. Quant aux responsables des mouvements armés actifs dans l’Est, leur présence à Kinshasa paraît difficilement envisageable sans garanties exceptionnelles.

Le lieu du dialogue pourrait donc devenir le premier indicateur du niveau réel d’ouverture que le pouvoir est prêt à accepter.

L’option d’un dialogue organisé dans la capitale présente certains avantages évidents. Elle permettrait aux institutions congolaises de conserver la maîtrise de l’organisation et symboliserait la capacité du pays à résoudre ses problèmes sur son propre territoire.

Cependant, cette option comporte aussi de nombreuses limites.

Pour plusieurs acteurs de l’opposition radicale, des exilés politiques ou des responsables de groupes armés, Kinshasa ne constitue pas un terrain neutre. Leur participation pourrait être conditionnée à des garanties politiques et sécuritaires importantes.

Un dialogue organisé exclusivement à Kinshasa risquerait ainsi d’exclure une partie des protagonistes du conflit ou de la crise politique. Il pourrait alors être qualifié d’inclusif dans son intitulé, mais limité dans sa composition.

Cette situation ouvrirait la voie à des contestations sur la représentativité des conclusions qui en découleraient.

C’est précisément pour contourner ces obstacles que l’hypothèse d’un dialogue organisé à l’étranger gagne du terrain.

Une localisation hors des frontières congolaises offrirait davantage de garanties aux différentes parties et faciliterait la participation des acteurs vivant en exil ou impliqués dans les processus de paix régionaux.

Parmi les destinations envisageables, un pays semble aujourd’hui se détacher naturellement : l’Angola.

Pourquoi Luanda apparaît comme l’option la plus crédible

Depuis plusieurs années, Luanda joue un rôle central dans les efforts diplomatiques visant à résoudre la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC.

L’Angola a accueilli plusieurs rencontres entre Kinshasa et Kigali et s’est imposé comme un acteur majeur de la médiation régionale. Les autorités angolaises entretiennent par ailleurs des relations relativement équilibrées avec les différents protagonistes impliqués dans la recherche d’une solution au conflit.

Choisir Luanda présenterait plusieurs avantages. Le cadre serait considéré comme plus neutre que Kinshasa par certaines parties. La sécurité des participants pourrait être assurée dans un environnement contrôlé. Enfin, ce choix s’inscrirait dans la continuité des efforts diplomatiques déjà engagés dans le cadre des processus de paix régionaux.

Si cette option venait à être retenue, elle constituerait un signal fort démontrant la volonté des organisateurs de privilégier l’inclusivité sur les considérations politiques internes.

Au final, la véritable question n’est peut-être pas celle du lieu ou même celle des participants. Elle est politique.

Le président Félix Tshisekedi est-il prêt à ouvrir la porte à tous les acteurs de la crise congolaise, y compris ceux qu’une partie de son camp considère comme des adversaires irréconciliables ?

La réponse à cette question déterminera la portée réelle du futur dialogue national inclusif.

Car un dialogue limité à des acteurs déjà acquis à la même vision politique risquerait d’être perçu comme une simple consultation. À l’inverse, un dialogue réunissant l’ensemble des protagonistes de la crise congolaise pourrait marquer un tournant historique.

Entre impératifs sécuritaires, calculs politiques et exigences de paix, le pouvoir congolais se trouve désormais face à un choix déterminant : faire du dialogue un véritable cadre de réconciliation nationale ou une initiative dont l’inclusivité resterait à démontrer.

Econews

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