Entre le couteau sous la gorge de l’opposition et le refus catégorique des rebelles armés, le projet de « dialogue national inclusif » de Félix Tshisekedi ressemble plus que jamais à un périlleux numéro d’équilibriste. En décidant de suspendre sa marche du 22 juillet tout en fixant un ultimatum couperet au 15 août au Chef de l’État, la plateforme C64 accentue la pression politique mais étale au grand jour ses propres divisions internes. Une impasse politique d’autant plus complexe que, depuis Goma, la rébellion de l’AFC/M23 de Corneille Nangaa claque la porte à toute négociation avec Kinshasa, pendant que la majorité présidentielle raille une opposition en pleine débandade. Récit d’une course contre la montre politique où chaque camp joue son va-tout.
La course contre la montre est officiellement lancée entre le Palais de la Nation et la coalition de l’opposition, C64. Alors que le Président Félix Tshisekedi s’apprête à convocation un «dialogue national inclusif» pour tenter de sortir le pays de l’ornière sécuritaire et politique, la plateforme C64 (regroupant la majorité des forces vives de l’opposition) a opéré lundi un revirement stratégique majeur.
Si la marche de rue prévue ce 22 juillet a été annulée, la pression sur le Chef de l’État, elle, est loin de retomber. Elle se mue désormais en un ultimatum implacable : la convocation du dialogue doit impérativement intervenir avant le 15 août 2026.
Un report stratégique qui divise, un calendrier qui s’accélère
L’annonce du report de la manifestation du 22 juillet, initialement présentée comme un baromètre de la contestation populaire contre les réformes constitutionnelles, a provoqué une onde de choc dans le paysage politique congolais. Si la décision a été justifiée par un souci d’apaisement et de «poursuite du combat par d’autres moyens», elle masque en réalité une fracture profonde au sein de la coalition de l’opposition.
Cette inflexion a aussitôt été exploitée par la majorité présidentielle. Steve Mbikayi, cadre influent de l’Union sacrée de la nation, n’a pas manqué de railler ce qu’il qualifie de «débandade totale». Sur les réseaux sociaux, il a ironisé sur le revirement de l’opposition, évoquant une expression populaire kinoise pour décrire un recul embarrassant : « koseka ya mutu akueyi na vélo » (le rire de celui qui est tombé du vélo). Pour lui, la menace de reprogrammer la marche si le dialogue n’est pas convoqué avant le 15 août est une preuve de désarroi. « Le boulevard reste ouvert pour les réformes constitutionnelles au goût de la majorité », a-t-il tranché, estimant que les Kinois eux-mêmes se sont « regimbés » contre la contestation.
Malgré les critiques, la C64 campe sur ses positions. L’objectif est désormais clair : obtenir du Chef de l’État la convocation d’un « dialogue national inclusif » d’ici la mi-août. Ce report n’est donc pas une capitulation, mais un répit stratégique offert au pouvoir pour répondre aux exigences de l’opposition.
Mais cet ultimatum met en lumière un équilibre précaire. Au sein même de la C64, la décision de reporter la marche est loin de faire l’unanimité. Mike Mukebayi, ancien député provincial de Kinshasa et cadre du parti Ensemble pour la République, a vivement critiqué la direction de sa propre coalition. « Je ne suis d’accord ni avec Katumbi ni avec les autres. Quand on dispose d’un capital politique, il faut le préserver. […] Ce qui s’est passé aujourd’hui n’est pas un report, mais une annulation. C’est une démobilisation », a-t-il dénoncé, mettant en exergue les tensions internes qui menacent l’unité de la contestation.
Pendant que le FCC de Joseph Kabila entretient le chaud et le froid dans le projet de dialogue national lancé par le Chef de l’Etat, Patrick Nkanga, qui se réclame toujours proche de Kabila, se montre plutôt modéré : « Nous devons trouver une solution ! Le statu quo ne profite ni à notre population ni à notre nation. Au contraire, il prolonge les souffrances de nos compatriotes, fragilise davantage notre cohésion nationale et compromet les perspectives de paix, de stabilité et de développement. Face à une crise d’une telle ampleur, une solution politique, fondée sur le dialogue, apparaît comme la voie la plus responsable pour préserver l’intérêt supérieur de la Nation ainsi que les vies humaines ».
L’impasse de Goma : Nangaa rejette catégoriquement l’offre
Si les désaccords agitent Kinshasa, le principal obstacle à ce dialogue tant souhaité se trouve à plus de 1.500 kilomètres de là, dans l’Est du pays. Depuis Goma, occupée par la rébellion, Corneille Nangaa, coordonnateur de l’AFC/M23, a balayé d’un revers de main toute perspective de négociation avec le régime de Kinshasa.
Dans une vidéo diffusée par ses services, le leader rebelle a dressé un réquisitoire cinglant contre le pouvoir central, qu’il qualifie de « menteur qui ne respecte jamais ses engagements ». Pour Nangaa, la solution ne saurait passer par « des compromis hypocrites » autour d’une table, mais par une «refondation totale de l’État ».
Il pose ainsi quatre préalables non-négociables avant d’envisager un dialogue de confiance avec Kinshasa : la construction d’une armée dissuasive; la mise en place d’une police protectrice; l’instauration d’une justice indépendante ; l’établissement d’une administration fonctionnelle.
Ces exigences, qui touchent aux piliers fondamentaux de la souveraineté nationale, semblent inconciliables avec les prérogatives du Chef de l’État, rendant hypothétique la participation du M23 au dialogue inclusif.
Le spectre d’une confrontation institutionnelle
Pendant que l’opposition et la rébellion verrouillent leurs positions, la société civile s’inquiète des dérives institutionnelles. Jean-Claude Katende, président de l’ASADHO, a vigoureusement dénoncé l’initiative de l’Union sacrée de la nation (USN) de prévoir une contre-manifestation le même jour que la marche reportée. Il estime que l’USN, en se substituant aux forces de sécurité pour « protéger » le Président, commet un « acte subversif et illégal ». Selon lui, « S’emparer d’une attribution reconnue aux forces de sécurité est une violation de la constitution », un avertissement qui ajoute une couche supplémentaire de tension à un contexte déjà brûlant.
Finalement, l’on apprend que la direction politique de l’USN a décidé d’annuler la marche, initialement convoquée unilatéralement par son Secrétaire général André Mbata.
Le Président Félix Tshisekedi se trouve donc pris dans un étau aux multiples branches. D’un côté, une opposition citadine qui réclame un cadre de dialogue sous peine de descente dans la rue avant la fin de l’été. De l’autre, une rébellion solidement implantée à l’Est qui refuse catégoriquement l’idée même d’une négociation «classique» et exige une refonte de l’architecture de l’État. Enfin, une majorité parlementaire qui semble déterminée à poursuivre ses réformes sans concession.
La date du 15 août 2026 s’impose désormais comme le thermomètre de la crise. Soit le Chef de l’État parviendra à convaincre l’opposition de venir à la table des négociations, soit l’absence de dialogue ouvrira la voie à de nouvelles et probablement plus violentes, confrontations. Dans ce dilemme, le temps, lui, ne joue plus en faveur de la paix des braves.
Hugo Tamusa


