
En épargnant l’Algérie, pourtant directement impliquée dans le conflit, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara risque de reproduire les échecs de ses prédécesseurs. Face à un Alger qui conteste ouvertement le plan d’autonomie marocain tout en revendiquant sa place à la table des négociations, le silence du médiateur sur les responsabilités algériennes interroge et fragilise sa crédibilité. Staffan de Mistura doit sortir de cette diplomatie à géométrie variable : on ne peut prétendre dénouer un conflit vieux d’un demi-siècle en exigeant des concessions de Rabat et du Polisario, tout en laissant son principal soutien à l’abri de toute pression. S’il veut éviter que sa mission ne rejoigne le cimetière des médiations sahariennes, l’heure est venue de confronter Alger à ses contradictions et de lui demander des engagements clairs.
En ménageant l’Algérie, Staffan de Mistura creuse la tombe de sa propre mission et répète les échecs de ses prédécesseurs.
Par une indulgence voisine de l’aveuglement, Staffan de Mistura a réservé jeudi 8 octobre, devant le Conseil de sécurité, ses griefs au seul Polisario et laissé dans l’ombre l’Algérie, puissance tutélaire du mouvement, adversaire déclarée de l’autonomie et partie au conflit selon le dernier rapport du secrétaire général des Nations unies. L’émissaire expose ainsi sa médiation au naufrage de celles de ses prédécesseurs alors qu’Alger, fidèle à son vieux rêve d’une fenêtre sur l’Atlantique, verrouille la seule issue tracée par la résolution 2797.
En 2008, l’ancien secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon (2007-2016), l’un des pires titulaires de la fonction, dénonçait sur le dossier du Sahara le «danger» d’un «réalisme» qui épargnerait le Maroc. En 2026, c’est le «danger» d’un «réalisme» exigé du seul Maroc qu’il conviendrait de dénoncer très fermement. Le 8 octobre, Staffan de Mistura a pris la parole devant le Conseil de sécurité, réuni à huis clos. L’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara y a reconnu l’impasse des négociations, désigné deux obstacles, la poursuite des tirs en violation du cessez-le-feu de 1991 et le manque de confiance entre les parties, et reproché au Polisario son refus d’examiner sérieusement l’autonomie marocaine, sans un mot pour l’Algérie dans les passages connus de son exposé.
Comment ne pas inviter un des principaux hôtes à la table ? Ouvrons les registres : le ministre des affaires étrangères, Ahmed Attaf, qualifiait la reconnaissance française de la souveraineté marocaine de «donation de celui qui ne possède pas à celui qui ne mérite pas» (juillet 2024), et le représentant permanent de l’Algérie auprès de l’ONU, Amar Bendjama, présentait le Sahara comme «l’ultime colonie en Afrique» (2024). Le président Abdelmadjid Tebboune réduisait le plan d’autonomie à une idée française et à un choix entre «le mauvais et le pire» (décembre 2024), M. Attaf le rangeait le lendemain parmi les illusions contraires à la décolonisation (décembre 2024), et le chef de l’État assurait avoir mis en garde le président français, Emmanuel Macron, contre toute reconnaissance de la souveraineté marocaine (février 2025).
On continue : M. Tebboune jurait que les Algériens ne seraient pas «plus sahraouis que les Sahraouis eux-mêmes» (octobre 2025), et M. Attaf, au lendemain de la résolution 2797, ravalait la proposition marocaine au rang de «quatre pages légères» (novembre 2025) et accusait ses promoteurs de vouloir «tuer définitivement l’idée d’un référendum d’autodétermination» (novembre 2025). Le ton s’est adouci devant Washington, et M. Tebboune concédait que la résolution onusienne (favorable au Maroc) «fait son chemin» (mai 2026), alors que M. Attaf réclamait dans la foulée des négociations directes entre le Maroc et le Polisario (mai 2026) et des pourparlers sans conditions préalables devant Staffan de Mistura (juin 2026). Le chef de la diplomatie algérienne répétait enfin que «le plan d’autonomie promu par le Maroc ne peut constituer une solution» (septembre 2026) et lançait à la tribune de l’Assemblée générale que «l’écoulement d’un demi-siècle ne saurait transformer une réalité imposée en vérité juridique» (septembre 2026).
Rendra-t-il le tablier ?
Le diplomate italo-suédois a remis aux quinze membres du Conseil des documents porteurs de ses recommandations et des conclusions de ses derniers échanges avec les parties. Il y réclame de fortes garanties internationales pour le futur statut, une participation du Polisario au gouvernement territorial et une protection durable de l’autonomie, et il a souligné la poursuite de sa coordination avec les États-Unis, porte-plume du Conseil sur le Sahara, mais les éléments rendus publics ne prêtent à Alger aucune obligation comparable. Pourquoi ?
Cette indulgence profite à l’État le plus engagé dans le blocage. L’Algérie abrite le Polisario sur son sol depuis 1975, le soutient militairement et diplomatiquement, rejette publiquement l’autonomie choisie par le Conseil comme base des pourparlers et poursuit au Sahara une ambition ancienne, une fenêtre sur l’Atlantique. Une entité sahraouie sous tutelle d’Alger offrirait à l’Algérie le débouché océanique refusé par la géographie, la voie la plus courte vers la mer pour le fer de Gara Djebilet, près de Tindouf, et un levier permanent contre le royaume.
Le dernier rapport du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, daté du 1ᵉʳ octobre, ruine pourtant la fiction d’une Algérie simple observatrice. Le document range Alger parmi les parties, salue la reprise d’un dialogue direct avec l’Algérie pour la première fois depuis près de sept ans et révèle que la délégation algérienne a demandé, comme les trois autres, la rédaction d’un accord-cadre.
Le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, a pourtant redit en septembre à M. de Mistura que «le plan d’autonomie promu par le Maroc ne peut constituer une solution», après avoir réduit en novembre 2025 la proposition marocaine à «quatre pages légères» à la télévision publique algérienne. Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, jugeait dès décembre 2024 que ce plan laissait aux Sahraouis le choix entre «le mauvais et le pire». «L’écoulement d’un demi-siècle ne saurait transformer une réalité imposée en vérité juridique», a encore lancé M. Attaf à la fin de septembre, à la tribune de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale.
Le double jeu d’Alger à la table des négociations
Depuis l’adoption de la résolution 2797, le 31 octobre 2025, M. Attaf a siégé aux trois sessions tenues à Washington les 18 et 19 janvier, à Madrid les 8 et 9 février et de nouveau à Washington les 23 et 24 février, aux côtés de ses homologues marocain et mauritanien et du responsable des relations extérieures du Polisario. Il y a reçu le projet marocain actualisé, une quarantaine de pages sur les institutions régionales, les compétences et les garanties d’application, et il rencontre régulièrement l’émissaire.
Le 15 juin, à Alger, le chef de la diplomatie algérienne réclamait devant M. de Mistura des négociations sans conditions préalables et des pourparlers directs entre le Maroc et le Polisario, et il défendait le rôle central de la mission onusienne au Sahara (Minurso), alors même que la résolution 2797 en imposait la revue stratégique. Le 8 octobre encore, M. Attaf reprenait cette ligne, et cette posture assure à l’Algérie l’influence d’un négociateur avec l’irresponsabilité d’un voisin.
- Tebboune promettait le 9 octobre 2025, au ministère de la défense nationale, un soutien indéfectible au mouvement en assurant que les Algériens ne seraient pas «plus sahraouis que les Sahraouis eux-mêmes», un refrain commode pour habiller une tutelle en déférence. Le président algérien a changé de ton le 2 mai 2026, après la visite à Alger du secrétaire d’État adjoint américain, Christopher Landau, en concédant que la résolution onusienne «fait son chemin», mais cette souplesse reste réservée à Washington et ne franchit jamais les portes des Nations unies.
Le Polisario, instrument d’une stratégie algérienne
Le Polisario installe depuis un demi-siècle en Algérie son siège, ses dirigeants et les camps de Tindouf, et il reçoit d’Alger une assistance militaire et diplomatique documentée, malgré les dénégations de M. Tebboune sur les livraisons d’armes en février 2025. Cette dépendance donne à l’État hôte des moyens de pression sans équivalent sur le mouvement et engage directement sa responsabilité dans le désarmement, la sécurité régionale et l’application d’un éventuel accord.
Le premier obstacle cité par M. de Mistura porte la marque de cette tutelle. Le 5 mai, le Polisario a revendiqué trois tirs de roquettes sur Es-smara, avec un civil blessé, et la France comme les États-Unis ont condamné l’attaque d’un mouvement adossé au territoire algérien, une attaque consignée par le secrétaire général dans son rapport. Le Comité des droits de l’homme des Nations unies s’inquiétait dès 2018 du transfert de pouvoirs, notamment judiciaires, au Polisario dans les camps de Tindouf, et rappelait à l’Algérie ses obligations sur «la liberté et la sécurité des personnes ainsi que l’accès à des recours effectifs». Alger reste ainsi comptable du sort des réfugiés, de leur libre circulation et de leur recensement, encouragé de longue date par le Conseil de sécurité.
La ligne du mouvement épouse fidèlement celle de son parrain, et l’ouverture esquissée en juin par son responsable des affaires étrangères, Mohamed Yeslem Beissat, favorable à une autonomie sous souveraineté marocaine sous réserve d’une consultation des Sahraouis, n’a pas survécu à l’été. Le 4 septembre, le secrétariat national, réuni sous la présidence du secrétaire général du Polisario, Brahim Ghali, exigeait la garantie du «droit inaliénable, non négociable et imprescriptible du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance». Le 5 octobre, trois jours avant l’exposé de M. de Mistura, le représentant du mouvement auprès de l’ONU, Sidi Mohamed Omar, confirmait le «rejet catégorique de toute discussion sur des demi-solutions», après avoir jugé à la mi-août que le processus «n’en est qu’à ses débuts», une formule fidèle à la stratégie algérienne du temps long.
Les querelles publiques de l’été entre figures historiques du mouvement, notamment l’ancien chef de sa diplomatie, Mohamed Salem Ould Salek, ont révélé les fractures d’une direction à bout de souffle. Les urnes ont démenti le 23 septembre sa prétention à représenter seule les Sahraouis, avec une participation aux législatives de 77 % dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra et de 61 % dans celle de Dakhla-Oued Eddahab, contre 38,02 % au niveau national.
Les trivialités d’un émissaire
Le diagnostic du 8 octobre relève de la trivialité pour un conflit vieux d’un demi-siècle, et M. de Mistura cultive cette manière depuis des mois. En avril, il saluait un «véritable élan», six mois avant de constater l’impasse, et en mai, après Smara, il proclamait que «c’est le moment du dialogue et des négociations, non celui d’une escalade militaire», une sentence valable pour toutes les guerres de la planète. En octobre 2024, il avait même ressorti l’idée d’une partition du territoire, abandonnée depuis le début des années 2000.
L’émissaire a pourtant su parler net. En octobre 2025, il pressait le gouvernement algérien d’user de son influence pour ramener le Polisario sur la voie politique, et le 23 avril 2026, devant le Conseil, il appelait le mouvement aux concessions nécessaires, mais ces accents ont disparu de son exposé du 8 octobre au profit d’exigences adressées au seul Maroc. La résolution 2797 a fait du projet marocain la base des pourparlers et vu dans une autonomie véritable sous souveraineté marocaine la solution la plus réalisable. M. Guterres appelle à son tour les parties à «explorer la possibilité d’une véritable autonomie» et rappelle la nécessité d’une consultation réelle des populations locales, une exigence satisfaite dès 2007 par le plan marocain, avec un référendum sur le statut négocié.
Le cimetière des médiations sahariennes
Les envoyés successifs ont tous buté sur le même écueil, l’absence de concours réel des acteurs capables d’empêcher un accord. L’ancien secrétaire d’État américain James Baker proposait en 2001 une autonomie sous souveraineté marocaine, rejetée par le Polisario et l’Algérie, et en 2003 un référendum ouvert à l’indépendance, écarté par Rabat, et il quittait sa mission en 2004. Le diplomate néerlandais Peter van Walsum jugeait l’indépendance irréaliste en 2008 et perdait son poste la même année après la rupture avec le Polisario, le diplomate américain Christopher Ross perdait la confiance de Rabat en 2012 et restait néanmoins en fonctions jusqu’en 2017, et l’ancien président allemand Horst Köhler réunissait les quatre interlocuteurs en décembre 2018 et quittait sa mission en mai 2019 pour raisons de santé.
- de Mistura dispose aujourd’hui d’un atout refusé à plusieurs de ses prédécesseurs, l’engagement direct des États-Unis, coprésidents des pourparlers avec l’ONU et soutiens déclarés de l’autonomie sous souveraineté marocaine. Washington visait un accord en mai, et le conseiller principal du président américain pour les affaires arabes et africaines, Massad Boulos, a rencontré M. Attaf le 25 septembre et reconnu le même jour l’absence de solution imminente. Ce poids américain donne pourtant au médiateur les moyens d’exiger d’Alger des engagements précis sur le soutien au Polisario, le désarmement, les réfugiés et la sécurité.
Les positions engagées d’Alger dessinent depuis cinq ans une stratégie constante de rupture et d’obstruction : le ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, annonçait la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc (août 2021), Alger fermait dans la foulée le gazoduc Maghreb-Europe (octobre 2021), et l’envoyé spécial algérien chargé du Sahara et du Maghreb, Amar Belani, notifiait au Conseil de sécurité le «rejet formel et irréversible de ce format dit de table ronde» (octobre 2021). L’Algérie refusait de soutenir la résolution 2602 (octobre 2021), et M. Lamamra écartait toute intervention arabe en affirmant que son pays «ne tolère aucune médiation» (mai 2022). Le président Abdelmadjid Tebboune estimait à son tour que «les choses ont dépassé le stade de la médiation» (décembre 2022), et il opposait une fin de non-recevoir aux offres saoudienne, jordanienne et mauritanienne (2022), avant de rejeter implicitement une nouvelle démarche du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman (octobre 2025). Le représentant permanent de l’Algérie auprès de l’ONU, Amar Bendjama, restait à l’écart du vote de la résolution 2756 (octobre 2024) et récidivait lors de l’adoption de la résolution 2797, pour marquer la «prise de distance avec un texte qui ne reflète pas fidèlement ou suffisamment la doctrine onusienne» (octobre 2025). Le ministre des affaires étrangères, Ahmed Attaf, avouait ensuite que l’Algérie aurait voté le texte à la seule condition d’en retirer la mention de la souveraineté marocaine (novembre 2025), et il continuait de réclamer des négociations directes entre le Maroc et le Polisario (mai 2026) et des pourparlers sans conditions préalables (juin 2026), pour mieux se soustraire au statut de partie au conflit.
- Guterres, sur le départ le 31 décembre, recommande de proroger la Minurso jusqu’au 31 octobre 2027, et le Conseil de sécurité doit trancher avant la fin du mois. L’émissaire doit désormais poser à Alger les questions évitées le 8 octobre : l’Algérie accepte-t-elle un règlement fondé sur l’autonomie sous souveraineté marocaine et quelles garanties offre-t-elle sur le comportement du Polisario, sur les tirs lancés depuis ses arrières et sur la libre circulation des réfugiés ? Tant que M. de Mistura laissera le bâton dans ses propres rayons, la roue ne tournera pas, et Alger pourra continuer de bloquer la route sans jamais apparaître sur la photo. Mais pas impunément.
Avec barlamane.com


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