
Résumé
La République Démocratique du Congo (RDC) est à la fois l’un des pays les mieux dotés de la planète et l’un de ceux où la population vit le plus mal. En 2025, le revenu réel par habitant y restait inférieur de 60 % à son niveau de 1974 ; plus de huit Congolais sur dix vivaient sous le seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour ; plus de 26 millions de personnes se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë au premier semestre 2026. Cet article part d’une intuition largement partagée à Kinshasa comme dans la diaspora : au cœur de cette impasse se trouve un déficit chronique d’unité, d’abord parmi ceux qui se présentent comme leaders politiques, ensuite, par contagion, dans le reste de la société. Il pose une question volontairement dérangeante : qui, concrètement, tire profit de cette désunion ?
L’argument est le suivant. La désunion congolaise n’est ni une fatalité culturelle ni une simple défaillance morale ; elle est, pour une partie des acteurs, un équilibre rationnel. Elle procure des rentes de position à des entrepreneurs politiques, des revenus fiscaux et miniers à des entrepreneurs de violence, des marges commerciales à des réseaux d’intermédiaires et, à des acteurs extérieurs, un accès à moindre coût aux ressources et une influence géopolitique. Ses coûts, eux, sont dispersés sur plus de 110 millions de personnes qui n’ont ni les moyens ni les mécanismes pour s’organiser. Sortir de cet équilibre suppose moins d’appeler à la concorde que de modifier les règles du jeu : des engagements crédibles, un partage transparent des rentes, le monopole effectif de la force, des biens publics qui fabriquent de la nation, et une posture commune face à l’extérieur. L’article examine ces conditions, leurs arbitrages et leurs incertitudes, puis tente d’estimer l’ordre de grandeur de ce que l’unité pourrait rapporter. Il conclut que l’enjeu en vaut la peine, à une condition : que l’unité recherchée soit celle des citoyens autour de règles communes, et non celle des élites autour d’un partage de butin.
Introduction : le paradoxe d’un géant divisé
Il existe une manière paresseuse de parler du Congo, qui consiste à énumérer ses richesses (le cobalt, le cuivre, le coltan, l’or, les forêts, les terres arables, le fleuve et son potentiel hydroélectrique) pour s’étonner ensuite de sa pauvreté. Cet étonnement est devenu un genre littéraire. Il a le défaut de suggérer que la pauvreté congolaise serait une énigme, alors qu’elle est, à bien des égards, le résultat prévisible d’un système d’incitations. Le « scandale géologique » dont parlaient les géologues coloniaux est aussi, et peut-être surtout, un scandale politique.
Cet article s’intéresse à une dimension de ce scandale que les Congolais eux-mêmes évoquent sans cesse, dans les débats télévisés, les homélies, les conversations de quartier et les réseaux sociaux : le manque d’unité. Le constat est familier. Les partis se comptent par centaines ; les coalitions se font et se défont au gré des nominations ; les opposants d’hier deviennent ministres et les ministres d’hier deviennent opposants, parfois rebelles ; les dialogues nationaux se succèdent sans que leurs résolutions survivent aux rapports de force qui les ont produits. Pendant ce temps, à l’Est, plus d’une centaine de groupes armés se disputent des collines, des mines et des routes, et des États voisins y défendent ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts vitaux. La division des élites se diffuse ensuite dans la société : par le discours identitaire, par la mobilisation communautaire en période électorale, par la méfiance envers « ceux d’en face ».
Il ne s’agit pas de prétendre que le manque d’unité explique tout. Les héritages de la colonisation et de la prédation léopoldienne, la faillite de l’État zaïrois, les guerres régionales, la volatilité des prix des matières premières, l’immensité du territoire et la faiblesse des infrastructures ont chacun leur part. Mais ces facteurs ne sont pas indépendants les uns des autres : la capacité d’un pays à absorber un choc, à négocier avec ses voisins, à réformer son administration ou à investir dans ses routes dépend largement de la capacité de ses dirigeants à agir ensemble. La désunion est donc moins une cause parmi d’autres qu’un multiplicateur : elle aggrave les effets de toutes les autres.
La question posée ici est délibérément économique dans sa formulation : cui bono ? À qui profite le crime ? Si une situation aussi coûteuse pour la majorité perdure depuis des décennies, c’est qu’elle rapporte quelque chose à quelqu’un. Identifier ces bénéficiaires n’est pas désigner des coupables ; c’est comprendre pourquoi les appels à l’unité, aussi sincères soient-ils, restent si souvent sans effet. On ne sort durablement d’un équilibre qu’en modifiant les gains de ceux qui y ont intérêt.
L’article procède en six temps. Il mesure d’abord, à partir de données publiques, ce que coûte l’instabilité (section 1). Il précise ensuite ce que l’on entend par « désunion », en distinguant la diversité, qui est une donnée, de la fragmentation, qui est une construction (section 2). Il propose une lecture de la situation comme un jeu à plusieurs acteurs dont l’issue stable est mauvaise pour tous collectivement, mais bonne pour certains individuellement (section 3). Il identifie ensuite les bénéficiaires de cet équilibre (section 4), puis les conditions auxquelles une unité utile pourrait émerger (section 5). Il se demande enfin si l’effort en vaut la peine, et pour quels bénéfices (section 6).
Un mot de méthode. Ce texte est un article : il assume un point de vue et une argumentation. Mais il s’efforce de distinguer ce que les données montrent de ce qu’elles suggèrent, et ce qu’elles suggèrent de ce que l’auteur en déduit. Les chiffres cités proviennent de sources publiques vérifiées, datées et référencées ; lorsqu’ils sont incertains, contestés ou construits à titre illustratif, cela est indiqué. Les corrélations ne sont pas présentées comme des causalités. Et lorsque des options sont discutées, elles le sont avec leurs arbitrages, non comme des prescriptions.
- Lediagnostic : ce que coûte l’instabilité
1.1 Un demi-siècle de régression
Le premier indicateur est le plus brutal. Selon les World Development Indicators de la Banque mondiale, le produit intérieur brut (PIB) par habitant de la RDC, exprimé en dollars constants de 2015, s’élevait à environ 1 300 dollars à l’indépendance et a atteint un sommet d’environ 1 415 dollars en 1974. Il s’est ensuite effondré pendant près de trois décennies, jusqu’à un point bas d’environ 322 dollars en 2001-2002. Depuis, la reprise est réelle mais lente : environ 568 dollars en 2025, soit 40 % du niveau de 1974 et 44 % de celui de 1960 (figure 1).

Note : Le revenu réel par habitant de la RDC en 2025 ne représente qu’environ 40 % de son niveau de 1974. Sur la même période, la moyenne de l’Afrique subsaharienne a progressé, et le Rwanda voisin a plus que triplé son revenu par habitant depuis le milieu des années 1990.
La comparaison est éclairante. En 1960, la RDC avait un revenu par habitant légèrement supérieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne et à celui de la Zambie, et près de quatre fois supérieur à celui du Rwanda. En 2025, la moyenne subsaharienne (environ 1 615 dollars) est près de trois fois supérieure à celle de la RDC ; la Zambie, autre économie cuprifère enclavée, en est à environ 1 356 dollars ; et le Rwanda, avec environ 1 116 dollars, a pratiquement doublé le niveau congolais. Entre 1990 et 2025, le revenu par habitant a reculé d’environ 32 % en RDC, alors qu’il progressait d’environ 26 % en moyenne dans la région.
Ces trajectoires divergentes ne prouvent rien à elles seules sur les causes. La Zambie a bénéficié d’une stabilité politique relative ; le Rwanda a suivi une stratégie de développement très centralisée ; la RDC a subi des chocs spécifiques. Mais la chronologie congolaise est frappante : les phases d’effondrement coïncident avec les phases de crise politique (zaïrianisation et faillite de l’État à partir de 1973-1974, pillages de 1991 et 1993 et transition bloquée, guerres de 1996-2003), et les phases de reprise avec les périodes de stabilisation relative (après la transition de 2003-2006 notamment). Cette coïncidence n’établit pas la causalité, mais elle est compatible avec l’idée que l’instabilité politique est un frein majeur à la croissance, idée que corrobore une abondante littérature comparative.
1.2 Une violence qui ne s’éteint jamais vraiment
Le deuxième indicateur concerne la violence armée. Les données du programme de données sur les conflits d’Uppsala (UCDP), relayées par la Banque mondiale, recensent les décès liés aux combats impliquant l’État. Elles dessinent un profil singulier : un pic pendant les guerres régionales de 1996-2002, une accalmie relative pendant la transition, puis une succession de rechutes (2008-2009, 2012-2013 avec la première insurrection du M23, 2017 avec la crise du Kasaï, 2022 et 2024 avec la seconde insurrection du M23). Aucune année depuis 2006 n’est revenue à zéro (figure 2).

Note : Décès liés aux combats impliquant l’État selon l’UCDP. Ces chiffres sous-estiment fortement la violence totale : ils excluent les affrontements entre groupes armés et la violence contre les civils, ainsi que la surmortalité indirecte.
Il faut lire ces chiffres avec prudence. Ils ne mesurent qu’une fraction de la violence : ni les affrontements entre groupes armés non étatiques, ni les massacres de civils, ni surtout la surmortalité indirecte (maladies, malnutrition, effondrement des services de santé) qui constitue l’essentiel du coût humain des guerres congolaises. Les enquêtes de mortalité conduites pour l’International Rescue Committee ont estimé cette surmortalité à plusieurs millions de décès entre 1998 et le milieu des années 2000 (Coghlan et al., 2006). Ces estimations ont été contestées sur le plan méthodologique, notamment quant au choix du taux de mortalité de référence (Human Security Report Project, 2011), et l’ordre de grandeur exact reste débattu. Mais aucune des parties à ce débat ne conteste qu’il s’agit d’une catastrophe humaine d’une ampleur exceptionnelle.
1.3 Une instabilité perçue comme structurelle
Le troisième indicateur est celui de la perception. Les Worldwide Governance Indicators (WGI) de la Banque mondiale agrègent des évaluations d’experts, d’entreprises et de ménages sur la «stabilité politique et l’absence de violence ». Sur une échelle allant d’environ −2,5 à +2,5, la RDC obtient un score de −2,06 en 2024, l’un des plus bas du monde, et n’a jamais dépassé −1,5 depuis le début de la série en 1996 (figure 3). Le contraste avec le Rwanda est instructif : parti d’un niveau comparable à la fin des années 1990, ce pays a rejoint la zone proche de zéro à partir du milieu des années 2010. La Zambie et la Tanzanie, quant à elles, n’ont jamais connu de tels niveaux d’instabilité perçue.

Note : Indicateur WGI « Stabilité politique et absence de violence ». La RDC reste durablement dans la zone de très forte instabilité perçue, ce qui pèse sur le coût du capital et l’horizon des investisseurs.
Les WGI sont des indicateurs de perception, avec des marges d’erreur substantielles, et ils ne disent rien des causes. Mais la perception a des effets réels : elle détermine la prime de risque exigée par les investisseurs, la durée des engagements qu’ils sont prêts à prendre et le type d’activités qu’ils privilégient. Une instabilité perçue comme permanente favorise les investissements extractifs à rendement rapide au détriment des investissements productifs de long terme (agro-industrie, manufacture, infrastructures), qui sont précisément ceux qui créent des emplois en nombre.
1.4 Le coût humain
Enfin, et surtout, il y a le coût humain (figure 4). Selon les estimations de la Banque mondiale publiées dans son Macro Poverty Outlook d’octobre 2025, environ 81 % de la population vivait sous le seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour (en parité de pouvoir d’achat de 2021) en 2025, soit de l’ordre de 90 millions de personnes. L’analyse du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) publiée en mai 2026 estimait à environ 26,5 millions le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë (phase 3 ou plus) pour la période de janvier à juin 2026, dont environ 3,6 millions en phase d’urgence, et plus de 9,9 millions dans les quatre provinces orientales du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri et du Tanganyika. Environ 4,2 millions d’enfants de moins de cinq ans avaient besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë. Quant aux personnes déplacées internes, les estimations de 2026 oscillent entre 5,8 et 6,1 millions selon les sources et les méthodes.

Note : Ordres de grandeur du coût humain. Les indicateurs proviennent de sources, de méthodes et de périodes différentes ; ils se chevauchent et ne doivent pas être additionnés.
La géographie de cette souffrance n’est pas aléatoire. La concentration de l’insécurité alimentaire dans les provinces orientales, là où la violence armée est la plus intense et la plus ancienne, est cohérente avec ce que montre la littérature sur les liens entre conflits et sécurité alimentaire : la violence détruit les récoltes et le bétail, empêche les semis, coupe les routes commerciales, chasse les agriculteurs de leurs terres et désorganise les marchés. Il faut toutefois noter que la pauvreté est aussi très élevée dans des provinces épargnées par la guerre, ce qui rappelle que le conflit armé n’est qu’un des canaux par lesquels la mauvaise gouvernance se traduit en privations.
Ces données posent le décor. Elles ne disent pas encore pourquoi la RDC n’arrive pas à sortir de ce piège. Pour cela, il faut examiner la nature même de la désunion.
- Dequoi la désunion est elle le nom ?
2.1 La diversité n’est pas un destin
Une première tentation consiste à expliquer la désunion congolaise par la diversité du pays : plus de deux cents groupes ethniques, quatre langues nationales en plus du français, des appartenances religieuses multiples, un territoire grand comme l’Europe occidentale. L’indice de fractionnement ethnique de la RDC, qui mesure la probabilité que deux individus tirés au hasard appartiennent à des groupes différents, est de l’ordre de 0,87 dans la base de données d’Alesina et al. (2003), l’un des plus élevés au monde.
La littérature économique a longtemps semblé confirmer cette intuition. Dans un article influent, Easterly et Levine (1997) montraient que le fractionnement ethnique expliquait statistiquement une part importante des mauvaises performances de croissance de l’Afrique, à travers de moins bonnes politiques publiques et une moindre fourniture de biens publics. Mais cette relation est corrélationnelle, et des travaux ultérieurs l’ont fortement nuancée. Fearon et Laitin (2003), étudiant les guerres civiles de la seconde moitié du XXe siècle, concluent qu’une fois le niveau de revenu pris en compte, la diversité ethnique ne prédit pas le déclenchement des conflits : ce sont la faiblesse de l’État, la pauvreté, le relief accidenté et la taille de la population qui comptent. Cederman, Gleditsch et Buhaug (2013) précisent que ce n’est pas la diversité en tant que telle qui accroît le risque de guerre, mais les inégalités politiques et économiques entre groupes, c’est-à-dire l’exclusion de certains groupes du pouvoir et des ressources.
L’étude la plus parlante pour notre propos est celle d’Edward Miguel (2004). Comparant deux districts voisins de part et d’autre de la frontière entre le Kenya et la Tanzanie, de composition ethnique comparable, il montre que dans le district kenyan, les communautés ethniquement diverses financent nettement moins leurs écoles (environ 25 % de moins) que les communautés homogènes, alors que cet écart est pratiquement nul côté tanzanien. Son interprétation : la politique de construction nationale menée par Julius Nyerere (promotion du swahili, programmes scolaires centrés sur l’identité nationale, réforme des institutions locales, découragement de la mobilisation ethnique) a permis à des communautés diverses de coopérer. L’étude porte sur deux districts seulement et ne saurait être généralisée mécaniquement ; elle n’en suggère pas moins que les effets de la diversité dépendent des politiques publiques.
Robinson (2014), exploitant les enquêtes Afrobarometer dans seize pays africains, montre de même que l’identification nationale (par opposition à l’identification ethnique) progresse avec l’éducation, l’urbanisation et le développement économique. Il est à noter qu’Afrobarometer n’a jamais enquêté en RDC, ce qui prive le débat congolais de données comparables sur ce point ; c’est une lacune que la recherche gagnerait à combler.
Ce que ces travaux suggèrent, c’est que la diversité est une donnée, mais que la fragmentation est une construction. Elle se fabrique et se défait par des institutions, des politiques et des choix d’acteurs. C’est une bonne nouvelle : ce qui a été construit peut être déconstruit.
2.2 Les racines historiques de la méfiance
La construction de la méfiance congolaise a une longue histoire. Nunn et Wantchekon (2011) montrent que les individus dont les ancêtres appartenaient à des groupes ethniques fortement touchés par la traite des esclaves expriment aujourd’hui des niveaux de confiance plus faibles envers leurs voisins, leurs proches et les institutions locales. Le bassin du Congo fut l’une des régions les plus exposées à la traite atlantique. Vint ensuite l’État indépendant du Congo de Léopold II, dont l’économie du caoutchouc reposait sur la terreur, puis une colonisation belge qui organisa l’administration indirecte à travers des chefferies « coutumières » souvent redessinées, et qui ne forma qu’une poignée de cadres universitaires congolais avant 1960.
L’indépendance s’ouvrit sur la crise que l’on sait : sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï, assassinat de Patrice Lumumba en janvier 1961 avec la complicité d’acteurs extérieurs, rébellions de 1964. La désunion des élites congolaises et l’ingérence étrangère furent, dès l’origine, intimement liées : chaque faction cherchait à l’extérieur les soutiens qu’elle ne trouvait pas à l’intérieur, et chaque puissance extérieure trouvait à l’intérieur des relais pour ses intérêts.
Le régime de Mobutu imposa ensuite une unité de façade, par le parti unique, l’« authenticité » et la centralisation, en même temps qu’il pratiquait une gestion clientéliste du pouvoir qui achetait les loyautés par l’accès aux rentes (Young et Turner, 1985). La zaïrianisation de 1973-1974, qui transféra des entreprises à des proches du pouvoir, marque le début de l’effondrement économique visible sur la figure 1. Cet épisode enseigne une leçon essentielle pour notre propos : l’unité imposée d’en haut, qui confond l’unité du pays avec la loyauté envers un homme ou un parti, n’est pas l’unité. Elle masque la fragmentation sans la résoudre, et la laisse exploser lorsque le centre s’affaiblit, ce qui se produisit dans les années 1990.
2.3 Une fragmentation des élites politiques
La démocratisation des années 1990, puis la Constitution de 2006, ont ouvert l’espace politique au pluralisme. Ce pluralisme est un acquis précieux. Mais il a pris en RDC une forme particulièrement fragmentée. Selon la dernière liste officielle disponible relevée par l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, le ministère de l’Intérieur comptait en mars 2018 quelque 599 partis et 77 regroupements politiques enregistrés ; des sources de presse avancent aujourd’hui des chiffres plus élevés, sans qu’une liste officielle récente permette de les confirmer. Lors des élections de 2018, plus de 20 000 candidatures avaient été enregistrées pour moins de 500 sièges à l’Assemblée nationale. Les gouvernements successifs comptent couramment plus de cinquante membres (vice-Premiers ministres, ministres d’État, ministres, ministres délégués et vice-ministres), une taille qui reflète moins des besoins administratifs que la nécessité de récompenser les composantes d’une coalition.
Il faut se garder de tout jugement hâtif : un grand nombre de partis peut refléter la vitalité démocratique et la taille du pays. Le problème n’est pas le nombre en soi, mais la nature de ces organisations. Une large part d’entre elles fonctionnent moins comme des véhicules programmatiques que comme des instruments de négociation individuelle : on crée un parti pour pouvoir le faire entrer dans une coalition, et l’on entre dans une coalition pour obtenir un poste. La « transhumance » politique, ce passage régulier d’un camp à l’autre, en est le symptôme. Elle rend les alliances instables, les programmes interchangeables et la reddition de comptes difficile : l’électeur ne sait plus pour quoi il vote.
2.4 De l’élite à la société
La fragmentation des élites ne reste pas confinée aux cercles du pouvoir. En période électorale, faute de programmes différenciés, la mobilisation passe souvent par l’appartenance régionale ou ethnique. Dans les zones de conflit, les entrepreneurs politiques instrumentalisent des différends fonciers ou coutumiers anciens, comme l’a montré Séverine Autesserre (2010) à propos de l’Est : les violences « locales » autour de la terre, de la chefferie ou de la citoyenneté s’articulent avec les rivalités nationales et régionales, et chaque niveau se nourrit de l’autre. Le discours de haine sur les réseaux sociaux, la stigmatisation de certaines communautés présentées collectivement comme complices d’acteurs extérieurs, et les représailles qui s’ensuivent, sont des manifestations contemporaines de cette contagion.
Le résultat est un double déficit de confiance : verticale, envers l’État et les dirigeants ; horizontale, entre communautés. Or la confiance est un bien public fragile : longue à construire, rapide à détruire.
- Lalogique du jeu : pourquoi la désunion est un équilibre
3.1 Le paradoxe de l’action collective
Si l’unité est si avantageuse, pourquoi ne se réalise-t-elle pas ? La théorie économique offre une réponse classique. Mancur Olson (1965) a montré que les grands groupes ont beaucoup de mal à s’organiser pour produire des biens collectifs, parce que chacun de leurs membres a intérêt à laisser les autres en supporter le coût (le problème du « passager clandestin »), alors que les petits groupes dont les membres ont des intérêts concentrés s’organisent beaucoup plus facilement. Appliquée au Congo, cette logique est implacable. La stabilité, la sécurité, des routes et des écoles sont des biens collectifs dont profiteraient plus de 110 millions de personnes ; leurs bénéfices sont diffus. Les rentes de la désunion (un poste, une concession, une taxe sur une mine, un contrat), elles, sont concentrées entre quelques mains. Les seconds sont donc mieux organisés pour défendre leurs gains que les premiers pour les leur disputer.
3.2 Le dilemme congolais
La situation peut être représentée par un jeu stylisé (figure 5). Deux factions, A et B (qui peuvent figurer la majorité et l’opposition, deux coalitions rivales, ou le pouvoir central et un groupe armé), choisissent entre coopérer dans le cadre d’un pacte national ou faire cavalier seul, c’est-à-dire chercher des alliances externes, capter des rentes, voire recourir à la force. Si les deux coopèrent, elles obtiennent une stabilité et une croissance partagées. Si l’une coopère pendant que l’autre fait cavalier seul, la première est marginalisée et la seconde capte les rentes. Si toutes deux font cavalier seul, c’est la fragmentation durable.

Note : Représentation stylisée sous forme de « dilemme du prisonnier ». Les gains sont ordinaux et illustratifs ; ils ne sont pas estimés.
Dans cette configuration, faire cavalier seul est la meilleure réponse de chaque faction, quel que soit le choix de l’autre. L’issue d’équilibre est donc la fragmentation (1,1), alors que la coopération (3,3) serait préférable pour les deux. Ce n’est pas l’irrationalité des acteurs qui produit le mauvais résultat ; c’est la structure du jeu.
Ce schéma est évidemment une simplification. La réalité congolaise compte bien plus de deux joueurs, et ses gains ne sont ni fixes ni connus. Mais il éclaire un point essentiel : le problème n’est pas tant un manque de bonne volonté qu’un manque d’engagement crédible. Chaque faction pourrait préférer coopérer si elle avait l’assurance que l’autre ne profitera pas de sa coopération pour l’éliminer. La théorie des conflits a montré que ce problème d’engagement est l’une des principales raisons pour lesquelles des acteurs rationnels se font la guerre plutôt que de négocier (Fearon, 1995). Au Congo, l’expérience répétée des accords non respectés, des promesses d’intégration non tenues et des alliances renversées a rendu cet engagement particulièrement difficile à établir.
3.3 Un « marché politique »
Le jeu est de surcroît répété, et ses règles favorisent la fragmentation. Alex de Waal (2015), à partir de la Corne de l’Afrique, a proposé la notion de « marché politique » : un système où la loyauté politique s’achète et se vend, contre de l’argent, des postes ou l’impunité, et où la capacité de nuisance (y compris armée) détermine le prix auquel un acteur peut vendre son ralliement. Dans un tel marché, se fragmenter est rationnel : créer son propre parti, sa propre milice ou sa propre faction, c’est augmenter son pouvoir de négociation. L’unité, à l’inverse, revient à renoncer à ce pouvoir.
North, Wallis et Weingast (2009) décrivent de manière voisine les « ordres sociaux à accès limité », dans lesquels les élites limitent la violence en se partageant les rentes : la paix y dépend de la répartition des bénéfices entre ceux qui ont la capacité de la troubler. Mushtaq Khan (2010) ajoute que les institutions formelles ne fonctionnent que si elles sont compatibles avec la distribution réelle du pouvoir entre groupes (le « règlement politique »). Ces cadres convergent vers un même constat : tant que la violence et la défection rapportent plus que la coopération, les appels à l’unité restent des incantations.
La figure 6 résume ce mécanisme sous la forme d’un cercle vicieux. La fragmentation des élites rend les loyautés coûteuses ; le coût de ces loyautés est payé par l’État, dont le budget est capté et les services affaiblis ; la faiblesse de l’État ouvre l’espace à des acteurs armés et à des intérêts extérieurs ; leur action nourrit la méfiance et le repli identitaire ; et ce repli alimente à son tour la fragmentation. Au centre de ce cercle se trouvent ceux qui vivent de l’intermédiation et de la rente.

Note : Le cercle vicieux de la désunion. Schéma analytique, qui synthétise des mécanismes documentés dans la littérature sans prétendre en mesurer l’intensité respective.
- Quiréellement bénéficie de la désunion ?
Poser la question des bénéficiaires, c’est accepter une part d’inconfort. Il serait commode de désigner un coupable unique, intérieur ou extérieur. Les données ne le permettent pas. Elles dessinent plutôt un écosystème d’intérêts, qui ne se coordonnent pas nécessairement, mais qui ont tous un intérêt objectif au maintien d’un certain degré de fragmentation. On peut en distinguer cinq catégories. Pour chacune, il convient de préciser la nature des gains, les mécanismes et la solidité des preuves disponibles (tableau 1).
4.1 Les entrepreneurs politiques de la division
Le premier cercle de bénéficiaires est intérieur. Dans un marché politique fragmenté, la division est une ressource. Le responsable d’un petit parti qui peut faire basculer une majorité parlementaire négocie son ralliement à un prix sans rapport avec son poids électoral. Le dirigeant qui mobilise une base régionale ou communautaire obtient des postes au nom de la « représentativité géopolitique ». L’opposant qui sait qu’un ralliement peut lui ouvrir les portes d’un gouvernement pléthorique a intérêt à faire monter les enchères plutôt qu’à construire une alternative programmatique. Tant que l’accès aux postes publics conditionne l’accès aux ressources (budgets de fonctionnement, marchés publics, nominations dans les entreprises publiques, protections), la politique reste un investissement dont le rendement dépend de la capacité de chacun à se rendre indispensable, c’est-à-dire, souvent, à diviser.
Les bénéficiaires de cette logique ne se trouvent pas d’un seul côté de l’échiquier. Les majorités successives ont pratiqué l’élargissement des coalitions par la distribution de postes ; les oppositions ont souvent été affaiblies par leurs propres divisions et par les défections. Les institutions censées arbitrer (commission électorale, cours et tribunaux, organes de contrôle) sont elles-mêmes l’objet de cette compétition, ce qui affaiblit leur crédibilité aux yeux des perdants, quels qu’ils soient. La polarisation actuelle autour d’un éventuel changement ou d’une révision de la Constitution de 2006, à laquelle la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC) ont opposé en 2026 la nécessité d’un dialogue national inclusif préalable, tandis que la majorité présidentielle juge le texte inadapté, illustre combien les règles du jeu elles-mêmes restent disputées. La condamnation à mort par contumace de l’ancien président Joseph Kabila par la Haute Cour militaire, en septembre 2025, pour trahison et crimes de guerre en lien avec l’AFC/M23, décision contestée par sa famille politique, témoigne de la profondeur de la fracture au sommet. Que l’on approuve ou non ces positions, leur coexistence montre qu’il n’existe pas aujourd’hui de consensus sur les règles qui organisent la compétition pour le pouvoir.
4.2 Les entrepreneurs de violence
Le deuxième cercle est celui des groupes armés. Le Baromètre sécuritaire du Kivu (Kivu Security Tracker), projet conjoint du Groupe d’étude sur le Congo et de Human Rights Watch, recensait en février 2021 quelque 122 groupes armés actifs dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Tanganyika. Leur nombre élevé et leur fragmentation sont eux-mêmes un produit de l’équilibre décrit plus haut : dans un système où la capacité de nuisance se monnaye en intégration dans l’armée, en postes ou en amnisties, créer un groupe armé peut être une stratégie de carrière.
Ces groupes vivent de la fiscalité qu’ils imposent aux populations et aux flux économiques. Raúl Sánchez de la Sierra (2020), à partir de données collectées dans quelque 650 localités de l’Est, montre que la hausse du prix du coltan a conduit des groupes armés à s’installer durablement autour des sites miniers pour les taxer, se comportant en « bandits stationnaires » qui fournissent un minimum de protection en échange d’impôts. Berman, Couttenier, Rohner et Thoenig (2017), sur l’ensemble de l’Afrique entre 1997 et 2010, montrent que les hausses des prix mondiaux des minerais accroissent la violence dans les zones minières, et que ce mécanisme pourrait expliquer jusqu’à environ un quart de la violence moyenne observée au niveau des pays. Jason Stearns (2022) décrit l’émergence, depuis l’accord de paix de 2003, d’une véritable « bourgeoisie militaire » d’officiers, de commandants rebelles et de responsables politiques pour qui le conflit est devenu un mode d’accumulation, à tel point que la guerre s’auto-entretient indépendamment de ses causes initiales.
L’exemple le plus documenté récemment est celui de Rubaya, au Nord-Kivu, l’un des principaux gisements de coltan de la région. Selon les estimations du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC rapportées par la presse internationale, l’AFC/M23, après avoir pris le contrôle de la zone en 2024, y prélevait environ 800 000 dollars par mois de taxes sur la production et le commerce de coltan. Il s’agit d’estimations d’experts et non de comptes audités, et elles ont varié dans le temps (une estimation antérieure évoquait 300 000 dollars par mois), mais elles donnent un ordre de grandeur de ce que peut rapporter le contrôle d’un seul site.
4.3 Les réseaux économiques et commerciaux
Le troisième cercle est celui des intermédiaires économiques : négociants, comptoirs, transporteurs, exportateurs, mais aussi certains opérateurs miniers et leurs partenaires politiques. L’instabilité et l’opacité ont un prix, mais elles ont aussi des avantages pour ceux qui savent y naviguer : elles réduisent la concurrence, abaissent le prix d’achat des minerais aux creuseurs artisanaux, facilitent la sous-déclaration et la contrebande, et permettent d’obtenir des concessions à des conditions qui ne résisteraient pas à un appel d’offres transparent.
Le Groupe d’experts des Nations unies a documenté à plusieurs reprises le mélange de minerais extraits dans les zones contrôlées par des groupes armés avec la production de pays voisins, rendant leur origine pratiquement intraçable avant leur entrée dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Le gouvernement rwandais a constamment démenti trafiquer des minerais congolais et soutenir le M23. Il n’appartient pas à cet article de trancher ce différend ; il suffit de constater que l’existence même d’un tel débat témoigne de la faiblesse des mécanismes de traçabilité et de contrôle dans la région.
Les tentatives extérieures de régulation ont d’ailleurs eu des effets ambivalents. Plusieurs études quantitatives concluent que la section 1502 de la loi américaine Dodd-Frank de 2010 sur les « minerais de conflit », en provoquant un boycott de fait des minerais de l’Est congolais, a pu accroître certaines formes de violence, notamment les pillages et la violence contre les civils, en déplaçant les groupes armés vers d’autres sources de revenus comme l’or (Parker et Vadheim, 2017 ; Stoop, Verpoorten et van der Windt, 2018). La leçon n’est pas que la traçabilité est inutile, mais qu’une régulation conçue de l’extérieur sans un État capable de la mettre en œuvre peut déplacer les rentes au lieu de les supprimer.
4.4 Les acteurs extérieurs
Le quatrième cercle est extérieur. La RDC partage ses frontières avec neuf pays et assure, selon l’US Geological Survey, environ 73 % de la production minière mondiale de cobalt en 2025, minerai indispensable aux batteries de la transition énergétique ; l’essentiel de son raffinage s’effectue cependant hors du pays, principalement en Chine. Cette position fait de la RDC un enjeu géoéconomique majeur. Or un pays divisé négocie mal. Lorsque chaque faction intérieure cherche des appuis extérieurs, les partenaires extérieurs peuvent obtenir à moindre coût des concessions, des contrats ou des alignements diplomatiques.
Les États voisins ont, pour leur part, des préoccupations sécuritaires réelles, au premier rang desquelles la présence sur le sol congolais de groupes armés hostiles à leurs gouvernements, comme les FDLR pour le Rwanda ou les ADF pour l’Ouganda. Ils ont aussi des intérêts économiques. Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies de 2024 faisait état de la présence de plusieurs milliers de soldats rwandais aux côtés du M23 au Nord-Kivu et d’un contrôle de fait des opérations, ce que Kigali conteste. Les accords signés depuis lors, notamment l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda signé à Washington le 27 juin 2025 et l’accord-cadre conclu à Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23 en novembre 2025, qui prévoit huit protocoles thématiques, témoignent d’une volonté de sortie de crise. Mais à la mi-octobre 2026, plusieurs de ces protocoles restaient à finaliser, et le mouvement rebelle venait de changer de nom pour devenir le Front pour la refondation de la nation (FRN), tout en déclarant reprendre les engagements souscrits à Doha.
Il faut cependant se garder d’une lecture qui ferait des acteurs extérieurs la cause première de tous les maux. Comme l’ont montré de nombreux historiens et politistes, l’ingérence étrangère au Congo s’est toujours appuyée sur des divisions intérieures préexistantes, et chaque faction congolaise a, à un moment ou un autre, sollicité des soutiens extérieurs contre ses rivales. Pierre Englebert (2009) observe par ailleurs que la souveraineté internationale reconnue procure aux élites des pays fragiles des avantages (accès à l’aide, aux emprunts, aux contrats, à la représentation diplomatique) qui les incitent à préserver l’État en tant que coquille, même lorsqu’il ne fournit plus de biens publics. L’extérieur exploite la désunion plus qu’il ne la crée. Mais il en est indéniablement l’un des bénéficiaires.
4.5 Les bénéficiaires inattendus
Un cinquième cercle mérite d’être mentionné avec prudence, car il ne relève pas de l’intention mais des effets pervers : l’économie de la crise permanente. Des décennies de missions de maintien de la paix, d’aide humanitaire et de programmes de stabilisation ont sauvé d’innombrables vies et doivent être reconnues comme telles. Mais plusieurs auteurs ont souligné que les acteurs internationaux et nationaux ont pu s’installer dans des routines qui gèrent la crise plus qu’elles ne la résolvent. Autesserre (2010) montre comment une culture professionnelle centrée sur les élections et les négociations au sommet a conduit les intervenants à négliger les conflits locaux qui alimentaient la violence. Theodore Trefon (2011) décrit une « mascarade » de réformes annoncées mais non appliquées, dont la responsabilité est partagée entre les autorités congolaises et leurs partenaires. Il ne s’agit pas de mettre en cause les personnes, mais de reconnaître que lorsqu’une crise dure, des intérêts institutionnels se forment autour de sa gestion.
4.6 Synthèse : une coalition objective sans chef d’orchestre
Tableau 1. Les bénéficiaires de la désunion : une grille d’analyse
| Bénéficiaires | Nature des gains | Mécanisme | Solidité des preuves |
| Entrepreneurs politiques (majorités et oppositions successives) | Postes, accès aux budgets, marchés publics et nominations, protections | Monnayer son ralliement dans un « marché politique » fragmenté ; transhumance | Moyenne : bien documenté qualitativement, peu quantifié |
| Entrepreneurs de violence (environ 122 groupes armés recensés en 2021) | Taxation des populations, des sites miniers et des routes ; intégration, amnisties | Capacité de nuisance convertie en revenus et en pouvoir de négociation | Forte : études quantitatives (Sánchez de la Sierra, 2020 ; Berman et al., 2017) et rapports des Nations unies |
| Réseaux économiques et commerciaux | Marges élevées, prix d’achat bas aux creuseurs, sous-déclaration, concessions avantageuses | Opacité, faible concurrence, mélange des productions | Moyenne à forte : rapports des Nations unies et d’ONG ; montants incertains |
| Acteurs extérieurs (États voisins, puissances, entreprises) | Accès aux ressources à moindre coût, influence, objectifs sécuritaires | Négocier avec des factions plutôt qu’avec un État uni | Moyenne : documenté pour certains acteurs, contesté par les intéressés |
| Économie de la crise permanente | Pérennité institutionnelle et budgétaire | Routines de gestion de crise plutôt que de résolution | Faible à moyenne : analyses qualitatives ; effet non intentionnel |
Source : synthèse de l’auteur à partir des travaux cités. La colonne « solidité des preuves » est une appréciation qualitative.
Le tableau 1 appelle trois remarques. Premièrement, ces bénéficiaires ne forment pas un complot coordonné : ils forment ce que l’on pourrait appeler une coalition objective, dont les membres ont des intérêts convergents au maintien d’un certain désordre sans nécessairement se concerter. Cela rend la situation plus difficile à changer qu’un complot, car il n’y a pas de tête à couper. Deuxièmement, la frontière entre intérieur et extérieur est poreuse : les réseaux de la rente sont presque toujours mixtes. Troisièmement, les gains de chacun dépendent du maintien d’une fragmentation modérée : un effondrement total serait coûteux pour tous, une unité réelle supprimerait les rentes. C’est précisément cet entre-deux, ni guerre totale ni paix véritable, qui caractérise la RDC depuis vingt ans.
Quant aux perdants, ils sont connus : les agriculteurs chassés de leurs champs, les creuseurs payés au plus bas prix, les enfants malnutris, les fonctionnaires impayés, les jeunes sans emploi, les femmes exposées aux violences sexuelles, les déplacés dans les camps de Goma, de Bunia ou d’ailleurs. Ils sont des dizaines de millions. Leur nombre même, selon la logique d’Olson, est ce qui les empêche de peser.
- Etsi les Congolais se mettaient ensemble ? Les conditions d’une unité utile
5.1 Quelle unité ?
Avant de se demander comment parvenir à l’unité, il faut préciser de quelle unité il s’agit, car le mot recouvre des réalités très différentes, et certaines sont dangereuses.
L’unité n’est pas l’unanimité. Une démocratie vit de désaccords ; une opposition qui s’oppose n’est pas un facteur de désunion, mais un mécanisme de contrôle. L’unité n’est pas non plus le parti unique ou le ralliement général au pouvoir en place : l’expérience zaïroise a montré qu’une unité imposée d’en haut produit une stabilité apparente qui s’effondre avec le régime qui la porte. Elle n’est pas, enfin, la collusion des élites : un accord par lequel toutes les factions se partageraient les postes et les rentes sans rendre de comptes à personne serait une forme d’unité, mais une unité contre la population, un cartel plutôt qu’une nation. Plusieurs accords de partage du pouvoir du passé ont d’ailleurs été critiqués précisément pour avoir récompensé ceux qui avaient pris les armes ; Tull et Mehler (2005) ont montré comment le partage du pouvoir peut, en Afrique, reproduire la violence insurrectionnelle en signalant à de futurs entrepreneurs politiques que la rébellion est la voie d’accès au pouvoir.
L’unité qui importe ici est d’une autre nature : c’est l’adhésion de tous les acteurs significatifs à des règles du jeu communes, et la reconnaissance d’un intérêt national au nom duquel ces acteurs acceptent de ne pas franchir certaines lignes, comme le recours à la violence, l’appel à des armées étrangères contre ses concitoyens ou le détournement des ressources communes, quelles que soient leurs divergences. C’est une unité sur les règles plutôt que sur les résultats, sur la manière de se disputer plutôt que sur l’absence de disputes.
5.2 Ce que l’histoire congolaise enseigne
La RDC n’a pas manqué de tentatives de rassemblement. La Conférence nationale souveraine (1991-1992) a réuni des milliers de délégués et produit un diagnostic lucide, mais ses résolutions ont été contournées par le pouvoir de l’époque. Le Dialogue intercongolais de Sun City (2002) a mis fin à la deuxième guerre et organisé une transition fondée sur un partage du pouvoir (la formule « 1+4 ») qui a conduit aux élections de 2006 ; c’est sans doute le compromis le plus abouti de l’histoire récente, même s’il a intégré dans les institutions et dans l’armée des acteurs dont certains ont ensuite repris les armes. Les Concertations nationales de 2013 et l’Accord de la Saint-Sylvestre de décembre 2016 ont, chacun à leur manière, cherché à désamorcer des crises politiques, avec des résultats inégaux dans leur mise en œuvre. Le principe d’un nouveau dialogue national inclusif, porté notamment par les confessions religieuses, a été accepté par le président de la République en janvier 2026, assorti de conditions, sans qu’il soit encore possible d’en évaluer la portée.
Ces expériences suggèrent un enseignement commun : les accords échouent moins par leur contenu que par l’absence de mécanismes garantissant leur application. Un accord qui dépend de la bonne volonté de ceux qui ont intérêt à le violer n’engage que ceux qui y croient. C’est le problème d’engagement crédible identifié plus haut.
5.3 Les conditions : six leviers et leurs arbitrages
Sans prétendre prescrire, la littérature et l’expérience comparée permettent d’identifier plusieurs conditions sous lesquelles une unité utile devient plus probable. Chacune comporte des arbitrages qu’il convient d’expliciter.
Première condition : des engagements crédibles et des arbitres respectés. Pour sortir du dilemme décrit en section 3, les acteurs doivent avoir l’assurance que la coopération ne sera pas exploitée. Cela suppose des institutions d’arbitrage (justice constitutionnelle, commission électorale, organes de contrôle) dont l’indépendance est reconnue par les gagnants comme par les perdants, et des règles dont la modification exige un large consensus. L’arbitrage porte ici sur la stabilité des règles face au besoin de les adapter : une Constitution intouchable peut figer des imperfections, mais une Constitution modifiée au gré des majorités cesse d’être une règle commune. Le débat congolais de 2026 sur la révision ou le changement de la Constitution oppose précisément ces deux exigences. La littérature suggère que, quelle que soit l’option retenue, la crédibilité d’une réforme constitutionnelle dépend largement de son caractère inclusif et du moment choisi, un point sur lequel les Églises ont insisté en invoquant le contexte sécuritaire. Le choix lui-même relève des Congolais.
Deuxième condition : rendre la rente moins disputable. Si la désunion est un marché, il faut en réduire les gains. Cela passe par la transparence dans l’attribution des contrats miniers et des marchés publics, la publication des recettes et leur traçabilité dans le budget, et le respect des règles de répartition entre le pouvoir central et les provinces prévues par la Constitution. Plus la rente est allouée par des règles publiques, moins sa captation dépend de la proximité avec le pouvoir, et moins il est rentable de se diviser pour la négocier. L’arbitrage : la transparence menace des intérêts puissants, y compris parmi ceux dont la coopération est nécessaire à la paix. Les réformes de ce type ont souvent été annoncées et peu appliquées (Trefon, 2011), ce qui rappelle que leur succès dépend moins de leur rédaction que des coalitions qui les portent.
Troisième condition : le monopole effectif de la force. Aucune unité politique n’est durable lorsque la capacité de nuisance armée reste une monnaie d’échange. Cela suppose de rompre avec les pratiques qui ont fait de l’intégration de groupes armés dans l’armée une récompense, de professionnaliser les forces de sécurité, de garantir leur rémunération régulière et de mettre en œuvre des programmes de désarmement et de réinsertion ancrés dans les communautés. L’arbitrage est classique et douloureux : la paix immédiate passe souvent par des concessions aux porteurs d’armes, mais ces concessions peuvent encourager de futures rébellions. Il n’existe pas de solution simple à ce dilemme ; l’expérience suggère seulement que les incitations offertes doivent être conditionnelles et limitées dans le temps.
Quatrième condition : des biens publics qui fabriquent de la nation. L’étude de Miguel (2004) suggère que l’identité nationale se construit par des politiques concrètes : une école qui enseigne une histoire commune, des langues partagées, des fonctionnaires affectés hors de leur région d’origine, des infrastructures qui relient les provinces entre elles plutôt qu’aux seuls ports d’exportation. Robinson (2014) montre que l’éducation et l’urbanisation renforcent l’identification nationale. La RDC dispose à cet égard d’atouts réels : le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba sont des langues véhiculaires transcendant les groupes ethniques ; la musique, le football, les Églises et les universités sont des lieux de brassage. L’arbitrage porte sur le temps : ces politiques ne produisent leurs effets que sur une génération, alors que les cycles politiques sont de cinq ans.
Cinquième condition : une posture commune face à l’extérieur. Le pouvoir de négociation d’un pays dans les processus de paix, les négociations commerciales et les partenariats miniers dépend de sa cohésion. Une RDC capable de présenter une position commune, partagée par la majorité et l’opposition et appuyée par la société civile, sur ses intérêts sécuritaires et économiques serait mieux armée face à ses voisins, à ses partenaires et aux acheteurs de ses minerais. La position dominante du pays dans la production mondiale de cobalt est un levier que la fragmentation affaiblit. L’arbitrage : l’unité face à l’extérieur peut servir de prétexte à disqualifier toute critique intérieure comme une trahison. Une posture commune n’a de valeur que si elle est construite par la délibération, et non imposée par la suspicion.
Sixième condition : partir aussi du bas.
Les accords conclus entre élites à Kinshasa, à Washington ou à Doha sont nécessaires, mais ils ne règlent pas les conflits fonciers, coutumiers et identitaires qui alimentent la violence locale (Autesserre, 2010). Des mécanismes locaux de dialogue, de résolution des différends fonciers et de réconciliation intercommunautaire, appuyés par les Églises, les autorités coutumières et la société civile, sont un complément indispensable. L’arbitrage : la multiplication des initiatives locales peut disperser les ressources et manquer de cohérence si elle n’est pas articulée avec une stratégie nationale.
5.4 Ce qui reste incertain
Il serait malhonnête de présenter ces conditions comme une recette. Trois incertitudes majeures demeurent. La première concerne l’ordre des réformes : faut-il d’abord la sécurité, ou d’abord les institutions, ou d’abord la croissance ? La littérature comparée ne donne pas de réponse univoque, et les séquences qui ont fonctionné ailleurs ne sont pas nécessairement transposables. La deuxième concerne les acteurs du changement : qui a à la fois l’intérêt et la capacité de porter ces réformes contre les bénéficiaires de la désunion ? Les classes moyennes urbaines, les Églises, les entrepreneurs non rentiers, les jeunes, la diaspora sont des candidats, mais leur capacité d’organisation collective reste limitée. La troisième concerne l’environnement extérieur : l’aboutissement des processus de Washington et de Doha, les choix des voisins et l’évolution de la demande mondiale de minerais critiques échappent largement au contrôle des Congolais.
- Celaen vaut-il la peine ? Et pour quels bénéfices ?
6.1 Un ordre de grandeur du « dividende de l’unité »
Combien coûte la désunion ? Il est impossible de le mesurer précisément, car on ne peut pas observer ce qu’aurait été la RDC sans elle. On peut néanmoins construire un exercice contrefactuel simple, à titre purement illustratif : supposons que, depuis 1990, le revenu par habitant de la RDC ait simplement suivi la trajectoire moyenne de l’Afrique subsaharienne, sans miracle, sans surperformance (figure 7).

Note : Exercice contrefactuel illustratif. Si la RDC avait simplement suivi la moyenne régionale depuis 1990, son revenu par habitant serait aujourd’hui presque deux fois plus élevé.
Dans ce scénario, le revenu par habitant atteindrait en 2025 environ 1 050 dollars (en dollars constants de 2015), au lieu des 568 dollars observés, soit un écart d’environ 480 dollars par personne. Rapporté à une population d’environ 113 millions d’habitants, cet écart représente de l’ordre de 54 milliards de dollars pour la seule année 2025, soit l’équivalent d’environ 85 % du PIB total observé du pays cette même année (environ 64 milliards de dollars dans la même unité). Cumulé sur trente-cinq ans, le manque à gagner se chiffre en centaines de milliards de dollars.
Ce chiffre doit être lu avec toutes les précautions d’usage. Il ne mesure pas l’effet causal de la désunion : la trajectoire moyenne de la région n’est pas un contrefactuel validé, et la RDC aurait pu faire mieux ou moins bien pour bien d’autres raisons. Il ne distingue pas la part de la désunion de celle des autres facteurs (chocs de prix, héritages coloniaux, géographie). Il ne vaut que comme ordre de grandeur. Mais cet ordre de grandeur est éloquent : même en attribuant à la désunion une fraction seulement de cet écart, son coût se compte en dizaines de milliards de dollars par an, à comparer aux rentes de quelques centaines de milliers de dollars par mois que tirent certains acteurs de tel ou tel site minier. C’est toute l’asymétrie du problème : des gains concentrés, importants pour ceux qui les perçoivent mais modestes à l’échelle nationale, contre des pertes diffuses, gigantesques à l’échelle du pays.
6.2 Les bénéfices attendus
Au-delà de ce chiffre, les bénéfices potentiels d’une unité sur les règles peuvent être regroupés en cinq catégories, avec un degré de confiance variable.
Sécurité et vies humaines. C’est le bénéfice le plus direct et le moins contestable. La réduction de la violence armée diminuerait la mortalité directe et indirecte, permettrait le retour des déplacés et protégerait les femmes et les enfants, premières victimes des violences sexuelles et du recrutement forcé.
Sécurité alimentaire. Les liens entre conflit et faim sont parmi les mieux établis de la littérature. Le retour de la sécurité dans les provinces orientales, qui comptent parmi les plus fertiles du pays, permettrait la reprise des semis, la reconstitution des troupeaux et la réouverture des marchés. L’ampleur exacte de cet effet dépendra toutefois des investissements dans les infrastructures rurales, l’accès aux intrants et la sécurité foncière.
Investissement et emploi. Une réduction durable de l’instabilité perçue (figure 3) abaisserait la prime de risque et allongerait l’horizon des investisseurs, favorisant des activités plus créatrices d’emplois que l’extraction minière. Ce bénéfice est probable mais conditionnel : la stabilité est une condition nécessaire, non suffisante, de la transformation structurelle.
Recettes publiques et services. Une rente mieux tracée et moins disputée accroîtrait les recettes de l’État et sa capacité à financer l’éducation, la santé et les routes, ce qui renforcerait à son tour la légitimité de l’État et l’identification nationale. L’ampleur de ce gain dépend de la qualité de la gestion publique, qui n’est pas garantie par l’unité seule.
Poids international. Un pays uni négocie mieux. Avec environ les trois quarts de la production mondiale de cobalt, la RDC pourrait davantage peser dans la définition des conditions de valorisation locale de ses ressources, de la transformation sur place et du partage de la valeur. Ce bénéfice est réel mais incertain : il dépend aussi de la concurrence d’autres producteurs, de l’évolution des technologies de batteries et des choix des grands acheteurs.
6.3 Les risques de l’unité
Il faut aussi envisager l’hypothèse inverse : l’unité peut-elle coûter quelque chose ? La réponse est oui, si elle prend une mauvaise forme. Une unité qui étoufferait le pluralisme au nom de la cohésion nationale, qui assimilerait toute critique à une trahison ou qui organiserait le partage des rentes entre élites sans contrôle citoyen pourrait aggraver les problèmes qu’elle prétend résoudre. L’histoire africaine, y compris congolaise, offre suffisamment d’exemples de régimes qui ont invoqué l’unité nationale pour justifier la répression. La valeur de l’unité dépend donc entièrement de ses conditions: elle est un bénéfice si elle se construit sur des règles partagées, des contre-pouvoirs et la redevabilité; elle est un risque si elle s’y substitue.
6.4 Alors, cela vaut-il la peine ?
Si l’on met en balance des gains potentiels qui se comptent en dizaines de milliards de dollars et en millions de vies améliorées avec des coûts qui portent, pour l’essentiel, sur les rentes d’une minorité, la réponse de principe paraît évidente. Mais elle ne suffit pas. Le problème n’a jamais été que les Congolais ignoraient les bénéfices de l’unité ; c’est que ceux qui supportent le coût de la transition ne sont pas ceux qui en recueillent les fruits. Les bénéficiaires de la désunion perdraient des gains certains et immédiats ; la population gagnerait des bénéfices diffus et différés.
Dès lors, la question pertinente n’est pas « l’unité vaut-elle la peine ? », mais « comment rendre l’unité rentable pour ceux qui ont aujourd’hui intérêt à la division, ou comment réduire leur capacité de bloquer le changement ? ». Les options vont de la compensation (offrir aux perdants de la transition des sorties honorables, des garanties juridiques ou une part du dividende de paix) à la contrainte (sanctions, poursuites, traçabilité), en passant par la recomposition des coalitions (donner du poids aux acteurs qui ont intérêt à la stabilité). Chacune comporte ses propres risques : la compensation peut récompenser l’impunité, la contrainte peut susciter la résistance, la recomposition prend du temps. Le dosage relève d’un choix politique que seuls les Congolais peuvent faire.
Conclusion : l’unité comme choix collectif
Qui réellement bénéficie de la désunion des Congolais ? Cet article a proposé une réponse en cinq cercles : des entrepreneurs politiques qui monnaient leur capacité de division, des entrepreneurs de violence qui taxent les populations et les mines, des réseaux économiques qui prospèrent dans l’opacité, des acteurs extérieurs qui négocient à moindre coût avec un pays fragmenté et, plus indirectement, une économie de la crise permanente. Ces bénéficiaires ne forment pas un complot ; ils forment un équilibre. Et c’est parce qu’il s’agit d’un équilibre, au sens où aucun acteur n’a individuellement intérêt à en sortir, que les appels à l’unité restent si souvent lettre morte.
Les données rassemblées ici montrent l’ampleur du coût de cet équilibre : un revenu par habitant qui représente 40 % de son niveau de 1974, plus de huit Congolais sur dix sous le seuil de pauvreté international, plus de 26 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë, des millions de déplacés, une violence armée qui ne s’est jamais éteinte depuis trente ans. Elles ne permettent pas d’attribuer avec précision ce coût à la seule désunion ; elles suggèrent fortement qu’elle en est l’un des principaux multiplicateurs.
Les conditions d’une unité utile sont connues dans leurs grandes lignes : des règles du jeu crédibles et des arbitres respectés, une rente rendue moins disputable par la transparence, le monopole effectif de la force, des biens publics qui fabriquent de la nation, une posture commune face à l’extérieur et un travail de réconciliation qui parte aussi du bas. Aucune n’est simple ; toutes comportent des arbitrages ; leur ordre et leur dosage restent incertains.
Une conviction se dégage néanmoins de cet examen. L’unité dont la RDC a besoin n’est pas celle des élites autour d’un partage de butin, ni celle d’une nation alignée derrière un homme. C’est celle de citoyens qui, malgré leurs différences de langue, de province, de religion et d’opinion, acceptent des règles communes pour régler leurs désaccords et refusent que ces désaccords soient exploités par d’autres. Cette unité-là ne se décrète pas ; elle se construit, institution par institution, école par école, route par route, accord par accord. Elle est un choix collectif. Et le premier pas vers ce choix est peut-être simplement de nommer clairement ceux qui ont intérêt à ce qu’il ne soit jamais fait.


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