Alors que le verdict très attendu dans l’affaire de détournement de fonds visant l’ancien ministre de la Justice Constant Mutamba devait être rendu ce mercredi, la plus haute juridiction congolaise a surpris tout le monde en reportant sa décision au 1er septembre, invoquant des «contraintes d’organisation». Un report perçu par beaucoup comme une capitulation temporaire face à la mobilisation massive et menaçante des partisans de l’accusé, qui campaient aux portes du tribunal. La justice et la rue sont désormais engagées dans un bras de fer dont l’issue, incertaine, se jouera lundi.
Un épais cordon policier, des visages tendus, des slogans scandés, puis… le silence de l’attente. Ce mercredi matin, aux abords de la Cour de cassation située dans la commune de Gombe, le scénario d’un verdict historique dans l’affaire Mutamba s’est brusquement enrayé. Au lieu de la décision tant anticipée, c’est l’annonce d’un report au lundi 1er septembre qui a fusé, plongeant le processus judiciaire dans un bain d’incertitude et de suspicions.
Officiellement, la Cour invoque de simples «contraintes liées à l’organisation». Mais dans les couloirs de la Cour et parmi la foule de supporters, personne n’est dupe. La raison palpable, c’est l’immense pression populaire qui n’a cessé de monter ces derniers jours. Depuis une dizaine de jours, des veillées, dites «patriotiques», se tenaient de jour comme de nuit à la résidence de l’ancien ministre de la Justice, dans la commune de Ngaliema. Ce mercredi, cette foule, déterminée, s’est déplacée vers le temple de la justice, forçant visiblement les magistrats à reculer.
LA RUE, PREMIER REMPART DE L’ACCUSE
«Qu’ils se le tiennent pour dit : chaque jour nous serons là. Et s’ils décident de l’arrêter, ils doivent s’assurer que la prison est assez grande pour tous nous arrêter», lance, véhémente, une sympathisante de l’ancien Garde des sceaux. Son discours résume l’état d’esprit des partisans de Mutamba : une foi inébranlable en l’innocence de leur leader et une volonté de fer de le défendre coûte que coûte. «Qu’il nous dise à combien s’élève le montant pour lequel il est arrêté, ainsi on va se cotiser pour restituer la somme en question», propose-t-elle, défiant la logique judiciaire.
Pour ces symphatisants, Constant Mutamba est bien plus qu’un ancien ministre de la Justice c’est un symbole, un «docteur» qui va «soigner la justice congolaise, souvent qualifiée de malade», affirme l’un des jeunes ayant passé la nuit devant sa maison. Une ironie cruelle pour l’ancien garde des Sceaux, qui avait lui-même, en son temps, promis de rétablir la peine de mort pour les détourneurs de fonds publics. Aujourd’hui, le ministère public requiert contre lui dix ans de travaux forcés pour le détournement de 19 millions de dollars US destinés à la construction d’une prison à Kisangani.
POINT DE VUE D’UN EXPERT
Sur son compte Facebook, Bruno Sadila, ancien de la magistrature, relance le débat en apportant une autre voix dans cette affaire.
D’entrée de jeu, il rappelle : «Tout le monde, heureusement, n’est pas dupe». Et d’enchaîner : «Sous d’autres cieux, là où les élites honnêtes conduisent le pays vers des destinées du donner et du recevoir, le procès Mutamba aurait été un simple fait divers et un insolite. Les juges de la Cour de cassation n’ont fait que du service minimum. La vraie monstruosité du dossier n’a pas fait l’objet d’instruction».
Ancien magistrat, il estime que «les faits démontrent que le Ministre de la Justice a maladroitement anticipé un paiement des fonds publics au profit d’une société privée ne répondant à aucun critère de qualification et n’ayant reçu aucune notification comme titulaire du marché, qui plus est, au profit d’un projet techniquement inexistant ».
Alors que la rue fait pression sur la Cour, Bruno Sadila relativise : «C’est difficile d’expliquer aux fanatiques que de tels faits décrivent les caractéristiques d’un amateurisme grave ayant conduit à un détournement éhonté de deniers publics, sans compter les mensonges en série sur la réalité des faits. Sans oublier que les propriétaires de la société écran sont en cavale, laissant derrière eux un vide intégral », avant de brandir ce qui cloue définitivement l’ancien Garde des sceaux : «N’eut été l’intervention en temps réel de la CENAREF, la gérante actuellement à l’étranger aurait siphonné une bonne partie du butin. Que M. Mutamba ait été victime du système ou pas, la faute reste impardonnable, l’ignorance des procédures inexplicable et l’arrogance sans fondement».
Quoi qu’il en soit, ce report imprévu, loin d’apaiser les tensions, les exacerbe. Il est perçu comme une manœuvre, un aveu de faiblesse ou de division au sein de la Cour de cassation. Présent ce matin devant le tribunal, un partisan de Mutamba s’interroge : «Je ne vois pas, pendant tout ce temps où on a mis l’affaire en délibéré, ce à quoi les magistrats étaient occupés, pour ne pas être prêts aujourd’hui. (…) Je pense que cela nous plonge dans une autre inquiétude ».
D’un côté, la justice semble prendre acte de la volatilité sociale et tente de gagner du temps. De l’autre, la rue, victorieuse de ce premier round, promet de «garder la pression » et de revenir en force lundi, espérant ainsi «contraindre la Cour à se rétracter ».
Le verdict reporté du 1er septembre ne sera donc pas qu’une simple décision de justice. Il sera le produit d’un rapport de force inédit, le résultat d’un combat de cage où chaque camp mesure désormais la force de l’autre. L’indépendance de la justice congolaise, face à la puissance de la mobilisation populaire, se jouera ce jour-là. Kinshasa retient son souffle.
Econews

