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Mbata dit, Kabuya contre-dit : double bind à l’Union Sacrée de la Nation ? (Par prof Matumweni Makwala)

Un pur joyau de communication politique, que j’enseignerai certainement à mes étudiants. C’est ainsi que m’est apparu le spectacle paradoxal que nous a offert l’Union Sacrée de la Nation (USN) à quelques jours de la marche programmée de la coalition de l’opposition dénommée C-64 : de Yaoundé au Cameroun où il se trouvait en mission, André Mbata, le secrétaire permanent de la coalition, avait appelé les partis membres de l’USN à manifester le même jour que la C-64 pour s’opposer à une « tentative de coup d’Etat constitutionnel ». Quarante-huit heures plus tard, Augustin Kabuya, le secrétaire général de l’UDPS, s’était levé contre cet appel, demandant à ses militants de vaquer à leurs activités, car, écrivit-il dans un communiqué, « aucune marche n’est prévue le 22 juillet ». Mais Mbata, manifestement très remonté, confirmera son appel le jeudi 16 juillet à l’issue d’une réunion du praesidium de la plate-forme présidentielle. Bien que la C-64 ait annoncé ce lundi 20 le report de sa marche afin « d’épuiser toutes les voies du dialogue avant d’envisager toute nouvelle mobilisation citoyenne », la communication-spectacle des deux ténors de l’USN mérite une analyse approfondie. Du reste, la présente réflexion avait été engagée près de vingt-quatre heures avant l’annonce de la C-64.

La séquence mettant en scène Kabuya et Mbata actualise un modèle psychologique bien connu, appelé « double bind » ou double contrainte, théorisée par l’anthropologue et psychologue américain Gregory Bateson dans les années 1950 : c’est une situation de communication dans laquelle l’individu reçoit deux ordres contradictoires, le mettant dans une posture où l’obéissance à l’un signifie désobéir à l’autre. Le bicéphalisme USN/UDPS n’étant qu’apparent, toutes deux relevant d’un seul et même maître, il ne serait pas faux d’affirmer que la double contrainte émanerait d’une seule et même source. Alors, question : connaissant le coût psychologique et politique de cette situation, comment l’Union sacrée comptait-elle sortir du paradoxe, où la tête, d’un apparent bicéphalisme, disait aux membres d’aller à gauche et à droite tout à la fois ?

Mbata avait cru s’offrir une voie de sortie en décrétant de façon péremptoire qu’aucune composante de la plate-forme (en l’occurrence l’UDPS) ne pouvait empêcher l’action d’une coalition de plus de 900 partis et regroupements. L’USN aligne en effet des partis qui sont de véritables poids lourds de la scène politique congolaise et qui comptent des millions de membres : à titre d’exemple, l’UNC de Vital Kamerhe en revendiquerait 7 millions, l’AFDC de Bahati Lukwebo, environ 3.885.000, etc. Certes. Mais, l’UDPS est de loin la composante la plus importante de ladite coalition. Au surplus, c’est le parti présidentiel, et c’est elle qui s’est particulièrement impliquée dans différentes manifestations contre l’opposition, à travers notamment sa milice, les « Forces du Progrès ». Il est ainsi difficile d’imaginer une action de terrain pour un objectif aussi déterminant sans l’UDPS.

Mes hypothèses vont peut-être surprendre plus d’un; elles sont les suivantes: au-delà de la lecture superficielle attribuant les prises de positions contradictoires de Kabuya et Mbata à leur animosité datée de l’élection du gouverneur du Sankuru, cet épisode révèle une stratégie bien conçue, de telle sorte que la sortie musclée de Mbata apparaît comme un épouvantail brandi simplement pour intimider la C-64 et lui mettre la pression. Par conséquent, le 22 juillet, si marche de l’opposition il devait y avoir, les militants de l’Union Sacrée ne descendraient certainement pas dans les rues, au risque d’une confrontation aux conséquences imprévisibles, à moins de refaire la cartographie des avenues de Kinshasa et de l’intérieur du pays et de diriger l’USN vers des tronçons dédiés. Un script d’une probabilité nulle. Par ailleurs, la proposition d’un dialogue national inclusif faite aux chefs religieux par Félix Tshisekedi le vendredi 17 juillet était un signal d’apaisement que le secrétaire permanent de l’USN ne pouvait ignorer. Enfin, le casting qu’implique le scénario d’une telle descente de l’USN rendait la chose improbable.

Des scenarii et des castings contradictoires

Le casting normalement attendu de la journée de la marche programmée aurait dû aligner deux groupes d’acteurs : d’une part, les militants des partis composants la C-64, et de l’autre, les forces de police, actrices notoires dans le script ordinaire des manifestations publiques. Mais un troisième acteur était pressenti, à savoir la Garde républicaine, si jamais la marche ciblait toujours le Palais de la Nation comme point de chute. Plusieurs débatteurs et responsables politiques avaient prévenu du fait que ce corps d’élite pourrait avoir la main lourde sur les manifestants, au cas où ils se rendraient au Palais de la Nation, site réputé inviolable. Ce corps remplit en effet trois missions, aux termes de l’article 3 de l’ordonnance n°13-063 du 17 juin 2013 portant organisation et fonctionnement de la garde républicaine : la garde et la protection du Président de la République et de sa famille ainsi que des hôtes de marque; les escortes et les honneurs au niveau de la Présidence de la République, mais aussi la sécurité des biens et des installations présidentiels. C’est donc sur ce point qu’il aurait immanquablement fait partie du casting du jour.

En appelant à une contre-marche, Mbata élargissait et alourdissait ce casting, dont la copie finale, pré-revue et pré-corrigée par lui, aurait présenté la configuration suivante : manifestants du C-64 contre : Police nationale + Garde républicaine + environ « 900 partis, regroupements et associations de l’USN », selon le compte fait par le secrétaire permanent de l’Union sacrée.

A l’inverse, Augustin Kabuya avait soustrait son parti, l’UDPS, de ce casting : elle n’en aurait nullement fait partie. Lors de son meeting du dimanche 19 juillet 2026 devant les militants de son parti, il positionnait seulement les acteurs « naturels » et traditionnels du casting notoire des manifestations publiques que sont la police et les manifestants, en l’occurrence les militants de C-64, excluant les siens et évoquant le risque pour le pouvoir de tomber dans le piège de l’opposition, laquelle chercherait à créer des incidents qui compromettraient le régime. Sans doute Kabuya avait-il encore en mémoire les retombées de la marche du 12 juin 2026, laquelle s’était soldée par des heurts avec la police. L’UDPS avait été accusée d’avoir armé ses combattants pour agresser physiquement les militants de la C-64 et des morts avaient été déplorés. Ce casting, faisant des Forces du Progrès un des acteurs clés aux côtés de la police nationale, avait nui à son image.

L’approche relationnelle de Palo Alto comme grille d’analyse

Ces scenarii ainsi que leurs castings subséquents évoquent, pour le communicologue, l’un des cinq axiomes communicationnels développés par l’Ecole de Palo Alto. L’interaction, dit le groupe de Paul Watzlawick, se distingue en deux types : symétrique et complémentaire (WATZLAWICK, P., BEAVIN, H. J. et DON JACKSON, D., Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1972.). Le premier type décrit une relation égalitaire, pouvant aller jusqu’à l’escalade, chacun des deux interactants voulant, selon Sébastien Mpoyi Mukendi, « garder ou occuper ‘’la position haute’’ dans l’interaction » (MPOYI MUKENDI KAZENGA, S., La communication politique en Afrique. Une approche pragmatique, Louvain-la-Neuve, CIACO, 1990, pp. 16-20.) ; la relation symétrique est horizontale.

Une expression lingala traduit parfaitement cette interaction : « Otie libaya, totie libaya » (littéralement : « Si tu mets ton panneau en bois, nous mettrons le nôtre aussi ») ou pire : « Otie libaya, totie libende » (« Tu mets ton panneau en bois, nous en mettrons un en métal ») ; mais l’expression se traduit correctement en français par : « Nous rendrons coup pour coup ».

En l’occurrence, c’est la position qu’a adopté Mbata. Elle est téméraire (sa réitération le confirme) et recherche la confrontation.

Mpoyi schématise la relation symétrique de la manière suivante : (‘!-‘!) – La direction des flèches indiquant la position haute des deux interactants. Tandis que la relation complémentaire est marquée par la différence et son acceptation, voire la hiérarchie entre eux. Il est de type vertical : à la position haute, de l’un, s’oppose la position basse de l’autre.

Dans le cas sous examen, cette position ne traduit pas une relation hiérarchique, mais se caractérise par une attitude d’évitement; c’est la position adoptée par Kabuya. On la représente de la manière suivante : (‘!-“!) – A la position haute de l’un, répond la position basse de l’autre.

Ces deux postures interactionnelles recoupent parfaitement deux catégories de figures généralement présentes dans les regroupements politiques : d’une part les faucons, qui sont de tempérament guerrier, jusqu’au-boutiste, ne reculent pas devant la confrontation et peuvent même l’aiguillonner; de l’autre, les colombes, de nature pacifique et recherchant la négociation, l’apaisement.

Dans les narratifs antérieurs, Mbata s’est souvent fermement positionné comme un faucon ; quant à Kabuya… Au regard du narratif passé également, il ne viendra certainement pas à l’esprit de le situer dans la catégorie des colombes. On a tous à l’esprit une de ses déclarations, affirmant pouvoir doter chaque combattant de l’UDPS d’une arme pour défendre le régime. Toutefois, sa position contre Mbata est notable, mais elle est surtout circonstancielle. Les événements du 12 juin 2026 sont encore frais dans les mémoires. Le contexte ne se prête certainement pas à une confrontation avec les opposants dans les rues des villes et cités de la république, et un faucon avéré peut toujours abriter une colombe de circonstance.

L’autorité morale, source et/ou ordonnateur du double bind ?

L’analyse prend une tournure plus relevée lorsque l’on y intègre la donne ultime, celle de l’autorité morale ou autorité de référence de ces deux personnalités : le bicéphalisme USN/UDPS, ai-je déjà affirmé, n’est qu’apparent, toutes deux relevant d’un seul et même maître. Peut-on, en effet, penser un seul instant que Mbata ait pris l’initiative d’une décision aux conséquences particulièrement lourdes (confrontation possible, voire inévitable avec la C-64) et l’ait annoncée urbi et orbi sans s’en être préalablement référé à l’autorité morale de l’USN, à savoir Félix Tshisekedi ? Et d’un autre côté, Kabuya aurait-il pris sa décision sans lui non plus s’en référer à l’autorité morale de l’UDPS, à savoir le même Félix Tshisekedi, vrai patron du parti, dont lui Kabuya n’est que président par intérim ?

Dans les deux cas, la réponse est clairement : NON, à moins d’une perte de contrôle par le président de la république sur ses lieutenants les plus proches, chose impensable surtout sur un sujet aussi délicat. A supposer même que Tshisekedi ait été surpris et n’ait appris la première déclaration de Mbata que par médias interposés, hypothèse d’une évidente invraisemblance, la seconde, confirmant la position de l’USN, ne doit pas l’avoir pris au dépourvu. La facticité du double bind se confirme. Car il est tout à fait vraisemblable que l’autorité morale de l’UDPS et de l’USN non seulement ait été informé des intentions de ses lieutenants, mais surtout qu’elle les ait approuvées. Sinon le régime, à travers ses deux lieutenants les plus en vue et les plus puissants, serait en train de donner, de manière sérieuse et définitive, des instructions paradoxales à ses militants : « Cherchez la confrontation mais aussi l’apaisement en même temps » ; ou encore « Soyez aussi bien des faucons que des colombes en même temps. »

Ce qui apparaît plus nettement à présent, c’est que les deux instructions fournissent deux informations certes différentes, mais résultant de l’articulation d’un seul et unique projet : d’une part la menace brandie d’une confrontation certaine au seul titre de pression sur l’adversaire (Mbata), d’autre part, l’assurance implicite d’un non-engagement (Kabuya) : il est en effet difficile d’imaginer l’USN seule sur tel un champ de bataille sans l’UDPS.

Qu’en conclure ?

Dans une de ses dernières prestations télévisées, Mike Mukebayi était quasi admiratif devant le «génie stratégique » de Félix Tshisekedi. L’honorable député honoraire, opposant notoire du régime et membre d’Ensemble pour la République de Moïse Katumbi, n’a certainement pas tort. On ne peut que reconnaître dans cet épisode un leadership fécond et subtil, capable de manipuler le double bind, sait souffler le chaud et le froid, manipuler le bâton et la carotte, se faire lion et renard tout à la fois, conformément aux leçons bien connues de Machiavel.

Ce double bind, stratégique ou non, amène à conclure que la contre-marche annoncée tambour battant par l’USN n’aurait certainement pas eu lieu, puisque brandie comme un simple épouvantail. Et c’est tant mieux pour la République.

Par prof Matumweni Makwala

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