À peine le premier contingent de migrants expulsés des États-Unis a-t-il foulé le sol congolais que les tensions diplomatiques s’invitent déjà. La Colombie, par la voix de son président Gustavo Petro, exige le retour « immédiat » de deux de ses ressortissants transférés à Kinshasa dans le cadre de l’accord bilatéral entre Kinshasa et Washington. Problème : Bogota ne dispose d’aucune représentation diplomatique dans la capitale congolaise. Kinshasa se retrouve désormais coincée entre ses engagements internationaux envers la superpuissance américaine et la pression légitime d’un pays latino-américain bien décidé à défendre ses citoyens. Un casse-tête géopolitique qui menace de jeter un froid entre deux capitales que tout, jusqu’ici, éloignait.
Le week-end dernier, la République Démocratique du Congo a accueilli un premier groupe de quinze migrants expulsés des États-Unis, marquant l’entrée en phase opérationnelle d’un mécanisme de coopération bilatérale avec les Etats-Unis. Mais ce geste, présenté par Kinshasa comme une marque de solidarité internationale, se heurte déjà à une réalité plus complexe.
Parmi ces quinze personnes se trouvent, apprend-on, deux ressortissants colombiens : Jorge Cubillos et Carlos Rodelo. Or, la Colombie n’a jamais consenti à ce que ses citoyens soient déportés vers l’Afrique centrale. Dès l’information connue, le président colombien Gustavo Petro a réagi avec fermeté.
Selon le quotidien espagnol El País, le président Petro a instruit son gouvernement d’engager « tous les mécanismes disponibles » pour obtenir le rapatriement immédiat de deux hommes depuis Kinshasa. Le ministre colombien des Affaires étrangères a été chargé de mobiliser l’ensemble des leviers diplomatiques disponibles.
Le dilemme de Kinshasa
Pour la RDC, la situation est pour le moins inconfortable. D’un côté, elle a conclu un accord avec les États-Unis — une superpuissance dont elle ne peut ignorer l’influence stratégique. Tout signe de faiblesse dans l’exécution de cet accord pourrait compromettre des relations bilatérales précieuses, voire dissuader d’autres partenariats internationaux.
De l’autre côté, la Colombie, certes moins puissante militairement ou économiquement, n’en est pas moins un État souverain qui exige le respect du droit de ses citoyens. Ignorer la demande de Bogota reviendrait à violer les principes les plus élémentaires du droit international en matière d’expulsion et de non-refoulement.
Mais le problème est aussi pratique : la Colombie ne dispose d’aucune ambassade ni consulat à Kinshasa. Comment dès lors organiser l’identification, la protection consulaire et le rapatriement de ses deux ressortissants? Qui paiera les billets d’avion ? Selon quelles procédures ?
Autant de questions pour lesquelles aucune réponse claire ne semble émerger pour l’instant.
Un précédent dangereux pour Kinshasa ?
Au-delà du cas colombien, c’est tout le dispositif d’accueil des migrants expulsés des États-Unis qui pourrait être fragilisé. Si d’autres pays d’origine — Équateur, Pérou, Bolivie ou autres — réclament à leur tour le retour de leurs ressortissants, Kinshasa risque de se transformer en une simple plateforme de transit involontaire, sans cadre juridique adapté.
Le gouvernement congolais n’a pas encore communiqué officiellement sur cette pression colombienne. Mais le silence, dans ce genre de crise, ne peut durer. Car l’horloge diplomatique tourne : Gustavo Petro a exigé un retour « dans les plus brefs délais ». Kinshasa devra choisir — et vite — entre maintenir coûte que coûte son partenariat avec Washington ou répondre favorablement à la requête légitime de Bogota.
Comment régler ce différend sans représentation diplomatique colombienne sur place ? Une solution consisterait à passer par un État tiers, peut-être via l’ambassade d’un pays ami commun. Une autre option serait de solliciter l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), déjà impliquée dans l’assistance aux migrants expulsés.
Mais dans tous les cas, le précédent est posé : la RDC, en acceptant d’accueillir des expulsés des États-Unis, s’est exposée à des revendications croisées. Le dilemme est aujourd’hui sur la table: céder à Bogota, c’est risquer de mécontenter Washington ; refuser, c’est s’attirer les foudres de la communauté internationale et créer un dangereux précédent d’indifférence face aux droits des migrants.
L’affaire de deux Colombiens, en apparence anecdotique, pourrait bien devenir le premier test de crédibilité diplomatique de Kinshasa sur la scène mondiale.
Econews

