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RDC : interdire le dollar en cash n’est pas une erreur — c’est plutôt un test de crédibilité (Par Fréderic Wandey)

En interdisant le dollar en cash, la Banque centrale du Congo ne commet ni une erreur économique ni un acte illégal, mais engage un test de crédibilité. Loin d’une dédollarisation brutale, cette mesure cible les circuits informels pour restaurer la souveraineté monétaire. Son succès ne dépend pas de sa logique, pourtant solide, mais de sa mise en œuvre : discipline budgétaire, confiance institutionnelle et infrastructure bancaire détermineront si elle devient un levier de transformation ou une contrainte contre-productive. Décryptage avec Dr Frédéric Wandey, expert des marchés financiers, de la structuration des investissements et de la gestion stratégique des risques.

La décision récente de la Banque centrale du Congo (BCC) d’interdire l’usage du dollar en espèces, ainsi que l’importation de billets en devises par les banques commerciales, a déclenché un flot de critiques. Pour certains commentateurs, il s’agirait d’une mesure illégale, voire d’une faute économique majeure. Ce procès est non seulement excessif — il est, surtout, profondément mal posé.

Car le débat ne porte pas sur la pertinence du dollar en tant qu’instrument économique. Il porte sur une question bien plus fondamentale : qui contrôle la monnaie en République démocratique du Congo ?

Le confort trompeur de la dollarisation

La dollarisation partielle de l’économie congolaise est souvent présentée comme une solution pragmatique à l’instabilité monétaire passée. Dans un environnement marqué par une inflation élevée et une confiance limitée dans la monnaie nationale, le recours au dollar apparaît, à première vue, comme un mécanisme de protection rationnel pour les agents économiques.

Mais cette lecture, bien qu’intuitive, est dangereusement incomplète. La dollarisation n’est pas seulement un symptôme ; elle est aussi une contrainte structurelle. Une économie qui fonctionne massivement en devise étrangère renonce, de facto, à une partie essentielle de sa souveraineté économique. La banque centrale y perd sa capacité à piloter la liquidité, à influencer les conditions de crédit et à jouer pleinement son rôle de stabilisateur macroéconomique.

Autrement dit, une économie dollarisée est une économie dont la politique monétaire est largement ineffective.

Une mesure ciblée, et stratégiquement cohérente

Contrairement à une idée largement répandue, la décision de la BCC ne constitue pas une interdiction du dollar. Les transactions en devises restent autorisées, à condition qu’elles transitent par le système bancaire. Ce qui est visé, c’est l’usage du cash en dollars, qui échappe aux circuits formels et alimente une économie parallèle difficilement contrôlable.

Cette distinction est centrale. Elle révèle la véritable nature de la réforme : non pas une dédollarisation brutale et irréaliste, mais une tentative de reformalisation des flux monétaires.

En ciblant spécifiquement la circulation du cash en dollars, la BCC s’attaque directement aux mécanismes qui alimentent l’opacité des transactions et facilitent l’évasion fiscale. Le recours massif aux billets en devises contribue en effet à la fragmentation du système financier, en maintenant une part importante de l’activité économique en dehors des circuits formels. Cette situation limite, plus largement, la capacité de l’État à mesurer avec précision les dynamiques économiques réelles et à exercer une influence effective sur leur évolution. En recentrant les flux sur les canaux bancaires, la BCC cherche ainsi à réduire ces distorsions structurelles et à restaurer un minimum de cohérence monétaire. Dans ce contexte, parler d’“erreur économique” relève d’un contresens. La mesure est, au contraire, cohérente avec les fondamentaux de toute politique monétaire moderne.

L’argument de l’illégalité : un faux débat

Les critiques juridiques formulées à l’encontre de la décision de la BCC reposent sur une confusion conceptuelle. Réguler les moyens de paiement — y compris en restreignant certaines formes de circulation monétaire — relève pleinement du mandat d’une banque centrale.

Interdire le cash en devise n’équivaut pas à interdire la devise elle-même. Il s’agit d’une mesure de régulation, comparable à celles adoptées dans de nombreuses juridictions pour lutter contre le blanchiment, renforcer la traçabilité des flux et protéger l’intégrité du système financier. Présenter cette décision comme illégale revient donc à ignorer la nature même des prérogatives d’une autorité monétaire.

Le véritable risque : l’exécution, pas la logique

Là où les critiques touchent un point juste, c’est sur la question de la mise en œuvre. Car si la logique économique de la mesure est solide, son succès est loin d’être garanti. La mesure est en effet économiquement défendable, mais opérationnellement risquée.

L’histoire des politiques de dédollarisation est sans ambiguïté : elles échouent rarement par manque de cohérence théorique, mais souvent par défaut de crédibilité et de séquençage.

Sans conditions préalables adéquates, les effets pervers peuvent rapidement devenir significatifs. La mesure deviendrait alors punitive au lieu d’être transformatrice. Le risque premier est un basculement accru vers les circuits informels, les agents économiques cherchant à contourner une mesure qu’ils jugeraient contraignante. À cela s’ajoute une rétention du cash en devises en dehors du système bancaire, phénomène qui réduirait encore davantage la liquidité formelle et compliquerait la supervision monétaire. Les entreprises pourraient également faire face à une hausse des coûts de transaction, conséquence directe d’une transition mal préparée. Mais le danger le plus profond reste l’érosion de la confiance — cette variable intangible, mais décisive, qui ne se décrète pas et demeure la plus difficile à reconstruire une fois qu’elle s’est fissurée.

Dans un environnement où la confiance institutionnelle est déjà fragile, toute mesure perçue comme coercitive risque ainsi de produire l’effet inverse de celui recherché, en alimentant précisément les comportements que la réforme entend corriger.

Reprendre le contrôle monétaire : une nécessité, pas une option

Malgré ces risques, il serait illusoire de considérer le statu quo comme viable. Une économie durablement dollarisée est une économie qui limite sa propre capacité de transformation.

Sans maîtrise de sa monnaie, un pays se prive des outils essentiels qui lui permettraient de conduire efficacement une politique de stabilisation. Il demeure structurellement vulnérable aux chocs externes, incapable d’amortir les fluctuations qui viennent de l’extérieur. Sa capacité de financement domestique, quant à elle, reste durablement contrainte, faute d’un système monétaire qu’il peut orienter et mobiliser selon ses propres priorités.

Dans cette perspective, la décision de la BCC ne doit pas être interprétée comme une rupture brutale, mais plutôt comme un premier jalon dans une stratégie de reconquête monétaire — une tentative de restaurer les conditions minimales d’une souveraineté économique effective.

Mais cette reconquête ne peut être décrétée. Elle doit être construite.

Ce que la réforme exige réellement

La restriction du cash en dollars n’est qu’un instrument, et son efficacité dépendra entièrement de la capacité des autorités à mettre en place un écosystème cohérent. Cela suppose d’abord une discipline budgétaire crédible, condition indispensable pour ancrer les anticipations et éviter que la politique monétaire ne soit constamment neutralisée par des déséquilibres fiscaux. Il faut également garantir une stabilité macroéconomique soutenue, sans laquelle aucune réforme monétaire ne peut durablement s’imposer. À cela s’ajoute la nécessité d’un système bancaire solide et accessible, capable d’absorber les flux qui sortiront du cash, d’offrir des services fiables aux agents économiques et d’améliorer l’inclusion financière. Des infrastructures de paiement modernes doivent aussi être déployées pour faciliter la transition vers des transactions formelles et réduire la dépendance au billet physique. Enfin — et c’est peut-être l’élément le plus déterminant — la réforme exige une communication transparente et constante, seule à même de construire la confiance et d’éviter les malentendus.

Sans cet ensemble de conditions, la mesure risque de n’être perçue que comme une contrainte administrative supplémentaire, plutôt que comme une étape vers une transformation structurelle du système monétaire et financier.

Conclusion : sortir du débat superficiel

Réduire la décision de la BCC à une “erreur économique” ou à une “illégalité” revient à éluder le véritable enjeu. Le débat ne porte pas sur le dollar en tant que tel, mais sur la capacité de la RDC à reprendre le contrôle de son système monétaire.

Sur ce point, la direction est claire : aucune économie ne se développe durablement en abandonnant sa souveraineté monétaire de facto. La question n’est donc pas de savoir si la réforme est nécessaire. Elle l’est. La seule question qui vaille est la suivante : la RDC dispose-telle des conditions institutionnelles et économiques pour la réussir ?

C’est à cette aune — et à elle seule — que la décision de la BCC devra être jugée.