Sans bruit, sans chercher à tripatouiller la constitution, Patrice Talon, 67 ans, se considère assez âgé pour briguer un nouveau mandat et confirme qu’il quittera la présidence béninoise en avril 2026, à la fin de son second mandat. Le chef de l’État, qui se dit « attentif » au choix de son successeur, entend veiller à ce que celui-ci n’ait pas pour ambition de « déconstruire les réformes accomplies en dix ans ».
Face à la jeunesse béninoise, au palais de la Marina à Cotonou, lundi 28 juillet 2025, le président de la République du Bénin, Patrice Talon, a été formel : « Je ne serai pas candidat. Cette question m’agace. J’ai moi-même renforcé la constitution pour stipuler que nul ne pourra exercer plus de deux mandats dans sa vie. Personne ne va m’attacher sur le fauteuil présidentiel. Je m’en vais. J’ai vieilli. Ce n’est pas une fuite ni un aveu de faiblesse. C’est une déclaration de principe, un acte de foi en la démocratie. »
Bien entendu, ces mots ne sont pas fabriqués, ils viennent du président béninois, Patrice Talon. Et ils résonnent comme un coup de tonnerre dans un continent où l’alternance est souvent mise entre parenthèse. Dans une Afrique souvent marquée par le tripatouillage constitutionnel, les prolongations des mandats et les jeux d’influence, cette déclaration a tout d’un électrochoc. Pendant que d’autres dirigeants trouvent mille et une raisons pour prolonger leur règne, Talon, lui, prend l’engagement solennel de partir. Mieux encore, il le dit face aux jeunes souvent ignorés, voire méprisés par les élites politiques repliées sur leurs fantasmes et leurs médiocres petites passions.
LEÇON AUX DIRIGEANTS AFRICAINS
Patrice Talon n’a jamais été un président comme les autres. D’abord homme d’affaires, avant d’entrer en politique, il a toujours revendiqué une certaine distance avec le logiciel de pouvoir à vie. Élu en 2016, réélu en 2021, il a souvent rappelé que son engagement à la tête du Bénin devait s’inscrire dans un temps limité encadré par la loi et que son passage doit marquer l’histoire. Contrairement à beaucoup de ses homologues africains, il n’a jamais caché son désir de respecter la constitution de son pays ni sa volonté de ne pas briguer un troisième mandat, voire devenir président à vie.
En refusant toute idée de troisième mandat présidentiel, Patrice Talon pose un acte symbolique puissant rare dans les pays africains. Pourtant, il ne compte pas quitter la scène politique et partir comme une personne désintéressée de la chose publique, car il a bien conscience que son départ pourrait ouvrir la porte à toutes les manœuvres possibles. Il se dit donc « attentif » au choix de son successeur, et entend veiller à ce que celui-ci n’ait pas pour ambition de « déconstruire les réformes accomplies en dix ans ». Donc, garantir la continuité de sa vision politique. Une vision fondée sur la rigueur, la compétence et la stabilité.
Durant son mandat, Talon a transformé plusieurs pans de l’économie béninoise, il a modernisé l’administration, attiré des investisseurs et restaurer une certaine autorité de l’État. Certains lui reprochent son style parfois autoritaire, notamment sur le plan politique. Avec lucidité, il convient de reconnaitre que la politique expose les dirigeants dans ce que la société a de plus divers. Un président de la République est obligé de se confronter au réel puisqu’il est question d’outrepasser ses illusions. C’est la « realpolitik ». Pourtant, même ses détracteurs lui reconnaissent une chose : il a redonné une image de sérieux à la fonction présidentielle.
Alors que d’autres s’accrochent au pouvoir comme un privilège personnel, lui le traite comme une mission à durée déterminée. Et surtout, Talon donne une leçon aux dirigeants africains actuels. Il rappelle que diriger un pays, ce n’est pas un droit sans limite ni acquis à vie, mais un honneur temporaire qui exige du courage, y compris celui de partir. La vraie grandeur d’un homme d’État se mesure à ses actes.
UN PAVÉ DANS LA MARRE
Dans de nombreuses capitales africaines, la déclaration de Patrice Talon a fait l’effet d’un pavé dans la marre. Son refus catégorique de s’accrocher au pouvoir, sa volonté ferme d’organiser une véritable alternance et de respecter les règles du jeu démocratique contrastent fortement avec les pratiques encore bien ancrées dans plusieurs pays du continent. Ce contraste soulève une question profonde : l’alternance politique en Afrique est-elle en train de devenir une norme ou reste reste-t-elle une simple exception incarnée par quelques hommes lucides ? Cette interrogation se pose.
On ne redira jamais assez que pendant des décennies, l’Afrique a été marquée par une longue série de dirigeants qui ont préféré modifier ou changer les constitutions plutôt que de quitter leur fonction. Les exemples sont légions : Paul Biya est au pouvoir au Cameroun depuis 1982, Faure Gnassingbé est en fonction depuis plus de 20 ans, Teodoro Obiang Nguema dirige la Guinée équatoriale depuis 1979, Yoweri Museveni règne en Ouganda depuis 1986, pour n’en citer que quelques-uns. Dans ces pays, le pouvoir est devenu une permanence, presque un destin inévitable, et l’alternance un mythe inaccessible.
Mais depuis une quinzaine d’années, une vague de contestation, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et connectée, est venue remettre en cause ces logiques anciennes. Des pays comme le Ghana, le Cap-Vert, le Sénégal ou encore la Zambie ont montré que le changement démocratique est possible sans heurts, sans effusion de sang. Ces transitions réussies ont prouvé qu’il n’est pas nécessaire de faire couler l’encre ou le sang pour tourner la page d’un régime.
Le cas du Bénin est particulièrement symbolique. Ce pays, malgré les tensions politiques récentes, a toujours été perçu comme une exception démocratique en Afrique de l’Ouest. Depuis la conférence nationale de 1990, le Bénin a connu plusieurs alternances pacifiques. Et même si certaines réformes du président Talon, notamment sur le plan électoral, ont suscité des critiques, sa posture actuelle renforce l’image d’un dirigeant respectueux des institutions, soucieux de transmettre le flambeau.
Aujourd’hui, en Afrique, Talon incarne le modèle de leadership mature qui n’a pas peur de quitter le pouvoir. Si l’alternance devient la norme dans le plus grand nombre de pays possible, alors la démocratie africaine entrera dans une nouvelle phase de maturité. Mais si l’exemple béninois reste isolé, il risque donc de s’effacer sous le poids d’une culture de pouvoir absolu encore bien enracinée sur le continent.
HOMME À CONTRE-COURANT
En quittant le pouvoir, Patrice Talon veut laisser derrière lui une image d’homme d’État qui n’a pas cherché à se faire acclamer jusqu’à la fin de temps. Depuis le début de son mandat, il a placé la modernisation du Bénin au cœur de sa stratégie : construction d’infrastructures, réforme de l’administration, digitalisation du service public, lutte contre la corruption… Ce sont des projets concrets qu’il espère voir perdurer même en dehors de son autorité. Et c’est justement là que sa décision de ne pas briguer un nouveau mandat prend tout son sens. Elle montre que son engagement n’était pas personnel mais institutionnel. Il n’a jamais prétendu être indispensable. Il a toujours assumé l’idée que d’autres pourront continuer l’œuvre à condition d’en respecter la philosophie.
Et dans sa déclaration publique, ce passage est très clair : « Je vais vous garantir qu’en partant, je serai actif avec vous dans le choix de celui qui présidera à la destinée de notre pays en 2026. » Il ne s’éclipse pas, il transmet. Il ne déserte pas, il accompagne. Cette posture rare d’un homme qui va à contre-courant de personnalisation extrême du pouvoir pourrait servir de modèle à d’autres dirigeants africains en quête de crédibilité.
SAVOIR PARTIR
C’est exactement ce qu’attendent les nouvelles générations : des preuves de rupture avec les pratiques anciennes de l’exercice du pouvoir en Afrique ; des exemples réels des dirigeants capables de se retirer sans créer des chaos ; des leaders qui ne confondent pas pouvoir et possession ; des hommes et des femmes d’État qui pensent à l’après sans chercher à figer le présent.
En cela, la déclaration de Talon peut créer un précédent. Il rappelle qu’un dirigeant peut être fort sans être éternel, qu’il peut être respecté sans rester au sommet. Et surtout qu’il peut faire confiance à son peuple, à ses institutions et à l’avenir. La question qui se pose dès lors est celle-ci : est-ce qu’on dirige pour soi ou pour son peuple ? Car, le vrai pouvoir ne se mesure pas à la durée qu’on passe au sommet, mais à ce qu’on laisse derrière soi.
L’Afrique a besoin d’hommes d’État qui savent partir sans se faire supplier, qui laissent derrière eux des institutions fortes plutôt qu’un vide à combler. Bien sûr, ce que Talon tente de faire au Bénin n’est peut être pas parfait, mais c’est courageux. Et c’est bien ce courage que demandent les peuples sur le continent. Ils rêvent d’une Afrique moderne, audacieuse et capable de croire en elle-même. Même après le départ d’un dirigeant charismatique.
Robert Kongo (CP)

