Soixante-cinq ans que la plaie saigne, sans cicatrice ni repentance. Soixante-cinq ans que le nom de Patrice-Emery Lumumba, premier Premier Ministre du Congo indépendant, hante la mémoire collective et les relations belgo-congolaises. Mais l’heure du silence semble enfin révolue. Alors que l’ultime témoin direct de son calvaire, l’ex-diplomate Etienne Davignon, 93 ans, s’apprête à comparaître devant la justice belge pour «participation à des crimes de guerre», un frisson parcourt Kinshasa. Derrière la prudence affichée des autorités, c’est toute une nation qui retient son souffle. Et tandis que Bruxelles s’apprête à crever un abcès historique, une délégation gouvernementale congolaise de premier plan s’envole bientôt pour la Belgique. Officiellement pour des «contacts divers». Officieusement, pour veiller, cette fois, à ce que la vérité ne soit pas assassinée une seconde fois.
Etienne Davignon, 93 ans à ce jour, est le seul diplomate belge encore en vie au moment du transfert de Patrice-Emery Lumumba en 1961 vers le Katanga où il sera finalement tué. Enfin, la Justice belge a décidé d’élucider cette énigme vielle de 65 ans en décidant d’engager un procès contre son ex-diplomate, bientôt jugé pour « participation à des crimes de guerre ».
Si Kinshasa n’a pas officiellement à cette prise de position belge, dans les couloirs du pouvoir, le seul mot d’ordre est la vigilance. « Nous allons suivre pas à pas ce qui se joue à Bruxelles », a confié à EcoNews une source proche du Gouvernement. D’ores et déjà, une délégation gouvernementale, composée entre autres du Gardes des sceaux Guillaume Ngefa et du Porte-parole du Gouvernement Patrick Muyaya est annoncée incessamment en Belgique pour des contacts, dans divers domaines, avec les autorités belges.
Étienne Davignon, 93 ans, est soupçonné d’avoir été aux premières loges quand a été évoqué par des responsables belges le transfert du prisonnier Lumumba au Katanga, où les autorités locales lui étaient très hostiles et où il fut exécuté en 1961.
Soixante-cinq ans après les faits, la justice belge a ordonné mardi 17 mars le renvoi en procès d’un ancien diplomate belge, Étienne Davignon, soupçonné de «participation à des crimes de guerre » pour son implication dans les décisions ayant mené à l’assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba en 1961.
Le parquet fédéral a confirmé ce renvoi susceptible d’appel annoncé à la presse par l’avocat Christophe Marchand, qui défend les descendants du héros de l’indépendance congolaise. Selon l’avocat, le procès pourrait se tenir «au plus tôt en janvier » 2027.
Un procès historique
Jamais un procès pénal n’a été organisé sur cette page sombre de la relation entre la RDC, devenue indépendante en juin 1960, et son ancienne puissance coloniale. « On est tous soulagés, enfin la Belgique regarde son histoire en face », a fait valoir Mehdi Lumumba, un petit-fils de Patrice Lumumba, venu mardi assister à l’audience.
Premier chef du gouvernement du Congo indépendant, Patrice Lumumba avait été renversé dès la mi-septembre 1960 par un coup d’État. Transféré dans la région sécessionniste du Katanga, il fut exécuté le 17 janvier 1961 par des séparatistes, avec l’appui de mercenaires belges. Il avait 35 ans. Son corps fut dissous dans l’acide.
Le seul des mis en cause encore en vie
Quelques mois auparavant, il avait prononcé face au roi Baudouin un discours-réquisitoire contre la colonisation, décrite par les historiens comme l’une des plus violentes de l’histoire avec plusieurs millions de morts.
Aujourd’hui, un seul homme peut encore répondre d’une éventuelle responsabilité pénale parmi la dizaine de fonctionnaires, policiers ou agents de renseignement belges visés initialement dans une plainte déposée en 2011 à Bruxelles par les enfants du défunt : Étienne Davignon, le seul des mis en cause encore en vie. Cet ex-diplomate et haut fonctionnaire belge aujourd’hui âgé de 93 ans conteste les faits reprochés.
Si un procès est organisé, ce sera « la première fois qu’une juridiction pénale examine la responsabilité alléguée de représentants d’une ex-puissance coloniale dans l’assassinat d’un leader de l’indépendance africaine », ont souligné les avocats des enfants et petits-enfants Lumumba.
Soupçonné d’avoir été aux premières loges
À l’époque de l’indépendance, Étienne Davignon, qui aura ensuite une longue carrière d’homme d’affaires et fut même commissaire européen dans les années 1980, était diplomate stagiaire pour les Affaires étrangères belges.
Il est soupçonné d’avoir été aux premières loges quand a été évoqué par divers responsables belges le transfert du prisonnier Lumumba dans une région où les autorités locales lui étaient très hostiles, le Katanga, dont la sécession était alors soutenue par le pouvoir belge, selon la plainte. Me Christophe Marchand estime qu’Étienne Davignon a été «un maillon » d’ »une funeste entreprise criminelle étatique» menée par la Belgique.
Dans sa demande de renvoi en procès formulée en 2025, le parquet fédéral a visé le chef de « participation à des crimes de guerre » pour l’implication du suspect dans « la détention ou le transfert illicite » de Patrice Lumumba. Il a pointé aussi de présumés « traitements humiliants et dégradants » à l’égard de la victime.
La « responsabilité morale » de la Belgique
Le 20 janvier lors de l’audience de plaidoiries devant la chambre du conseil de Bruxelles, Me Johan Verbist, conseil d’Étienne Davignon, avait fait valoir que le « délai raisonnable » pour juger le dossier était dépassé et contesté l’accusation de « crime de guerre ».
En 2022, la Belgique a restitué à la RDC une dent de Lumumba saisie chez la fille d’un policier belge ayant participé à la disparition du corps au Katanga. Lors de la cérémonie officielle organisée à Bruxelles pour cette restitution, le Premier ministre belge de l’époque, Alexander De Croo, avait renouvelé les « excuses » de l’exécutif fédéral pour sa « responsabilité morale » dans la disparition de Lumumba. Revenant sur les conditions de ce «terrible» assassinat, Alexander De Croo avait pointé du doigt des responsables belges qui avaient «choisi de ne pas voir», « de ne pas agir ».
Avec AFP

