Promise par le nouveau pouvoir, la reddition des comptes s’accélère avec des procédures judiciaires. Des figures de l’ancien régime dénoncent une « cabale » contre l’ex-président et ses proches.
Depuis mi-avril, l’actualité judiciaire est riche au Sénégal. Les scandales financiers et soupçons de corruption datant de l’époque de l’ancien président Macky Sall occupent les gros titres des médias locaux et des débats. Les procédures judiciaires s’enchaînent en cascade ces dernières semaines : des ouvertures d’enquête, de nombreuses convocations et plusieurs dizaines d’inculpations ont eu lieu dans le cadre de présumés détournements, malversations et surfactura-tions liées à diverses affaires. Parmi elles, le dossier des présumés détournements du fonds de riposte contre le Covid-19 est particulièrement scruté de par son ampleur et les personnes supposément impliquées, dont cinq ministres. Autre affaire majeure dans le collimateur de la justice : celles des irrégularités révélées par le rapport de la Cour des comptes en février dernier dans la gestion des finances publiques entre 2019 et 2024. Celui-ci avait établi une dette publique abyssale et un déficit budgétaire considérable.
Ce flot de procédures judiciaires s’inscrit dans la dynamique de reddition des comptes initiée par les nouvelles autorités depuis leur arrivée au pouvoir, en avril 2024. Promises par le Pastef durant la campagne présidentielle, la lutte contre la corruption et la redevabilité sont devenues les priorités de Bassirou Diomaye Faye, le président. Si l’ensemble des secteurs et des citoyens est concerné, cette offensive contre les infractions financières vise particulièrement les proches de l’ex-président Macky Sall et les membres de son parti, l’Alliance pour la République (APR). Ces derniers dénoncent un « acharnement » et un « règlement de comptes ».
Surfacturations et détournements du fonds Covid-19
Hauts fonctionnaires, personnalités publiques du monde de la culture, entrepreneurs…, en tout une trentaine de personnes ont été convoquées pour des faits présumés de « détournement de deniers publics, escroquerie, concussion et corruption » concernant le fonds Covid-19. Ce fonds de riposte était destiné à soutenir les populations et structures publiques entre 2020 et 2021 durant la pandémie de coronavirus.
Cinq anciens ministres, parmi lesquels Mansour Faye (Développement communautaire, également beau-frère de Macky Sall), Sophie Gladima (Mines et Géologie) ou encore Moustapha Diop (Développement industriel et des PMI), sont également soupçonnés. Le 8 mai, l’Assemblée nationale a voté leur mise en accusation devant la Haute Cour de justice, seule institution habilitée pour juger les anciens ministres et chefs d’État. « Nous croyons à l’État de droit et répondrons à l’appel de la justice qui clarifiera les choses », affirme sereinement Pape Mahawa Diouf, membre du secrétariat exécutif national de l’APR.
Cadre du parti et ancien ministre sous Macky Sall, Oumar Youm critique une « instrumentalisation du dossier ». « C’est du maquillage orchestré par les autorités. Ils font remonter cette affaire comme étant une nouveauté afin de mener leur opération de représailles judiciarisées. Or des enquêtes avaient déjà débuté sous la présidence de Macky Sall en 2023 et le parquet avait décidé de ne pas engager de poursuites », pointe l’avocat.
La gestion du fonds Covid-19 avait en effet déjà été étrillée par un rapport de la Cour des comptes rendu public en décembre 2022. Il était alors apparu que ce fonds de 740 milliards de francs CFA (1,1 milliard d’euros), financé par les bailleurs internationaux et l’État sénégalais, avait fait l’objet de nombreuses «surfacturations, absences de justification, conflits d’intérêts et dépenses sans rapport ». Un manque qui s’élevait à environ 20 milliards de francs CFA (30 millions d’euros). La société civile s’était mobilisée à travers le collectif Sunu milliards dou ress (« Nos milliards ne vont pas disparaître ») pour réclamer l’ouverture d’une information judiciaire et le remboursement des montants détournés.
« Les autorités vont au-delà du rapport de la Cour des comptes en disant que les ministres ont donné des instructions. C’est une opération de destruction de l’image du président et des anciens dirigeants pour donner l’impression de douze ans de corruption, de gaspillage des deniers publics, de vols… » s’agace Me Youm. Selon lui, les surfacturations dans l’achat de sacs de riz (2,7 milliards de francs CFA) sont un argument fallacieux qui ne tient pas compte du contexte de pandémie et de l’inflation des prix. Il reconnaît des « inconduites » dans le paiement effectué en espèces par des ministères pour la confection de masques mais assure que ceux-ci ont bien été produits et que les ministères ont dû faire face aux réalités de l’économie informelle, qui plus est dans un contexte d’urgence.
Le spectre des poursuites judiciaires pour Macky Sall
« Nous ne rejetons pas la reddition des comptes. Néanmoins, la démarche des nouvelles autorités fait fi de tout principe de présomption d’innocence et mène une cabale contre Macky Sall avec des attaques contre sa famille, dont son fils alors qu’il n’avait aucune responsabilité dans les affaires d’État. Entre la reddition des comptes et les règlements de comptes, il n’y a qu’un fil avec ce pouvoir ! » déplore Pape Mahawa Diouf. À ses yeux, il s’agit ni plus ni moins que d’un « acharnement » avec des « dossiers judiciaires ouverts tous azimuts » contre d’anciens responsables du parti.
Si ses proches et ses fidèles sont dans le viseur des autorités, Macky Sall est particulièrement attaqué sur sa gestion passée. Le pouvoir ne cache pas sa volonté de voir l’ex-président traduit en justice. « Inévitablement, il fera face à la justice. Il est le premier responsable d’actes extrêmement graves qui ont été posés. On peut même le considérer comme le chef de gang qui a commis des actes criminels », assurait le porte-parole du gouvernement, Moustapha Njekk Sarré, dans une interview à une radio locale.
Le 15 avril, le député Pastef Guy Marius Sagna a déposé à l’Assemblée nationale une proposition de résolution pour inculper Macky Sall pour des « faits susceptibles de relever de la haute trahison dans le cadre de l’exercice de ses fonctions présidentielles » devant la Haute Cour de justice. En cause, sa gestion des finances publiques, épinglée par un rapport de la Cour des comptes de février dernier qui révélait une dette publique et un déficit budgétaire bien plus élevés que les chiffres de l’ancien régime. « Plus de 2 517 milliards de francs CFA (3 millions d’euros) ont été contractés en dehors de tout circuit légal, sans autorisation parlementaire ni inscription dans la loi de finances », pointe le député, soulignant également un usage massif et irrégulier de comptes de dépôt auprès du Trésor.
S’il reconnaît que c’est « légalement possible », Oumar Youm juge la démarche « incongrue » et guidée par la volonté de faire le «buzz». « Une basse manœuvre destinée à salir l’image et la réputation internationale » de l’ancien président, a réagi de son côté le groupe parlementaire Takku Wallu Sénégal, auquel l’APR appartient. Les cadres de l’APR fustigent un « manque de rigueur et de sérieux du gouvernement ». Mi-avril, ils ont produit un contre-rapport qui conteste les conclusions de la Cour des comptes. « Le contradictoire n’a pas été respecté, aucun des gestionnaires, des anciens ministres accusés de mauvaises pratiques n’a été interrogé », insiste Pape Mahawa Diouf.
« Nous sommes en réflexion pour nous organiser et faire face à ce déferlement d’attaques systématiques contre nos dignitaires », explique-t-il. L’APR, gravement affectée par ses défaites électorales successives, a dû composer avec les départs de plusieurs cadres, dont Amadou Ba, et le retrait de Macky Sall, désormais installé au Maroc mais toujours président honorifique du parti. « Nous avons encaissé les coups et nous nous relevons de ces épreuves. Il est temps de repenser notre avenir et de capitaliser sur nos forces », assure Me Youm, précisant que la transformation du parti devrait se concrétiser d’ici fin mai-début juin.
Avec Le Point Afrique

