Face à une Chine qui verrouille depuis deux décennies les chaînes de valeur liées aux minéraux critiques africains, Washington cherche à transformer ses ambitions en outils durables. Le Congrès américain vient de franchir un pas dans cette direction.
La Chambre des représentants des États-Unis a adopté, lundi 8 juin, le DOMINANCE Act, un nouveau projet de loi bipartisan destiné à réduire la dépendance américaine envers la Chine pour les minéraux critiques. Derrière son ambition globale, le texte construit une stratégie dont l’Afrique, qui abrite environ 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques, pourrait devenir l’un des premiers terrains d’application.
Porté par la républicaine Young Kim (photo) et le démocrate Ami Bera, le DOMINANCE Act transforme en architecture légale permanente ce qui relevait jusqu’ici de décisions présidentielles. Il codifie notamment le Forum on Resource Geostrategic Engagement (FORGE), annoncé en février 2026 comme successeur du Minerals Security Partnership, et qui associe déjà des producteurs africains comme la RDC, la Zambie ou le Maroc.
La loi crée aussi un Bureau de la sécurité énergétique et de la diplomatie au Département d’État et rend obligatoire une formation aux minéraux critiques pour les diplomates affectés dans les pays producteurs. Sa principale innovation réside dans les « Energy Security Pacts », des accords bilatéraux pouvant courir sur dix ans et mobiliser ensemble l’agence fédérale américaine de financement du développement (DFC), la banque publique de crédit à l’exportation EXIM ou encore l’USTDA. Les critères d’éligibilité, un revenu par habitant inférieur au seuil des prêts de la Banque mondiale et une importance stratégique reconnue par Washington, correspondent à la plupart des pays miniers africains.
Changer d’échelle face à la Chine
En gravant ces outils dans le marbre de la loi, le Congrès leur offre une meilleure continuité que les seuls décrets présidentiels ne garantissent pas toujours. Young Kim assume d’ailleurs vouloir « verrouiller » la stratégie minérale de l’administration Trump. Cette consolidation intervient alors que la présence américaine dans les minéraux critiques africains reste timide, malgré une activité croissante.
Si Washington a noué un partenariat stratégique avec la RDC pour renforcer son approvisionnement en cuivre et cobalt, les investissements américains dans des projets miniers africains sont encore relativement faibles par rapport à la Chine. Les engagements récents de la DFC relèvent surtout de prêts ou subventions, avec pour exception notable le corridor ferroviaire de Lobito, où un prêt de la DFC à hauteur de 553 millions de dollars a été annoncé fin 2025.
Le contraste avec Pékin est saisissant. Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, basé à Washington, les banques publiques chinoises ont émis 24,9 milliards de dollars de prêts miniers liés aux Nouvelles routes de la soie au seul premier semestre 2025, tandis que les entreprises chinoises ont consacré plus de 10 milliards de dollars à l’acquisition d’actifs miniers africains en 2023 et 2024.
Le DOMINANCE Act n’est pas conçu pour combler mécaniquement cet écart, ne serait-ce que par le plafond de 150 millions de dollars par an fixé pour l’assistance directe à la diversification des chaînes d’approvisionnement. Son pari est ailleurs. Il s’agit d’utiliser l’argent public comme catalyseur de capitaux privés, sur le modèle du consortium Orion qui a signé plus tôt cette année un protocole d’accord avec Glencore pour prendre des parts dans deux mines congolaises de cuivre-cobalt. L’objectif est aussi d’offrir aux investisseurs la visibilité d’un cadre bilatéral stable sur plusieurs années avec les pays producteurs.
L’enjeu pour l’Afrique
Le texte doit encore être adopté par le Sénat puis promulgué avant d’entrer en vigueur. Il livre néanmoins déjà des clés de lecture concrètes aux gouvernements africains qui négocient ou souhaitent négocier avec Washington. La première est une simplification du dialogue. Là où un Etat africain devait jusqu’ici jongler entre plusieurs interlocuteurs américains, la loi institue un guichet unique et prévoit même que les gouvernements puissent soumettre directement des propositions non sollicitées. Un État producteur pourra donc se porter candidat plutôt que d’attendre d’être choisi.
L’autre facteur dont il faudra tenir compte concerne le prix à payer pour d’éventuels pactes. Le texte impose en effet que l’assistance américaine soit exonérée de toute taxation par le pays hôte, et leurs objectifs sont explicitement formulés en fonction des vulnérabilités d’approvisionnement américaines et de l’accès des entreprises américaines aux gisements. La loi prévoit aussi que le FORGE se dote de procédures pour dissuader les ventes d’actifs miniers à des entités jugées hostiles, la Chine apparaissant déjà comme la cible visée par cette clause.
Enfin la durée. Un pacte peut courir sur dix ans et les structures qui le gèrent sont inscrites dans la loi pour quinze ans, ce qui les rend plus difficiles à défaire qu’un simple décret présidentiel. La garantie n’est toutefois pas absolue, car les financements dépendront des lois de finances annuelles votées par le Congrès. Un accord signé survivrait probablement à une alternance à Washington, sans assurance que les décaissements suivent le même rythme.
Après les investissements massifs chinois en Afrique, le Global Gateway européen ou encore le partenariat en cours de formalisation entre Bruxelles et Washington, les Etats-Unis se dotent donc d’un arsenal conçu dans les moindres détails pour sécuriser leur approvisionnement à long terme en minéraux critiques. La question est de savoir comment ces évolutions se traduiront en effets concrets pour les projets africains, en matière de financement et de vitesse d’exécution.
Face à des partenaires de mieux en mieux préparés et organisés, le poids des pays producteurs africains dans les négociations actuelles et à venir dépendra cependant de leur capacité à bâtir des stratégies aussi cohérentes, afin de tirer pleinement profit de l’intérêt des grandes puissances. A défaut, ces opportunités pourraient s’envoler aussi vite qu’elles sont apparues, sans laisser de bénéfices durables pour les Etats et leurs populations.
Avec Agence Ecofin

