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Debora Kayembe sur le transfert de migrants expulsés des États-Unis : « Il s’agit d’une violation flagrante de la dignité humaine au sens du droit international » 

Dans le cadre d’un dispositif américain d’envoi de ressortissants étrangers en situation irrégulière vers des pays tiers, quinze migrants, originaires d’Amérique latine – Colombie, Pérou et Équateur – expulsés des États-Unis sont arrivés discrètement à Kinshasa, en République Démocratique du Congo (RDC), vers 2 heures, vendredi 17 avril dernier. Ce transfert a suscité de vives réactions de la part des Congolais, tant de l’intérieur que de la diaspora, qui le jugent inopportun. Dans cette interview accordée à Robert Kongo, l’ancienne rectrice de l’université d’Édimbourg en Écosse, avocate spécialisée dans les droits humains et militante politique, Debora Kayembe, a livré son avis sur ce grave sujet. 

Quinze migrants latino-américains ont atterri discrètement à Kinshasa, en RDC, vers 2 heures, vendredi 17 avril dernier, en provenance des États-Unis. Tous bénéficiaient de protections judiciaires américaines interdisant leur renvoi vers leurs pays d’origine. Avez-vous des informations sur ce transfert que d’aucuns qualifient de forcé ? 

Dès l’abord, il s’agit d’une violation flagrante de la dignité humaine au sens du droit international. Cet accord conclu entre les États-Unis et la RDC est inacceptable. Ensuite, d’après le dossier auquel j’ai eu accès, le chiffre avancé était de 45 migrants. Où sont passés les 30 autres ? Ces individus ont quitté leurs pays d’origine pour des raisons sécuritaires et ont demandé l’asile politique aux États-Unis. Mais ils ont fait face à la justice américaine qui a ordonné leur détention. Pour quels motifs ? Sont-ils réellement des demandeurs d’asile ou de migrants ordinaires ? À un moment donné, ils ont collaboré avec cette même justice, semble-t-il. Et les Américains ont estimé que ces individus représentaient un danger s’ils restaient sur leur territoire, mais ne pouvaient pas non plus les renvoyer chez eux par crainte de représailles. En échangeant des informations avec le service secret américain, ils ont sans doute trahi les leurs. Enfin, pour se donner bonne conscience, les États-Unis on jugé bon de les expulser vers un pays tiers, notamment la RDC.

Pourquoi la RDC ? 

Ça ne s’explique pas, parce qu’il n’y a aucune base de la culture qui lie ces individus à la RDC : pas de langue commune, aucune histoire commune. C’est une aberration.

Les autorités congolaises évoquent un séjour temporaire, sans en préciser ni la durée, ni le cadre légal. Aucun détail n’a filtré sur d’éventuels accords bilatéraux ni sur les dispositifs d’accueil ou de suivi. Sur quelle base juridique leur transfert a-t-il été organisé ?  

Aucune base juridique n’existe sur l’organisation d’un tel transfert. Ce transfert est illégal. Je répète ici que j’ai eu accès à quelques documents et informations nécessaires dans le cadre de cette affaire, je peux donc me permettre de dire certaines choses, et je ne mâche pas mes mots : il s’agit d’un acte criminel. Si la RDC a exigé que ces personnes viennent temporairement, et ne peuvent dépasser quinze jours, mais dans quel pays du monde une personne demandant le droit d’asile ou même le droit de résidence, dont le dossier est traité en moins de quinze jours ? Ça n’existe pas. Qu’on ne raconte pas n’importe quoi au peuple congolais.

La RDC accepte à faire de la sous-traitance des demandeurs d’asile aux États-Unis. La RDC est-elle un pays sûr d’accueil de migrants ? 

En quoi la RDC est-elle un pays sûr ? Au même titre que le Rwanda que j’ai combattu sur un dossier similaire au Royaume-Uni (l’expulsion de migrants vers le Rwanda, NDLR), la RDC n’est pas en mesure d’assurer de telles responsabilités. Un pays comme la RDC, dont la majorité de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté, a-t-il les moyens de prendre en charge des populations venues d’ailleurs ? La ville de Kinshasa, là où a atterri ces migrants, est bouleversée par des désastres naturels catastrophiques, une ville capitale dangereuse où le phénomène de l’insécurité bat son plein, un gouvernorat avec des services déficients, un ministère de l’intérieur qui peine à fonctionner, un pays en proie à la violence, déchiré par la guerre, que peut-on en attendre sinon l’exaspération et l’insatisfaction ?

À votre avis, qui sont réellement ces migrants ? 

Ne nous le cachons pas, ces individus, originaires d’Amérique latine, sont impliqués dans les cartels des trafiquants de drogue, de blanchiment d’argent, du narcotrafic, du trafic d’êtres humains… La question que je me pose : ne s’agit-il pas d’une opération maffieuse que le gouvernement congolais, lui-même, ne maîtrise pas et négociée à haut niveau ?

En acceptant de devenir une plateforme d’externalisation migratoire pour les États-Unis, la RDC ne participe-t-elle pas à un mécanisme de transfert forcé qui fragilise la protection universelle des demandeurs d’asile ?         

C’est exactement cela. Non seulement, la RDC y participe, la réputation de ces pays en pâtit. La RDC est un pays hospitalier, elle a toujours accueilli du monde sur son territoire. Mais s’adonner à ce genre d’activité criminelle n’est pas digne. En s’exilant aux États-Unis, ces individus ont cru trouver leur bonheur, les voilà transférer de force en RDC, un pays où ils ne manient pas la langue et ignorent tout de la culture. C’est de la méchanceté.

De plus, la RDC ne s’expose-t-elle pas à une responsabilité internationale pour complicité de traitements inhumains et dégradants, comme l’a mentionné, dans un communiqué, l’Institut de Recherche en Droits Humains (IRDH) ? 

C’est l’évidence même et je me désole que la RDC ait pu jouer le jeu de l’administration Trump. Aujourd’hui que la RDC intensifie ses démarches diplomatiques en vue de briguer la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), cette affaire risque de réduire ses chances. C’est bien dommage.

« Tel que présenté, le dit accord n’est pas un acte de coopération humanitaire. Il rentre dans la série de contrats politiques permettant aux États-Unis d’exploiter intensément des minerais stratégiques, en contrepartie de la promesse d’appui militaire contre le Rwanda. Il crée un précédent juridique alarmant, sacrifiant les normes impératives du Droit International Humanitaire (DIH) et des droits de l’Homme sur l’autel de la gestion migratoire monnayée », s’inquiète IRDH. Partagez-vous cette appréhension ? 

À 100%, je partage cette appréhension. Tout est dit dans cette déclaration de l’RDH. Encore une fois, c’est illégal ce qui vient de se passer. Est-ce que le gouvernement congolais comprend-t-il cela ? Je ne sais pas. Il y’ a sans doute des choses qui doivent demeurer cachées.

Ce transfert forcé est décrié par les Congolais, tant de l’intérieur que de la diaspora. Pensez-vous que le gouvernement congolais, qui vient de violer les principes internationaux des droits humains, puisse suspendre l’application de cet accord et publier l’intégralité du mémorandum d’entente conclu avec les États-Unis ? 

Il faut vraiment applaudir les Congolais. Ils ont osé parler. Et ça m’a fait énormément plaisir ! Je lance, ici, un message aux Congolais : aller porter plainte à Interpol contre cette affaire de migrants et vous saurez ce qui se passe réellement. Peuple congolais, on ne vous dit pas tout ! De plus, s’il y’a un mémorandum d’entente, il doit être accessible et compréhensible pour toute personne sans exception. J’ai l’impression que même le gouvernement congolais ne maîtrise pas ce dossier. Il ignore certaines données, notamment les noms de ces individus, aussi quels sont les faits qui leur sont reprochés ? Quels sont les motifs de leur expulsion des États-Unis ? En Grande-Bretagne, dans l’affaire de migrants qu’on voulait expulser vers le Rwanda, j’ai gagné, parce que j’avais la maîtrise du dossier que j’ai su défendre, j’ai prouvé les identités des individus concernés…De ce fait, la Cour suprême a déclaré cette affaire illégale.

Donald Trump ne traite-t-il pas ces migrants comme des colis humains ? 

Donald Trump est un raciste, et cela se sait. Il est dangereux et cruel. Le traitement réservé à ces individus est atroce, bestial et humiliant. Il est coutumier du fait.

Propos recueillis par Robert Kongo (CP)

 

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