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Fin du cash en devises en République Démocratique du Congo : vers une reconquête monétaire ? (Par Willy Bashiya Mbayi)

La décision de la Banque Centrale du Congo (BCC) de mettre fin progressivement à l’usage du cash en devises étrangères à partir d’avril 2027 marque un tournant majeur dans l’histoire économique récente de la République Démocratique du Congo. Cette réforme s’inscrit dans un contexte caractérisé par une forte dollarisation de l’économie, une prédominance du secteur informel et une faible intermédiation financière.

Depuis plusieurs décennies, le dollar américain s’est imposé comme une monnaie de référence dans les transactions économiques en RDC. Cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une longue période d’instabilité macroéconomique, notamment durant les années 1990 et 2000, marquées par une hyperinflation et une perte de confiance dans la monnaie nationale. Face à cette instabilité, les agents économiques ont naturellement adopté le dollar comme instrument de protection de la valeur et comme moyen payement.

Une économie structurellement dollarisée

L’origine de la dollarisation en RDC repose donc sur un besoin de stabilité et de prévisibilité. Le dollar est devenu à la fois une unité de compte, un moyen d’échange et une réserve de valeur. Cette dollarisation a eu certains effets positifs : elle a permis de stabiliser les transactions, de faciliter le commerce international et de protéger les agents économiques contre les chocs inflationnistes.

Cependant, les conséquences négatives sont tout aussi importantes. La dollarisation limite fortement la capacité de la Banque Centrale à conduire une politique monétaire efficace. Elle réduit le contrôle sur la masse monétaire, affaiblit les mécanismes de transmission des politiques économiques et entretient un système financier dual, où une grande partie des flux échappe aux circuits formels.

Au fil des années, plusieurs tentatives ont été mises en œuvre pour réduire cette dépendance au dollar, notamment à travers des politiques de stabilisation macroéconomique, le renforcement du franc congolais et des initiatives visant à promouvoir son utilisation dans les transactions domestiques. Toutefois, ces efforts ont souvent été limités par des contraintes structurelles, notamment le manque de confiance dans les institutions et la faiblesse du tissu productif.

Les mesures actuelles de la Banque Centrale

La réforme actuelle vise à interdire l’usage du cash en devises étrangères dans les circuits officiels et à imposer que toutes les transactions en devises passent par les canaux bancaires. Cette décision s’accompagne d’objectifs clairement affichés par les autorités monétaires : renforcer la souveraineté monétaire, améliorer la traçabilité des flux financiers, lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, et encourager la formalisation de l’économie.

En imposant la dématérialisation des transactions en devises, la BCC cherche également à accroître la transparence et à intégrer davantage d’acteurs économiques dans le système financier formel.

 

Opportunités et risques

À mon sens, cette réforme constitue une opportunité majeure pour le système financier congolais. Elle pourrait entraîner une augmentation significative des dépôts bancaires, améliorer la liquidité des institutions financières et renforcer leur rôle d’intermédiation. Elle ouvre également la voie à une expansion des services financiers, notamment dans les paiements électroniques et les solutions digitales.

Le développement des paiements électroniques, la progression des transactions scripturales et l’intensification des opérations de change devraient créer de nouvelles sources de revenus pour les institutions financières, notamment à travers les services de paiement, les activités de change et les commissions sur transactions. Cette dynamique renforcerait leur capacité d’investissement et leur permettrait d’élargir leur présence, y compris dans les zones les plus reculées.

Il y a de lieu de noter aussi que les fintechs et les opérateurs de mobile money, pourraient tirer parti de cette transition pour élargir leur base de clientèle et accélérer leur transformation digitale.

Au-delà des effets immédiats, cette réforme pourrait jouer un rôle catalyseur dans la modernisation du secteur financier. Elle est susceptible de favoriser l’inclusion financière, d’encourager l’adoption des paiements électroniques et de contribuer à une meilleure traçabilité des flux économiques. À terme, cela pourrait renforcer la crédibilité du système financier congolais et faciliter son intégration dans les circuits financiers internationaux. Enfin, même si le dollar reste incontournable dans une économie ouverte et dépendante des importations comme la nôtre, cela ne doit pas empêcher d’engager des mesures pour limiter les déséquilibres actuels. Sinon, on reste dans un cercle ou la dollarisation alimente elle-même l’instabilité.

Cependant, cette dynamique positive ne doit pas occulter les risques importants associés à cette transition. Du point de vue des institutions financières, la capacité opérationnelle et technologique sera un facteur critique. Une montée en charge rapide des volumes de transactions pourrait exposer les banques à des contraintes en matière d’infrastructure, de gestion des risques et de conformité. Par ailleurs, la question de la confiance reste centrale : dans un environnement où la bancarisation demeure limitée, toute perception de fragilité du système bancaire pourrait freiner l’adhésion des acteurs économiques.

Sur le plan macroéconomique, le risque principal réside dans une transition mal maîtrisée. Une interdiction du cash en devises sans alternatives suffisamment accessibles et fiables pourrait entraîner un déplacement des flux vers des circuits informels encore plus opaques. Cela risquerait non seulement de limiter l’efficacité de la réforme, mais aussi de perturber l’activité économique à court terme, notamment pour les acteurs évoluant dans l’économie informelle.

Une réforme nécessaire, mais conditionnée par son exécution

En définitive, je considère que cette réforme est très ambitieuse et va dans la bonne direction. Elle constitue un instrument essentiel pour amorcer la formalisation de l’économie et renforcer la souveraineté monétaire de la RDC. Toutefois, son succès dépendra de la capacité des autorités à instaurer la confiance, à développer des infrastructures financières solides et à assurer une mise en œuvre progressive et inclusive.

Soutenir cette réforme ne signifie pas ignorer ses risques, mais reconnaître qu’elle représente une étape nécessaire dans la transformation du système économique et financier congolais. C’est dans cette optique que j’apporte mon soutien à la démarche des autorités monétaires de la République Démocratique du Congo.

Willy Bashiya Mbayi

Titulaire d’un Master en Économie et Finance et cumule plus de deux décennies d’expérience en tant que professionnel du secteur financier, acquise en Afrique du Sud et aux États-Unis. Il intervient également en tant que consultant sur des transactions transfrontalières (cross-border transactions).

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