
Près de trois décennies après son entrée en circulation, le franc congolais revient au centre d’une querelle de paternité. Jean-Claude Masangu Mulongo, ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo, et Noël Tshiani, économiste et ancien haut fonctionnaire des institutions de Bretton Woods, livrent désormais deux récits opposés sur leur rôle dans la naissance de la monnaie nationale. Au-delà des attaques personnelles, cette passe d’armes rouvre une question historique : qui peut réellement revendiquer la paternité d’une réforme monétaire qui, officiellement, fut portée par l’État et la Banque centrale ?
Le débat semblait appartenir aux archives. Il vient pourtant de refaire surface, avec une vigueur inattendue.
Invité, le 6 octobre 2026, à un Space animé par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala, Jean-Claude Masangu est revenu sur les coulisses de l’introduction du franc congolais. L’ancien gouverneur, qui a dirigé la Banque centrale du Congo de 1997 à 2013, a rejeté sans détour l’idée selon laquelle Noël Tshiani serait le « père» de la monnaie congolaise.
Pour lui, la réforme fut avant tout une œuvre collective, menée au sein de la Banque centrale à travers une cellule technique chargée de préparer la réforme monétaire, d’organiser la fabrication des nouveaux signes monétaires et de préparer le remplacement de l’ancienne monnaie.
Masangu : « Il n’y a même pas de débat »
Jean-Claude Masangu ne s’est pas contenté de relativiser le rôle de son contradicteur. Il a fermement contesté sa revendication.
Selon lui, la naissance du franc congolais ne saurait être attribuée à une seule personne sur la base d’un conseil politique ou technique. Il rappelle que la réforme impliquait toute une mécanique institutionnelle : préparation macroéconomique, conception des billets, impression, logistique, remplacement de l’ancienne monnaie et sensibilisation de la population.
La Banque centrale confirme d’ailleurs que l’introduction du franc congolais fut l’une des premières grandes missions confiées à Masangu après sa nomination en août 1997. Sa biographie officielle précise que la réforme monétaire et l’introduction du franc congolais ont conduit à la réunification de l’espace monétaire national le 30 juin 1998.
Tshiani contre-attaque
À peine les propos de Masangu rendus publics, Noël Tshiani a répliqué.
Dans une réaction publiée le 8 octobre, il accuse l’ancien gouverneur de «mentir pour se donner du crédit». Son argument repose principalement sur la chronologie: selon lui, la conception du franc congolais aurait été réalisée entre le 20 mai et le 1er août 1997, donc avant la nomination de Masangu à la tête de la Banque centrale.
Tshiani affirme également avoir joué un rôle déterminant auprès de Laurent-Désiré Kabila, notamment pour le convaincre de ne pas faire figurer son propre portrait sur les nouveaux billets. « Masangu n’était pas là », soutient-il. Une version que Masangu réfute catégoriquement.
Une monnaie, deux récits
Au cœur de cette controverse se trouve donc une question de chronologie, mais aussi de définition de la « paternité ». Car les documents historiques disponibles donnent au débat une dimension plus institutionnelle. Le décret-loi n°080 du 17 juin 1998 institue officiellement le franc congolais comme nouvelle unité monétaire et charge à la fois le Gouvernement et la Banque centrale de son exécution. Le texte prend effet le 30 juin 1998.
Autrement dit, la naissance juridique du franc congolais est documentée comme le produit d’une réforme portée par les institutions de l’État, plutôt que comme l’œuvre officielle d’un seul individu.
Même les archives consacrant la présentation officielle du franc congolais montrent le rôle de Jean-Claude Masangu : une allocution du gouverneur datant du 18 juin 1998 figure notamment dans le catalogue du Musée royal de l’Afrique centrale.
Le vrai débat est peut-être ailleurs
Derrière cette bataille de paternité, une réalité demeure: le franc congolais est né dans une période de bouleversements économiques et politiques majeurs. Sa mise en circulation devait notamment contribuer à restaurer l’unité monétaire du pays après plusieurs années de fragmentation de l’espace monétaire.
Près de trente ans plus tard, Masangu revendique le rôle de celui qui a conduit la réforme jusqu’à sa mise en œuvre. Tshiani, lui, entend faire reconnaître son implication en amont du processus. Deux récits, deux mémoires, deux prétendants à une place dans l’histoire monétaire congolaise.
Mais une chose paraît moins contestable : le franc congolais n’est pas né d’un seul homme. Il est le produit d’une réforme institutionnelle dont plusieurs acteurs ont participé, à des degrés différents, à la conception, à la décision et à l’exécution.
Peut-être les archives de la réforme, logées à la Banque Centrale, permettront un jour de départager les rôles revendiqués par les deux hommes. En attendant, le vieux franc congolais vient de réveiller une vieille querelle congolaise : celle de savoir à qui revient le mérite de l’histoire.
Francis N.


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