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La fin de l’option balkanisation de la RDC à l’ère du « Deal américain » (Tribune de Didier Bokungu Ndjoli)

Malgré l’occupation d’une partie des territoires du Nord et du Sud-Kivu et de la présence controversée de l’ancien Président Joseph Kabila à Goma, le deal américain que négocie Kinshasa avec Washington est un frein au vieux projet de balkanisation de la République Démocratique du Congo (RDC). Décryptage avec Didier Bokungu Ndjoli, économiste et consultant international.

Le spectre de la balkanisation a longtemps plané sur la RDC, alimenté par des conflits armés à l’Est, des ingérences régionales et des complicités internes. La présence controversée de l’ancien Président Joseph Kabila à Goma suscite des inquiétudes au sein de la population congolaise, certains y voyant un levier potentiel de fragmentation du Pays

Cependant, le nouveau cadre géopolitique qui sera inauguré, sous peu, par le Deal stratégique USA/ RDC sur les minerais critiques et la transition énergétique mondiale rend une telle entreprise obsolète, risquée et contre-productive à tous les niveaux.

Les brainstormings interactifs avec des analystes américains, les sources documentaires et le monitoring des personnalités emblématiques de la RDC réalisé par des structures outillées,  donnent des argumentaires pour étayer cette affirmation.

ARGUMENTAIRES POLITIQUES 

Le Deal américain comme garant de l’intégrité territoriale. D’aucuns pensent que le Deal USA/ RDC est une affaire personnelle du Président TRUMP ou un stratagème du Président TSHISEKEDI pour sauver son régime, en proie à la guerre d’agression. Ce partenariat stratégique pour le Deal Minier est d’abord voulu par les USA.

Le Deal minier est un accord stratégique d’intérêt vital pour les États-Unis d’Amérique, lié à leur sécurité économique et énergétique.

Depuis le retour au pouvoir du président Trump, les USA sont redevenus un acteur unipolaire. Ils ne toléreront aucune instabilité majeure dans un pays où ils sécurisent des chaînes d’approvisionnement en cobalt, lithium, cuivre, etc. La balkanisation affaiblirait l’État congolais et mettrait en péril les investissements américains, ce qui est inacceptable pour Washington.

La montée du patriotisme constitutionnel congolais. L’opinion publique congolaise est de plus en plus attachée à l’unité nationale comme socle de souveraineté. Les nouvelles élites civiles, militaires, intellectuelles et religieuses refusent le démantèlement de la RDC, perçu comme un projet néocolonialiste.

Affaiblissement politique et perte graduelle d’influence de l’ancien président Kabila. Après 18 ans au pouvoir (2001-2019), M. Joseph Kabila est perçu par une majorité de congolais comme le symbole de l’immobilisme, de la corruption et du système kleptocratique. Son image s’est fortement dégradée suite à la crise de légitimité entre 2016 et 2018, lorsqu’il a refusé de quitter le pouvoir à la fin de son second mandat constitutionnel.

Après l’élection de M. Tshisekedi en 2018, l’ancien président Kabila avait conservé une majorité parlementaire, ce qui lui permettait de co-gouverner dans un système de double pouvoir.

Mais, avec la fragmentation du Front Commun pour le Congo (FCC) et la création de l’Union Sacrée avec plus de 300 parlementaires ayant fait défection, son emprise sur les institutions de la RDC s’est amenuisée.

Son éloignement volontaire ou tactique de la scène politique congolaise, en adoptant une posture de retrait quasi total, vivant reclus dans sa ferme de Kingakati, ensuite son départ en catimini à l’étranger, a contribué à son effacement rapide et à la diminution de son influence directe sur les affaires politiques nationales.

Sur un registre des institutions, le Président Tshisekedi s’est attelé à démanteler, avec intelligence, l’appareil d’État parallèle de M. Kabila. Ainsi, un nettoyage progressif des réseaux pro-Kabila dans les FARDC, les services de renseignement et la magistrature a été enclenché.

La haute fonction publique, les entreprises du Portefeuille de l’Etat et les Provinces ont aussi subies une déstabilisation. Cette opération a encore réduit sa capacité à influencer la machine étatique.

Les pertes d’accès aux leviers financiers par l’affaiblissement des circuits d’enrichissement et de prédation ont enrayé la machine kabilienne.

En effet, plusieurs sociétés écrans, concessions minières et circuits de blanchiment associés au Clan Kabila ont été exposés dans des enquêtes internationales (ex : The Sentry, Bloomberg, Congo Hold up).

Ces révélations ont conduit à un resserrement de la surveillance financière internationale, limitant sa capacité à utiliser l’argent comme outil de pouvoir. Il est exclu des grands deals miniers actuels. Cela a affaiblit son influence dans un secteur qu’il dominait autrefois, via des prête-noms et des alliés chinois

Sur un plan purement militaire, il a perdu plusieurs réseaux d’officiers fidèles qui lui assuraient un pouvoir occulte. Ces différents réseaux ont été désarticulés progressivement, et plusieurs anciens commandants, très proches de lui ont été mis hors circuit.

Son installation à Goma, à l’Est du pays, sur un territoire contrôlé par les forces rebelles est perçue par les stratèges militaires comme un repli, dans un contexte de guerre complexe (FARDC, RDF, M23, AFC, Wazalendo). Cette position de repli lui donne plutôt une vulnérabilité politique et militaire car pour se mettre au premier plan, il devra se faire accepter comme nouveau Chef incontesté et officiel de la Coalition rebelle/RDF/AFC/M23. Une situation très inconfortable pour un ancien Chef d’État dont les lois de la RDC lui garantissaient un titre de Sénateur à vie.

Les puissances régionales (Ouganda, Rwanda, Tanzanie, Kenya), autrefois ses alliés, ne misent plus sur lui, craignant les foudres de Washington. Il est donc jugé affaibli et peu utile dans l’équation RDC actuelle

L’ancien président bénéficiait d’une tolérance internationale pragmatique à une certaine époque, mais maintenant avec le changement de paradigmes internationaux dans le chef des puissances mondiales, il est devenu encombrant qu’utile. Le passé opaque et ses méthodes de gouvernance sont devenus incompatibles avec la vision du monde actuelle.

Son Affaiblissement est donc devenu structurel, multidimensionnel et irréversible.

De ce qui précède, sa présence à Goma, bien que symbolique, n’est plus un levier de pouvoir, mais un repli tactique sans portée réelle, dans une RDC qui voudrait entrer dans une nouvelle ère souverainiste et partenariale avec les Puissances mondiales.

ARGUMENTAIRES ÉCONOMIQUES

L’Est du Congo, un nœud économique critique dans le Deal. Selon les analystes US, l’Est de la RDC est au cœur du nouveau modèle économique extractif américain. Sa séparation priverait la RDC de ses précieux leviers de puissance. Les mines de Coltan de Rubaya et celles de pyrochlore de Lueshe sont dans leur collimateur. La balkanisation créerait des entités non viables économiquement, dépendantes de puissances étrangères comme le Rwanda et l’Ouganda,  et exclues des flux du DEAL.

Les USA veulent traiter avec un État – partenaire stable, pas des protectorats. Washington , dans sa doctrine traditionnelle, favorise les Etats forts, capables de garantir l’exécution des contrats et de sécuriser les corridors logistiques (Kalemie- Kindu- Matadi – Kolwezi- Lubumbashi , etc.). Une RDC divisée ne pourrait remplir ces fonctions stratégiques et perdrait la confiance de ses partenaires industriels US.

ARGUMENTAIRES STRATÉGIQUES 

La RDC : pivot de la guerre froide USA- Chine/Russie. La fragmentation de la RDC profiterait à la Chine et à la Russie, ce que les USA veulent éviter à tout prix. L’unité territoriale de la RDC est donc devenue une exigence de sécurité stratégique mondiale pour les USA, équivalente à celle de la Mer de Chine ou du Golfe Persique.

Renforcement des capacités des Forces armées congolaises avec appui occidental. Le Deal américain comprendra un volet sécuritaire implicite, avec formations, renseignements et soutien indirect aux FARDC. Cela permettra progressivement au Gouvernement Congolais de reprendre le contrôle effectif des zones contrôlées par des forces centrifuges et négatives. La Belgique assure déjà un soutien discret aux FARDC pour son renforcement capacitaire.

La nouvelle diplomatie africaine anti-sécessionniste. L’Union Africaine, la SADC et les pays limitrophes comme l’Angola ou la Zambie sont opposés à toute forme de partition, craignant des effets de contagion.

CONCLUSION

La tentative de balkanisation de la RDC, même appuyée par des figures politiques autrefois emblématiques mais aujourd’hui marginalisées, comme l’ancien Président KABILA, est désormais incompatible avec : les intérêts géo-économiques des États-Unis d’Amérique; les ambitions d’unité et de souveraineté du Peuple Congolais; les nouvelles réalités régionales africaines

Vue des USA, l’unité de la République Démocratique du Congo est devenue un pilier stratégique de l’ordre mondial post-Ukraine. Le deal américain n’est pas qu’un simple contrat économique, c’est une garantie géopolitique de souveraineté.

Fait à Raleigh (North Carolina, USA), le 27 mai 2025.

Didier BOKUNGU NDJOLI

Consultant stratégique indépendant. Économiste, pilote privé, expert en transports aériens, en intelligence et en guerre économique.

Sources :

1.  Chivvis C.S. (2021), The Return of Great Power Rivalry. Brookings Institution Press.

2. Nhema, A & Zeleza, P T. (2008). The Roots of African conflicts: The causes and Costs , Ohio, University Press.

3. Mc Kinsey & Company (2023), Securing the Global EV  Supply Chain.

4. US Geological Survey (USGS), Annual  Reports on Cobalt and Critical Minerals.

5. White House (2022 & 2024), MoU between  USA, DRC and Zambia on the Electric vehicle battery value chain.

6. US Department of State- Bureau of African Affairs – Déclaration sur la stabilité en Afrique et l’approche américaine sur la souveraineté congolaise

7. The Sentry- Rapports sur la corruption, les élites militaires et politiques en RDC.

8. The Center for Strategic and International Studies (CSIS)- The geopolitics of the Green Enery Transition, 2023.

9. International Crisis Group- Rapports RDC 2022-2024.

10. Congo Research Group (NYU – Jason Stearns) – Publications sur les dynamiques politiques à l’Est et les ambitions de figures comme KABILA.

11. Pole Institute (Goma) – Analyses locales sur la sécurité, l’économie et la sécurité civile dans l’Est de la RDC.