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Qu’est-ce qui attire autant de diplomates occidentaux chez Jean-Marc Kabund ? (Analyse)

Alors que la République Démocratique du Congo s’enfonce dans une crise sécuritaire sans précédent à l’Est, où l’occupation rwandaise se poursuit sous les yeux d’un pouvoir accusé de fuir ses responsabilités, une voix s’élève avec une constance et une radicalité qui bousculent les calculs politiciennes. Jean-Marc Kabund-A-Kabund, président national de l’Alliance pour le changement (A.Ch), impose ses conditions sur la scène nationale et internationale, faisant du dialogue inclusif son cheval de bataille et mettant à nu les contradictions d’un régime qui semble plus préoccupé par son avenir institutionnel que par le sort des populations de l’Est.

En ce mois de mars 2026, alors que les violences persistent au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et en Ituri, l’ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale a martelé sa position avec une clarté qui n’admet aucune ambiguïté. Lors de son entretien avec Johan Borgstam, représentant spécial de l’Union européenne pour la région des Grands Lacs, le leader de l’opposition a posé un ultimatum diplomatique : « Le retrait immédiat des troupes rwandaises constitue un préalable indispensable à toute perspective sérieuse de paix ».

Pour Kabund, il ne s’agit pas d’une simple exigence parmi d’autres. C’est la condition sine qua non sans laquelle aucun processus de paix ne saurait aboutir. Une position qu’il réitère avec d’autant plus de force que la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en février 2025, exigeait déjà ce retrait – une exigence restée lettre morte un an plus tard.

L’opposant ne s’arrête pas là. Dans un message publié le 12 mars, il a appelé à « l’isolèment diplomatique du Rwanda », qu’il qualifie sans détour d’« agresseur » dans le conflit qui déchire l’Est de la RDC. Un positionnement qui le place dans le camp des partisans d’une ligne dure face à Kigali, loin des atermoiements que certains observateurs prêtent au pouvoir central.

Dialogue inclusif : la condition qui fâche

Mais c’est peut-être sur la question du dialogue national que Kabund frappe le plus fort. Alors que le Président de la République, Félix Tshisekedi, a fixé ses propres « lignes rouges » – dialogue organisé par les institutions, sur le sol national, sans remise en cause de sa légitimité – l’opposant congolais oppose une vision radicalement différente.

Dès le 7 février, il avait exprimé ses réserves sur la stratégie gouvernementale, dénonçant l’exclusion de l’AFC/M23 du processus. « Il serait incompréhensible que nous nous réunissions à Kinshasa pour parler de paix dans l’Est sans l’AFC/M23, qui est l’un des principaux perturbateurs de cette paix », a-t-il déclaré, pointant du doigt ce qu’il considère comme une absurdité : négocier séparément avec les groupes armés tout en refusant leur participation à un dialogue global.

Pour Kabund, un véritable dialogue national doit inclure tous les acteurs – politiques et militaires – qui influencent la sécurité et la stabilité du pays. Exclure certains d’entre eux, estime-t-il, « revient à organiser un processus partiel et potentiellement inefficace ». Une critique qui fait écho aux interrogations d’Ensemble, le parti de Moïse Katumbi, qui dénonce la contradiction entre un dialogue politique refusé hors de Kinshasa avec l’opposition nationale et des négociations acceptées avec l’AFC/M23 à Doha.

C’est pourtant sur un autre terrain que Kabund a livré ses attaques les plus cinglantes. Le 6 mars, sur le réseau social X, il a déclenché une véritable onde de choc en s’en prenant à ceux qui, selon lui, utilisent le débat sur la révision constitutionnelle comme une diversion coupable.

« Relancer le faux débat sur le changement de la Constitution pour détourner l’attention des vrais problèmes du pays et repousser le dialogue politique inclusif, pendant que nos compatriotes meurent dans une guerre injuste, est moralement inacceptable et politiquement irresponsable », a-t-il asséné.

La formule a fait mouche. Mais Kabund ne s’est pas arrêté là. Dans une charge d’une rare violence politique, il a prévenu : « Ceux qui retardent ce dialogue porteront la responsabilité historique de n’avoir pas agi à temps pour arrêter les massacres dans l’Est de notre pays et celle de la complicité dans l’occupation de notre pays par le Rwanda ».

L’accusation est grave. En associant directement le débat constitutionnel à une forme de complicité passive dans l’occupation rwandaise, Kabund transforme un désaccord politique en question de conscience nationale. Sa conclusion, presque théâtrale, résonne comme un avertissement : « Nous tenons à rappeler à notre peuple que, pendant que ce débat irresponsable se tient au sommet de l’État, une partie du territoire national connaît une annexion de fait par le Rwanda. Pathétique ! ».

Un agenda politique ou un sursaut patriotique ?

L’engagement de Kabund dans ce combat pour un dialogue inclusif interroge. Est-ce une stratégie de repositionnement politique, à quelques mois d’échéances incertaines ? Ou s’agit-il d’un authentique sursaut patriotique, comme le laissent entendre ses partisans ?

Au-delà des calculs partisans, Kabund martèle un message qui semble trouver un écho croissant dans l’opinion : le dialogue inclusif n’est pas une concession au pouvoir, c’est une nécessité pour sauver le pays. « La stabilité passe par un cadre de concertation inclusif, capable de traiter les causes profondes du conflit », a-t-il répété lors de son entretien avec le représentant de l’UE.

Son objectif ultime, affirme-t-il, est la préservation de l’intégrité territoriale et la défense de la dignité du peuple congolais. Dans son message du 12 mars, il a appelé à « ouvrir un dialogue politique inclusif où les fils et filles du Congo se parleront, se pardonneront et reconstruiront la cohésion nationale ».

Ce langage de réconciliation, qui tranche avec la violence des attaques qu’il adresse au pouvoir, pourrait être interprété comme une main tendue. Mais Kabund ne fait aucun cadeau : pour lui, ce dialogue ne saurait être confisqué par ceux qu’il accuse de détourner l’attention des véritables urgences.

Une responsabilité historique

Alors que les sanctions américaines récentes contre le Rwanda renforcent la pression internationale sur Kigali, la position de Kabund gagne en actualité. L’opposant se pose en défenseur intransigeant de la souveraineté nationale, tout en exigeant du pouvoir qu’il assume ses responsabilités.

« Continuer à surfer sur les souffrances du peuple congolais pour des calculs de positionnement politique à très court terme est une grave erreur », a-t-il mis en garde. Une mise en garde qui s’adresse autant à ses adversaires qu’à ses alliés potentiels.

La question, désormais, est de savoir si cette voix dissidente parviendra à faire bouger les lignes. Alors que le pouvoir semble déterminé à maîtriser le processus de dialogue, Kabund et l’opposition exigent des garanties. Pour l’instant, aucune avancée concrète n’est à signaler. Mais une chose est sûre : Jean-Marc Kabund ne compte pas baisser le ton.

Et si, comme il le prédit, « le peuple congolais finira par reprendre l’initiative pour défendre ses intérêts », ceux qui, aujourd’hui, retardent le dialogue inclusif pourraient bien un jour être jugés par l’histoire. C’est en tout cas la responsabilité que l’opposant entend bien leur faire porter.

Econews