Rattrapé par le Real politik : Nicolas Kazadi veut réactiver les cartes Visa pour certains dignitaires

Le Ministre des Finances, Nicolas Kazadi

Ils ont diabolisé tout le monde. Certains, à l’instar de l’ancien ministre des Finances, Sele Yalaghuli, ont été livrés à la vindicte populaire, présentés comme des fossoyeurs des finances publiques. Et que dire du patron de l’IGF (Inspection générale des finances), Jules Alingete, le premier à crier sur tous les toits sur l’existence d’un vaste réseau de dilapidation des ressources publiques à travers des cartes bancaires accordées à certains dirigeants politiques. Chassez le naturel, il revient au galop, prévenait déjà le fabuliste. Aujourd’hui, c’est le ministre des Finances, l’UDPS Nicolas Kazadi, qui reconnaît la difficulté de subvenir à certaines dépenses des autorités en déplacement. Il promet de réactiver les cartes Visa – celles-là mêmes qui ont vivement été remises en cause par Jules Alingete. Leçon à tirer : le pays ne se gère pas dans la rue. En son temps, Barnabé Kikaya, ancien conseiller diplomatique de Joseph Kabila, l’avait si bien rappelé.

Enfin, le Gouvernement a retrouvé toute sa lucidité, après avoir vivement critiqué les cartes bancaires, spécialement la carte Visa, accordée à certains dignitaires du régime Joseph Kabila pour les aider à faire face à certaines dépenses urgentes en cas de déplacement en dehors du pays.

C’est le patron de l’IGF (Inspection générale des finances), Jules Alingete, qui, le premier, est monté sur ses grands chevaux, accusant les anciens dirigeants, spécialement les anciens ministres des Finances, dont Sele Yalaghuli, et l’ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo, Deogratias Mutombo Mwana Nyembo, d’avoir mis en place un vaste réseau pour dilapider les ressources publiques.

Finalement, le Gouvernement vient de se rendre à l’évidence qu’il n’en était rien.

Contre toute attente, le ministre des Finances, Nicolas Kazadi Mwana Nyembo – le même qui a instruit la Banque centrale du Congo de bloquer toutes les cartes bancaires accordées aux dignitaires – se propose de réactiver les cartes Visa pour certains dignitaires du régime. Il l’a dit au micro de la radio Top Congo Fm.

«Nous allons reprendre le système de carte Visa », a promis Nicolas Kazadi. Pour cause, le ministre des Finances relève «la difficulté» qu’il y a « avec les membres du Gouvernement qui viennent toujours à la dernière minute pour des missions toujours pas prévisibles longtemps à l’avance».

Comme pour confondre l’IGF qui a vu, en son temps, une manière de soustraire frauduleusement les ressources du Trésor, le ministre des Finances rassure : «Nous allons le refaire dans des conditions de transparence inattaquables». Et de souligner : «Le principe d’avoir une carte est normal». Avant de rappeler que ce qui est inacceptable est que «cette carte devienne l’argent de poche de certains en toute impunité renouvelée chaque mois sans rendre compte».

Que dira alors l’IGF ? Difficile à prédire.

Le plus évident est qu’au nom de la Real politik, le ministre des Finances s’est finalement rendu compte que les cartes bancaires accordées à certains dignitaires sous Joseph Kabila n’avaient rien d’irrégulier. Rattrapé par les réalités du terrain, le ministre des Finances a fini par revenir à une pratique qu’il a vivement condamnée il y a quelques mois. Autant dire qu’il n’est jamais trop tard pour se repentir de ses erreurs.

Rappel des faits

Début juin 2021, l’Inspection générale des finances alertait sur l’existence de cartes de crédit directement liées au compte général du Trésor. Anciens ministres, proches de Joseph Kabila, cadres du régime et de l’armée… plusieurs personnalités en étaient les principaux bénéficiaires.

Dans une lettre adressée le 24 mai 2021 au ministre des Finances, Nicolas Kazadi, Jules Alingete Key l’informait alors de l’existence de cartes de crédits directement liées au compte du Trésor et appartenant, pour la plupart, à d’anciens caciques de Joseph Kabila.

Selon cette correspondance, Jules Alingete Key a dit avoir constaté de graves irrégularités. «La mission de contrôle de gestion de la Banque centrale a relevé que des paiements, de l’ordre de 174 millions de francs congolais, ont été effectués à partir de ces cartes de crédit et imputés au compte ‘Suspens débiteur État de la BCC’», écrivait-il.

Selon ce même courrier, ces cartes auraient été octroyées par la Rawbank à des hauts cadres des institutions de la République. Par ailleurs, la mission de contrôle estimait que le fait que la BCC n’a pas produit le relevé des paiements «entretient une forte présomption sur le fait que ce montant comprendrait aussi abusivement des cartes de crédit émises au profit des cadres de la Banque centrale».

Le patron de l’IGF demandait par conséquent à Nicolas Kazadi «d’instruire la Banque centrale d’en demander l’annulation», considérant que cette situation «n’est pas conforme à la procédure sur les dépenses publiques et viole les textes légaux et réglementaires sur la gestion des finances publiques».

La réponse du ministre Nicolas Kazadi est intervenue une semaine plus tard. Dans un courrier daté du 31 mai 2021 et adressé à Deogratias Mutombo Mwana Nyembo, alors gouverneur de la BCC, Nicolas Kazadi lui demandait, se référant au courrier de l’IGF, «de prendre toutes les dispositions nécessaires pour annuler les cartes de crédits liées directement au compte du Trésor».

Finalement, la Rawbank avait, depuis lors, désactivé une trentaine de cartes de crédit. Plusieurs d’entre elles avaient déjà expiré.

Parmi les 32 personnes figurant sur la liste de l’IGF, on retrouvait notamment plusieurs anciens ministres comme Pépin-Guillaume Manjolo (Coopération), Sele Yalaghuli (Finances), Marie Tumba Nzeza (Affaires étrangères), tous membres du Gouvernement de Sylvestre Ilunga Ilunkamba.

Mais plusieurs proches collaborateurs de l’ancien président Joseph Kabila en ont été aussi bénéficiaires. C’est le cas du général François Olenga, son ex-chef de la maison militaire, qui aurait été titulaire de l’une de ces cartes entre 2011 et 2019, de l’ancien président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku, de l’ex-ambassadeur itinérant Séraphin Ngwej, ou encore du conseiller diplomatique de l’ex-président Joseph Kabila, Kikaya Bin Karubi.

Contacté par Jeune Afrique, Kikaya Bin Karubi avait livré sa version des faits. «De par mes fonctions, j’ai eu accès à une carte de crédit qui me permettait d’engager des dépenses urgentes pour la République. J’ai été secrétaire particulier du président Kabila et conseiller principal au collège diplomatique. Ces fonctions nécessitent un accès d’extrême urgence à des fonds. Mais tout a été désactivé en 2019».

L’ancien conseiller diplomatique du Kabila n’était pas la seule personnalité à avoir réagi. Sele Yalaghuli, l’ex-ministre des Finances de Félix Tshisekedi, avait également répondu à la polémique : «Ces cartes de crédit sont données, comme dans tous les pays du monde, aux ministres des Affaires étrangères, de la Coopération, des Finances et au gouverneur de la BCC, qui sont appelés à effectuer des déplacements réguliers et fréquents à l’étranger pour des missions officielles. Et cela, dans le but de parer au plus pressé».

«Ces cartes avec des montants précis oscillant entre 20 et 40.000 dollars américains mensuels sont pré-payées par la BCC et ne sont pas liées au compte général du Trésor, comme certains l’arguent. Elles sont acquises par la BCC, en laissant des provisions auprès de la Rawbank», ajoutait l’ancien ministre.

Ce sont les mêmes pratiques qu’il avait décriées que Nicolas Kazadi se propose de réactiver. Va-on encre crier au voleur dans les tout prochains jours. Espérons que le patron de l’IGF, Jules Alingete, a préalablement été mis au courant.

Econews