Menacé par des appétits fonciers, le plus célèbre cimetière de la capitale congolaise, dernière demeure de légendes de la musique et de héros nationaux, pourrait disparaître. La population dit non !
Dans la ville haute, là où les artères sont bitumées et les villas cossues, un vent de colère souffle. Ce qui n’était d’abord qu’une rumeur, à Kinshasa, est devenu une certitude : le cimetière de la Gombe, écrin funéraire au cœur de la commune éponyme, est menacé de spoliation. Un projet opaque, porté par des intérêts privés non identifiés, vise à raser ou à rétrécir ce lieu chargé d’histoire pour y bâtir on ne sait quelle infrastructure – ou pire, des concessions immobilières.
Mais les Kinois, habitués aux rumeurs, ne sont pas dupes. Depuis plusieurs jours, une campagne virale enflamme les réseaux sociaux : «TOUCHE PAS AU CIMETIÈRE DE GOMBE ! » Un cri du cœur, un sursaut citoyen, une ligne rouge que la population ne compte pas laisser franchir.
UN MUSEE A CIEL OUVERT, SANCTUAIRE DE L’AME CONGOLAISE
Le cimetière de la Gombe n’est pas un lieu ordinaire. Il est la mémoire vivante de la capitale. Sous ses dalles de béton et ses croix parfois délabrées reposent des figures qui ont façonné la RDC, bien au-delà de leur vivant.
Cest là que dorment pour l’éternité Grand Kallé (Joseph Kabasele), le patriarche de la rumba congolaise, auteur de l’indépendantiste «Indépendance Cha Cha». C’est là que repose Luambo Makiadi, le «Grand Maître» du soukous, génie de la guitare et poète du quotidien. Non loin d’eux, Pepé Kallé, la voix emblématique de l’orchestre Empire Bakuba, veille encore sur la ville qu’il a tant fait vibrer.
Mais ce sanctuaire n’appartient pas qu’aux artistes. Il abrite aussi les dépouilles de héros militaires tombés au front pour défendre l’intégrité du territoire : les généraux Budja Mabe et Lwesha reposent en ces lieux, rappelant que la mémoire nationale se construit aussi dans le sang versé.
Un cimetière n’est jamais qu’un cimetière, diront certains. Détrompez-vous : c’est une bibliothèque d’histoires silencieuses, un musée à ciel ouvert, un livre d’heures où chaque nom est une page de la nation. L’effacer, c’est tuer la transmission. C’est dire aux générations futures que leur passé ne vaut rien face aux bétonneuses du présent.
Selon nos informations, des «fossoyeurs des affaires foncières » – comme les surnomment les internautes – auraient obtenu des titres litigieux sur une partie du terrain. La manœuvre est classique à Kinshasa : un titre foncier douteux, une complicité administrative, et voilà qu’un espace public devient une propriété privée à céder au plus offrant.
Mais cette fois, la mairie de la Gombe, la société civile, et de simples citoyens ont dit «stop». Des associations de défense du patrimoine dénoncent un «hold-up mémoriel». «On ne peut pas transformer les tombes de nos héros en parking ou en centre commercial», s’indigne un habitant du quartier, venu fleurir la tombe d’un parent.
Le maire de la commune de la Gombe, interrogé à plusieurs reprises, a tenté de calmer le jeu, sans pour autant apporter de garanties écrites. Du côté du ministère des Affaires foncières, silence radio. Une absence qui nourrit la colère.
LA SOCIETE CIVILE ENTRE EN RESISTANCE
Sur Twitter, Facebook et TikTok, le mot-dièse #TouchePasAuCimetièreDeGombe a été partagé des milliers de fois. Des artistes, des historiens, des anciens ministres, et même des anonymes, tous unis derrière une même exigence : le retrait immédiat du projet de spoliation, la publication des actes fonciers en question, et la mise en place d’une protection juridique définitive pour ce cimetière historique.
Une pétition en ligne a déjà recueilli plus de 50.000 signatures en moins de 48 heures. Des manifestations pacifiques sont organisées devant l’entrée principale, où des militants brandissent des pancartes : «Nos morts valent plus que votre argent», «La Gombe n’est pas à vendre».
Le collectif «Sauvons le cimetière de la Gombe» appelle à une veillée aux flambeaux ce samedi, en présence des familles des défunts célèbres. «Grand Kallé et Luambo ont fait danser le monde entier. Aujourd’hui, c’est à nous de nous battre pour qu’ils reposent en paix», a déclaré sur la toile un porte-parole en larmes.
Econews
«TOUCHE PAS AU CIMETIERE DE LA GOMBE ! »
Alors que l’urbanisation transforme le paysage des vivants, le cimetière — véritable «ville des morts» — s’établit comme le gardien de l’identité figée de la cité. Il constitue un pan essentiel de l’histoire d’une nation. Aujourd’hui, de nombreuses métropoles confèrent à leurs nécropoles le statut de «jardin de mémoire» : ces lieux évoluent de simples espaces de recueillement vers celui de musées de plein air, protégés au titre des monuments historiques. C’est le cas, notamment, du Père-Lachaise à Paris, de la Recoleta à Buenos Aires, du cimetière de Highgate à Londres ou encore du Monumental de Milan.
Pourtant, chez nous, les corrompus et les immoraux, l’exemple du cimetière de Kasa-Vubu est glaçant : la profanation des sépultures des héros du 4 janvier 1959, précurseurs de notre Indépendance, s’est faite au mépris de la morale. Portée par l’avidité de promoteurs aux ressources opaques, a transformé ce jardin de mémoire en centre commercial. Cette dérive a dépassé l’entendement.

